ATTÉNUATION DES VIRUS
comparaison entre la préservation de la poule contre le choléra aviaire et celle de Thomme contre la variole.
Assurément, en s'emparant ainsi du microbe du choléra des poules, M. Pasteur venait de remporter une très grande victoire sur la nature et d'ouvrir à la médecine des horizons nouveaux.
Dès lors on comprend les paroles enthousiastes deH.Bouley, qui fut, jusqu'à son dernier souffle, le défenseur ardent et convaincu des doctrines pasteuriennes : « Quel triomphe qu'un pareil résultat ! S'emparer du virus le plus énergique, le plus subtil, le plus efficace, aux doses les plu» infimiésimales; le réduire à un degré déterminé d'action ; le faire reproduire, avec son énergie réduite, dans une série de générations qui font race dans l'espèce; l'accommoder ainsi aux usages de la prophylaxie pour l'inoculation, de façon qu'on devient maître de vacciner contre une maladie mortelle et de vacciner à des degrés divers, suivant qu'on veut donner d'emblée une immunité complète, ou ne la faire acquérir que graduellement; quel triomphe! et quelles espérances autorisées, quelles perspectives ouvertes !
« En présence de tels faits, je me laisserais aller volontiers à m'écrier, comme le grand prêtre Joad, dans la tragédie d'Athalie :
Mes yeux s'ouvrent,
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent. »
On était encore tout à la surprise causée par la découverte inattendue de M. Pasteur, lorsqu'on apprit que la possibilité de préserver des sujets contre les effets du virus du choléra des poules n'était plus un fait unique dans la science. Efl'ectivement, Toussaint annonça à l'Académie, le 12 juillet 1880, qu'il était parvenu, après des essais infructueux, à empêcher, à l'aide d'un moyen fort simple, la bactéridie du charbon de se multiplier chez les jeunes chiens et chez le mouton.
Cette conquête nouvelle, fort importante, fut acceptée immédiatement par M. Pasteur dans un renvoi à une Note qu'il présenta le même jour à l'Académie des sciences sur l'étiologie du charbon dans la Beauce. M. Pasteur avait vu guérir quelques moutons inoculés soit avec des cultures, soit avec du sang charbonneux. Il conclut, étant donnée la communication de Toussaint, à la possibilité de vacciner les moutons contre le charbon, c'est-à-dire de leur donner une maladie non mortelle en leur faisant ingérer des substances plus ou moins chargées des spores du Bacillus anthracis. Il avait d'ailleurs obtenu le même résultat pour le choléra des volailles par un procédé analogue.
Toussaint n'a donc pas parlé le premier de ratténuation des virus ; il n'a pas été le premier non plus à parler de la possibilité de donner artificiellement l'immunité contre une maladie virulente. Mais il convient d'entrer dans quelques détails pour faire connaître tout le mérite qui lui revient dans la grosse question que nous abordons.
D'abord, il a puisé dans son propre fonds les moyens de conférer rimmunité contre le charbon, attendu que M. Pasteur avait gardé le silence sur son procédé d'atténuation du choléra des poules. Toussaint crut même devoir en faire autant, mais il se ravisa bientôt, et, le 2 août 1880, il pria l'Académie de vouloir bien ouvrir le pli cacheté qu'il avait déposé le 12 juillet précédent.
On apprit alors que Toussaint s'était efforcé d'inoculer une humeur charbonneuse débarrassée des bacilles qu'elle contient. Il pensait qu'une humeur ainsi traitée, absorbée au point d'inoculation, charriée par le système lymphatique, déterminait des lésions inflammatoires ganglionnaires rendant les ganglions impropres au passage des bacilles à la suite d'une nouvelle infection. Il avait cherché à retenir les bacilles en filtrant du sang charbonneux défibriné sur dix à douze doubles de papier. L'expérience ayant démontré l'imperfection de ce procédé, il lui en substitua un second, inspiré de Davaine, qui consistait à chauffer le sang pendant dix minutes à -|- 55 degrés. Il rendit cinq animaux réfractaires par l'inoculation de ce sang. Théoriquement, la réussite complète, c'est-à-dire la production de l'immunité dans l'organisme entier, exigerait autant d'inoculations qu'il existe de départements ganglionnaires.
Cette opinion a semblé trop prématurée. On pensait à cette époque que l'intervention directe d'éléments figurés était aussi indispensable pour obtenir l'immunité que pour obtenir la maladie. M. Pasteur, disait-on, devait le résultat qu'il avait obtenu contre le choléra des poules, à la modification du microbe de la maladie.
On insista officieusement auprès de Toussaint pour qu'il refît ses expériences en portant toute son attention sur la présence possible des bacilles atténués dans le sang chauffé à -|- 55 degrés. Il essaya donc de nouveau la chaleur sur le sang défibriné; il essaya aussi l'action de l'acide phénique, que Davaine avait également signalé parmi les destructeurs des bacilles charbonneux. Il s'aperçut alors que ces moyens laissaient habituellement subsister des bacilles vivants et même parfois des bacilles assez virulents pour tuer les animaux.
