‹ Les virusChapitre 34 sur 125 · ET SES DÉPENDANCES · texte numérisé non relu

ET SES DÉPENDANCES

Pour gagner le tissu conjonctif dans une région où il est abrité sous un épithélium stratifié, les virus ont besoin de

rencontrer une érosion. Il faut excepter toutefois la muqueuse oculaire où la pénétration s'accomplit sans le secours d'un traumatisme. Dans les régions protégées par une simple couche de cellules, comme la muqueuse intestinale, les microbes gagnent le tissu conjonctif et les espaces lymphatiques aussi facilement que les granulations graisseuses pendant l'absorption des produits de la digestion.

Dans l'hypothèse où les virus pénètrent par effraction au sein du tissu conjonctif, qu'observe-t-on au point d'inoculation?

Tantôt on ne constate que les suites du traumatisme insignifiant qui accompagne l'insertion du virus. Tantôt, au contraire, la porte d'entrée est stigmatisée par un accident local ou initial.

Celui-ci est parfois un œdème simple déterminé par une accumulation de sérosité pâle dans les mailles du tissu conjonctif, ou bien un œdème inflammatoire caractérisé par la formation d'un exsudât fibrineux, la multiplication des cellules fixes du tissu conjonctif et la diapédèse des globules blancs.

D'autres fois, il est représenté par une pustule entourée d'une simple auréole phlogosée, comme dans la vaccine, ou d'un œdème très étendu, comme dans le charbon chez l'homme.

On observe encore in loco des tubercules ulcérés ou non, ou des tuméfactions circonscrites du tissu conjonctif ou des collections purulentes.

Enfin, on a l'occasion de voir, après l'inoculation de la septicémie gangreneuse et du charbon symptomatique, des accidents étendus, complexes, parmi lesquels les infarctus, l'œdème, la nécrobiose et les fermentations se disputent le premier rang.

Les microbes infectieux créent donc un foyer de multiplication à leur point d'introduction dans le tissu conjonctif, d'où ils rayonnent ensuite vers d'autres régions, ou bien ils quittent rapidement leur premier gîte, sans laisser de trace, de façon même à faire douter de leur introduction.

Il est impossible de prévoir avec certitude les phénomènes qui se passeront à la porte d'entrée d'un virus.

On sait bien que le virus rabique n'a jamais produit d'accident local sur aucune espèce. Mais l'inoculation du charbon a des suites variées. Si elle est faite dans l'épaisseur de la peau, elle ne laisse aucune trace chez les animaux, tandis qu'elle cause la pustule maligne sur l'homme. Si, au lieu d'être faite dans le derme, elle a lieu dans le tissu conjonctif lâche,

il provoque chez les animaux Ta^iaritioii d'un œdème aigu, pâle, qui prend, sur le cobaye et le bœuf, un développement considérable.

Le bacille de Koch produit ordinairement de petits tubercules dans le tissu conjonctif; mais nous avons vu, sur le lapin, des généralisations tuberculeuses non précédées de lésions locales. Nous pouvons en dire autant des suites de quelques inoculations de septicémie gangreneuse et de charbon symptomatique.

L'accident local a été donné comme un indice de la résistance de l'organisme à Tinvasion des microbes pathogènes ou de l'atténuation relative de ces derniers.

M. Bouchard Tenvisage de cette manière en s'appuyant sur ses propres travaux. On partage aisément son opinion quand on songe à la pustule maligne de Thomme et aux expériences de M. Bouchard. Mais il est impossible de méconnaître que pour certains virus Taccident local est un phénomène initial dont les proportions sont d'autant plus grandes que Tanimal est plus apte à contracter la maladie ; tels sont les virus de la septicémie gangreneuse, du charbon symptomatique, de la vaccine. Quelquefois après Tinoculation de ces virus l'accident local fait défaut, et néanmoins on voit éclore, loin du point d'insertion, un ou plusieurs foyers aussi redoutables que le serait le foyer initial. On se tromperait donc si Ton inférait du résultat immédiat de l'inoculation à la résistance du sujet.

§ IL — Propagation des virus a la suite d'une inoculation

DANS LE tissu CONJONCTIF.

Les liquides qui accompagnent les microbes infectieux imbibent sur place les éléments anatomiques, puis se répandent dans les veines et les lymphatiques, voies ordinaires de l'absorption. Quant aux microbes, ils semblent cheminer dans les espaces et les vaisseaux de la lymphe.

On a observé depuis longtemps, en clinique, la tuméfaction et la sensibilité des ganglions dont les lymphatiques afférents émanent d'une région où s'est introduit un agent infectieux. Assez souvent, les lymphatiques aussi sont le siège de phénomènes inflammatoires.

Les observations poursuivies sur le terrain expérimental

ont corroboré les précédentes en leur donnant plus de netteté et de précision.

Ainsi, en 1878, M. Colin démontre, à propos de la transmission du charbon, que les ganglions qui reçoivent les vaisseaux lymphatiques du point inoculé sont virulents avant le sang et les autres organes. Quelques semaines plus tard, Toussaint précise davantage les faits et établit que le ganglion doit sa virulence à Tarrivée et à la multiplication des bacilles. Le ganglion sous-scapulaire du lapin renferme le Bacillus anthracis cinq heures après une inoculation faite à l'oreille, et le ganglion inguinal, dix heures après une inoculation pratiquée à la face interne de la cuisse. Toussaint examine attentivement les altérations des ganglions enflammés par Farrivée des bacilles. Il constate qu'au delà du point où les lymphatiques, issus de la région inoculée, se jettent dans la citerne sous-lombaire ou dans le système veineux, les ganglions ne renferment pas plus de bacilles qu'un organe quelconque. Par ces deux séries d'observations, il obtient des indications tellement précises sur la propagation des bacilles charbonneux qu'il peut, par l'examen du système lymphatique*, désigner à coup sûr la porte d'entrée du virus chez un animal mort des suites d'une inoculation accidentelle ou expérimentale. Appliquant ces données à la détermination du mode d'infection des moutons dans la plaine de la Beauce, il démontre que les animaux s'inoculent par les premières voies digestives, et conclut que le virus se trouve à la surface des parcelles alimentaires grossières, lesquelles jouent l'office de lancettes.

MM. Pasteur, Joubert et Chamberland sont arrivés à la même conclusion en procédant en sens inverse. Ils ont offert des aliments grossiers et piquants, souillés de virus, et ont noté plus tard des lésions infectieuses dans les ganglions sous-glossiens et rétro-pharyngiens sur les moutons qui avaient contracté le charbon à la suite de cette expérience.

M. Muskatbluth a fait aussi des recherches très curieuses dans le but de savoir si les virus déposés simplement à la face interne du poumon se propagent au delà par les lymphatiques plutôt que par les vaisseaux sanguins. Dans une première série d'expériences, il injecte des cultures àxxBaciUus anthracis dans les bronches du lapin, en évitant d'inoculer le tissu conjonctif ; seize heures après l'injection, il rencontre des bacilles dans les lymphatiques des ganglions bronchiques, tandis qu'il n'en voit aucun dans les vaisseaux sanguins de ces organes. Dans une deuxième série, il injecte le virus de la même manière, mais il attend la mort des sujets ; alors les

microbes ont quitté les lymphatiques du poumon ; on les trouve maintenant dans les vaisseaux sanguins de ce dernier et dans ceux des ganglions bronchiques.

La propagation des microbes par le système lymphatique est donc un mode général consécutif aux inoculations ayant directement ou médiatement le tissu conjonctif pour théâtre. Elle s'accompagne habituellement de Taltération des ganglions qui se charge ainsi de jalonner la route suivie par les agents virulents.

Nous avons signalé une curieuse exception : sur le cobaye, le virus tuberculeux humain frappe successivement tous les ganglions situés sur son chemin. Sur le lapin, il frappe d'emblée le poumon et ne laisse aucune trace de son passage dans le système lymphatique. La particularité offerte par le lapin, aujourd'hui inexpliquée, rend cet animal peu propre à la démonstration de la réinoculabilité de la tuberculose. Le cobaye s'adapte, au contraire, parfaitement à cet usage. 11 suffit de pratiquer la seconde inoculation vingt jours après la première et^dans une région symétriquement opposée relativement au poumon, par exemple, à la base de l'oreille, lorsque la première aura été faite à la face interne de la cuisse; on oberve ensuite deux séries de lésions ganglionnaires distinctes tendant de part et d'autre vers la cavité thoracique.