En présence de ces faits et sous l'empire des idées du mo-
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ment, Toussaint déclara au Congrès de Reims (1), le 19 août 1880, que dans les exemples d'immunité observés par lui, ce n'est pas, comme il Pavait annoncé, le liquide qui place l'animal dans ces conditions, mais bien un état atténué du parasite ralentissant son action et permettant à l'économie de le supporter quelque temps et de le vaincre. Par conséquent, après avoir assuré qu'il avait tué le Bacillus anthracis, Toussaint reconnaissait qu'il en avait atténué la virulence et abandonnait sa première opinion. Pourtant Tune et l'autre étaient fondées, paraît-il, si l'on en juge sur une déclaration faite par MM. Roux et Chamberland en 1888, déclaration reposant sur une expérience exécutée en 1881, à l'époque où l'on contrôlait les travaux de Toussaint dans le laboratoire de M. Pasteur.
Dans un mémoire de MM. Roux et Chamberland sur l'immunité par les produits solubles, on lit, en effet, le passage suivant :
« En répétant les expériences de M. Toussaint sur le sang charbonneux chauffé, nous avons eu l'occasion de faire plusieurs observations qui nous ont convaincu qu'il était possible, cependant, de conférer aux moutons l'immunité contre le charbon, en leur injectant sous la peau du sang charbonneux dépourvu de bactéridies vivantes (2). »
Les auteurs rapportent à l'appui une expérience qui remonte au 16 novembre 1881.
On regrettera sans doute que ce résultat n'ait pas été publié immédiatement, non parce qu'il aurait donné plus de valeur à une assertion de Toussaint, mais parce que sa divulgation aurait hâté les recherches qui nous valent aujourd'hui des connaissances très précieuses sur le mode d'action des virus et la façon de les combattre.
Quoi qu'il en soit, on doit à Toussaint le deuxième exemple de l'atténuation des virus.
Peu de temps après, le 26 octobre 1880, M. Pasteur fit connaître que l'oxygène de l'air était le principal auteur de l'atténuation de l'agent virulent du choléra des poules. C'était le prélude de deux communications bien plus importantes sur l'atténuation du virus charbonneux. Nous voulons parler des Notes adressées à l'Académie des sciences le 28 février et le 21 mars 1881, en collaboration avec MM. Chamberland et Roux. Effectivement, grâce à la connaissance approfondie des
(1) Association française pour l'avancement des sciences.
(2) Annales de l'Institut Pasteur, 1888, p. 407.
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propriétés des bactériens et de leurs corpuscules-germes, il est parvenu, en combinant l'action de Tair à celle d'une température dysgénésique, à créer des variétés de bacilles charbonneux inégalement atténuées et à les propager par la culture. Nous donnerons plus loin le procédé de M. Pasteur avec tous les éclaircissements qu'il demande pour être compris. Disons ici que s'il a été publié après celui de Toussaint, il s'est présenté immédiatement avec un caractère scientifique beaucoup plus élevé et une portée beaucoup plus étendue.
Tels sont, dans leurs traits principaux, les deux grands faits qui ouvrirent l'ère- de l'atténuation expérimentale des virus. Ils ne furent pas acceptés sans résistance chez nous et à l'étranger. Actuellement encore des hommes d'une grande autorité se rallient à l'atténuation comme à un fait scientifique indiscutable, mais en contestent la valeur en tant que moyen avantageux de procurer artificiellement l'immunité. Cependant, après la retentissante expérience de Pouilly-le-Fort, où M. Pasteur démontra publiquement la valeur des vaccins anticharbonneux, il y eut de divers côtés des applications fort heureuses.
Pendant un certain temps, l'atténuation artificielle des virus parut assez énigmatique» Au fur et à mesure que l'on étudia de plus près la physiologie générale des microbes, la lumière se fit dans l'esprit des expérimentateurs.
Au début, les tentatives étaient calquées, silencieusement ou non, sur la pratique de M. Pasteur. Mais on se heurta à de nombreuses difficultés et l'on dut recourir à des procédés variés pour arriver au même résultat. On sait aujourd'hui que toutes les causes de destruction des virus, que toutes les entraves apportées à la végétation des microbes peuvent, dans certaines limites, produire une atténuation individuelle, passagère et temporaire ou transmissible par génération. Citons : la température, la composition de l'atmosphère ambiante et des substances nutritives ofl'ertes aux microbes, la lumière, etc.
Non content de chercher des causes d'atténuation dans les conditions intrinsèques et extrinsèques d'une culture in vitro^ bientôt on les emprunta à l'organisme de quelques espèces animales.
En un mot, les procédés d'atténuation sont multiples ; tous ont une certaine valeur ; mais tous ne doivent pas être employés indistinctement, quel que soit le virus que l'on se propose d'atténuer. Dans l'impossibilité de les décrire tous, nous placerons les types principaux sous les yeux du lecteur.