Voici une autre particularité intéressante : la rate du cobaye se tuberculise avant le poumon, à la suite des inoculations pratiquées à la cuisse, comme si elle était située sur le trajet des lymphatiques qui transportent le virus. Pourtant il n'en est rien. C'est par la voie sanguine seulement que le virus se rend à la rate. Mais il n'est pas irrationnel d'admettre que la rate reçoit les bacilles tuberculeux avant le poumon et surtout en plus grande quantité grâce aux innombrables leucocytes qui fourmillent dans sa pulpe et dans ses radicules lymphatiques.

Avant de quitter ce sujet, nous ajouterons que les engorgements ganglionnaires ne sont pas toujours des indices certains de la présence des microbes pathogènes. Nous avons montré qu'une matière soluble, sécrétée par quelques agents infectieux, pouvait être entraînée par le courant lymphatique et produire des effets phlogogènes à distance des foyers microbiens, dans les ganglions ou le tissu conjonctif.

La propagation du virus rabique au delà de la morsure a donné lieu à des considérations spéciales. Les symptômes précurseurs de la mort chez les enragés révèlent l'envahissement des centres nerveux axiaux par le virus. En fait, le cerveau, le

bulbe rachidienet la moelle épinière sont les parties du cadavre où Ton rencontre toujours le virus et à son maximum d'intensité. Or, si Ton songe à cette notion, nettement établie par M. Pasteur, et à la longue période d'incubation qui succède aux morsures rabiques, on est en droit de se demander si le virus de la rage est transporté de la morsure dans les centres nerveux par les voies précitées, ou s'il ne chemine pas plutôt par des conducteurs moins perméables que ceux qui naissent dans le tissu conjonctif lâche ordinaire.

Peut-être se propage-t-il exclusivement dans les cordons nerveux?

Cette hypothèse a été défendue avec beaucoup de talent, en 1879, par Duboué, de Pau. L'auteur y fut conduit par l'analyse minutieuse et savante des observations cliniques. Il fit ressortir avec un soin particulier les fourmillements que les enragés éprouvent dans la région mordue et l'endolorissement qu'ils accusent dans les nerfs étendus de ce point à l'axe cérébro-spinal. Il montra surtout un rapport constant entre la durée de l'incubation et la longueur des cordons nerveux se rendant vers la morsure. La pratique a effectivement démontré que la rage éclate plus promptement après les morsures faites sur la tête et sur le tronc qu'après les morsures faites sur les mains et les pieds.

Une conclusion si importante, quoique logiquement et brillamment déduite, devait être soumise au critère de l'expérimentation.

Et d'abord le virus existe-t-il chez un enragé, dans les nerfs dont les fonctions sont profondément atteintes? En 1884, MM. Pasteur, Chamberland et Roux ont communiqué la rage en inoculant le suc des nerfs pneumogastrique et sciatique d'un chien mort de cette maladie. Ils ont donc démontré que dans le cours de l'affection rabique, le virus se répand du bulbe rachidien et de la moelle épinière à l'intérieur des nerfs périphériques.

Mais on ne peut inférer de cette expérience, dont le résultat n'a pas été toujours confirmé, que les nerfs transportent le virus de dehors en dedans. Di Vestea et Zagari, en 1887, se mirent à la recherche d'une démonstration complémentaire. Malheureusement, leurs nombreuses expériences ne firent qu'augmenter les probabilités en faveur de l'hypothèse de Duboué sans la justifier irréfutablement. Ainsi, ils constatèrent, sur le lapin : 1° que l'inoculation du virus rabique dans l'intérieur d'un nerf est beaucoup plus sûre que l'inoculation sous-cutanée; 2* qu'elle est plus certaine, lorsqu'elle est

iU ROLE B£S MICROBES.

pratiquée dans la profondeur du nerf qu'à la surface ; 3* que la période d'incubation est plus courte à la suite d'une inoculation intranerveuse qu'après une inoculation sous-cutanée faite à la même hauteur que la première, et cependant plus longue qu'après l'inoculation intracrânienne; 4' qu'à la suite d'une inoculation pratiquée dans le nerf scisitique ou le nerf cubital, la paralysie rabique commence par le membre innervé par ces cordons, ou bien est plus prononcée dans ce membre que dans les autres, lorsqu'elle devient générale; 5* qu'après l'inoculation du nerf sciatique, la virulence et le trouble des fonctions de l'axe cérébro-spinal apparaissent d'abord dans la moelle lombaire, ensuite dans le bulbe rachidien. Enfin, ils virent, une seule fois, sur le cobaye, le virus se répandre du sciatique dans la région lombaire de la moelle et respecter la région cervico-dorsale que l'on avait séparée de la précédente par une section transversale. L'envahissement du segment supérieur des centres nerveux et la mort furent évités par une section du conducteur.

M. Bardach, d'Odessa, fournit en 1888 l'argument péremptoire qui manquait à la série des résultats probants de Vestea et Zagari. Un homme succomba à la suite d'une morsure faite à la main droite, par un loup enragé. M. Bardach inocula comparativement le suc des nerfs du bras droit et du bras gauche. Le suc des nerfs du bras mordu seul communiqua la rage.

Si l'on s'en tenait à l'expérience de M. Bardach, la question serait résolue. Mais dans une expérience semblable faite par M. Roux, les nerfs des deux côtés étaient virulents le jour de la mort. Conséquemment, la solution doit être ajournée jusqu'au moment où l'on découvrira les conditions qui président à ces résultats divers.

MM. Roux et Nocard associèrent un instant leurs efforts pour démontrer d'abord que l'envahissement des centres nerveux axiaux se fait de proche en proche. Ils inoculèrent de jeunes chiens au bout de la queue et constatèrent, ce qui n'est point surprenant, qu'à l'apparition des premiers symptômes rabiques toutes les parties, moelle, bulbe et cerveau, étaient virulentes. Dans l'impossibilité de tirer parti de cette expérience, ils résolurent d'inoculer des lapins sur le cerveau, avec un virus qui tue en huit jours, et d'examiner les centres nerveux de ces animaux, au point de vue de la distribution de la virulence, à partir du troisième jour, en les sacrifiant successivement. Mais le virus se dissémina plus vite qu'ils ne l'avaient supposé et défia leurs calculs ; dès le quatrième jour, on le ren-

contrait depuis le bulbe rachidien jusqu'à la moelle lombaire. Ils furent réduits à faire la même expérience en sens inverse. On sait que la mort est due à Tinvasion du bulbe par le virus rabique ; or la mort des lapins est un peu plus tardive quand l'inoculation a été pratiquée à la surface de la moelle lombaire au lieu de la surface du cerveau.

Il paraît donc que le virus rabique a gagné Tencéphale en pullulant et en cheminant dans la moelle et non en profitant des vaisseaux.

Ils expérimentèrent ensuite sur les nerfs. Si le virus rabique se cultive et se propage peu à peu dans les cordons nerveux, il est permis d'espérer qu'en enlevant un nerf inoculé depuis un certain temps, la virulence de son suc diminuera au fur et à mesure qu'on s'éloignera de la porte d'entrée du virus. Tel fut le point de départ de la deuxième série d'expériences de MM. Nocard et Roux. Pour la conduire plus aisément à bonne fin, ils choisirent des animaux dont les nerfs ont une grande longueur. Ils inoculèrent la rage du lapin et la rage des rues dans le nerf plantaire sur l'âne et le cheval. Huit jours après l'inoculation de la première, et quinze après celle de la seconde, ils enlevèrent le nerf entier, le divisèrent en cinq tronçons, écrasèrent et inoculèrent chacun d'eux séparément. Le résultat fut uniformément négatif.

On l'explique de deux manières, en disant que le virus- s'est détruit sur place ou qu'il avait déjà franchi la longueur du nerf au moment où l'expérience fut achevée.

Quoi qu'il en soit, nous restons dans la même perplexité qu'en 1887. Nous ne saurions affirmer que le virus rabique se transmet exclusivement par la voie nerveuse ; néanmoins, on peut soutenir, sans témérité, que la charpente conjonctive des nerfs est très apte, plus apte même que le tissu conjonctif ambiant, à sa propagation aux centres encéphalo-rachidiens.

§ III. — Rapidité avec laquelle les virus se répandent

Page 1