SCENE II
HEURTEAUX, VALIN
HEURTEAUX, entrant.
Bonjour, Valin. On vient de me prévenir.
VALIN
J'arrive.
THÉRÈSE
Vous dînez avec nous, Valin ?
HEURTEAUX.
Mais oui, mais oui.
VALIN
I Si vous voulez.
THÉRÈSE
C'est entendu, {â Heurteaux.) Tu n'as besoin de rien?
HEURTEAUX.
Je te remercie.
[Elle sort,)
HEURTEAUX, à Valin.
Eh! bien, tu n'es plus venu. Pourquoi?
J'ai travaillé.
HEURTEAUX.
Pas d'autre raison ?
VALIX.
Quelles raisons pourrai-je avoir?
HEURTEAUX.
Cette scène avec Latiée...
VALIN
Elle n'avait rien qui me touchât. Elle était pénible, simplement.
HEURTEAUX.
Elle était effroyable. Pourquoi feins- tu de n'avoir pas compris?
VALIN
Moi?
HEURTEAUX.
Tu n'essaieras pas de me faire croire que tu n'as pas saisi le sens de mon emportement, que tu n'avais pas vu depuis longtemps...
VALIN
Je ne sais pas...
HEURTEAUX.
Tu sais parfaitement. Tu étais toi-même trop épris de Janine — mais oui, mais oui — pour ne pas être en éveil. Crois-tu que je n'aie pas surpris souvent tes regards qui interrogeaient, tes regards d'inquiétude jalouse et ton émoi, au moment de la révélation?
VALIN
Je t'assure...
HEURTEAUX.
Bien. Que je t'apprenne quelque chose ou que je ne te révèle rien, peu importe. J'ai besoin d'un confident et toi seul, mon vieil ami, toi seul, est capable, même si je t'ai fait souffrir, de m'écouter et de m'éclairer. Janine était ma maîtresse... (il s'arrête et regarde Valin.) Je vois que je ne t'apprends rien, puisque tu ne cries pas de colère et de douleur. Alors tu as compris ce qui s'est passé dernièrement : j'aimais Janine furieusement... furieusement. Oui, cette vie splendide que je maintenais contre des forces jusqu'ici invincibles, et vaincues par moi. Furieusement, comme j'ignorais, auparavant... Furieusement, au point de
DEUXIEME ACTE Sg
n'être plus l'homme que j'étais naguère et de ne pas m'en apercevoir! L'involontaire aveu de Latiée m'a brusquement asséné un coup sous lequel j'ai chancelé. J'ai pu me ressaisir. . Mais y ai-je réussi assez vite? Tu le sais, toi. Tu vas me le dire.
VALIN
► Te dire quoi ?
HEURTEAUX.
Thérèse n'a-t-elle pas deviné? Ce serait si triste! Je me rends compte aujourd'hui de ce qu'elle souffrirait.
Thérèse ignore,
HEURTEAUX.
Tu en es sûr?
VALIN
Oui. Rappelle-toi, ce soir-là j'ai dîné avec vous Elle était calme. Je suis demeuré auprès d'elle après que tu te fus retiré dans ton cabinet.
HEURTEAUX.
Elle ne t'a rien dit?
VALIN
Non.
HEURTEAUX.
Elle ne t'a pas parlé de cette scène?
6o DEUXIEME ACTE
VALIN
Seulement pour s'étonner de ce qu'avait laissé deviner Latiée.
HEURTEA.UX.
Et aujourd'hui ? Elle ne t'a rien dit encore ?
VALIN
Non.
HEURTEAUX, avec un soupir de soulagement.
Ah!... C'est l'essentiel. Je redoutais... quoique dans nos conversations, depuis lors, dans son attitude, je n'aie rien découvert... Ah! cela me soulage, car Thérèse, vois-tu...
VALIN
Est la plus noble des femmes.
HEURTEAUX, pensif.
Oui, la plus noble des femmes...
VALIN
C'est presque drôle...
HEURTEAUX.
Comment?...
VALIN
C'est presque drôle de te l'entendre dire.
HEURTEAUX.
Oui... Pourtant, je le pense.
DEUXIÈME ACTE 6i
VALIN
^ Mais alors, pourquoi?...
HEURTEAUX.
Pourquoi je l'ai trompée? Pourquoi?... Pourquoi toi-même aimes-tu Janine?
VALIN
^ Moi, je n'ai pas Thérèse.
HEURTEAUX.
Je me le demande... Je suis fier de Thérèse. C'est peut-être cela. Je la sens mon égale... J'ai voulu posséder en maître... Un obscur instinct de mâle, peut-être... Je ne sais pas... Y-a-t-il moyen de se défendre lorsque, comme moi, on doit rester les yeux fixés, anxieusement, sur ce prodige dont on est l'ouvrier?... Enfin... Thérèse ne sait pas... Mais je dois savoir autre chose encore. Tu as revu Latiée?
VALIN
^ Oui.
HEURTEAUX.
A-t-il deviné, lui ?
VALIN
Lui non plus. Tu t'es admirablement maîtrisé. Lui, de son côté, d'ailleurs était trop troublé par ce qu'il venait d'apprendre — le mal qui la menace — trop désolé de nous avoir révélé... Il n'a pas vu ta colère. Il ne m'a parlé que d'elle.
Bien.
HEURTEAUX.**
VALIN, avec hésitation.
Dis-moi, Henri ?
HEURTEAUX.
Quoi donc ? >
VALIN
Quel est ce mal ?
HEURTEAUX.
Ce mal... Je ne puis pas te le dire... Je suis médecin, le médecin de Janine... (un silence). Tji l'as revue, elle?
Non.
HEURTEAUX.
Latiée lui aurait-il dit ?
VALIN
C*est peu probable. Il semblait craindre qu'elle n'apprît...
HEURTEAUX.
Tu ne l'as pas vue... J'aurais voulu savoir...
- VALIN
Non, Heurteaux, non, je ne l'ai pas revue. Je veux éviter de la voir. Je ne veux plus... J'ai beaucoup souffert par elle. Sans doute, je n'ai pas
fini de souftrir... Mais je ne m'avilirai pas. Cela
suffit... (un silence). Cela ne te suffit pas à toi? .
Tu veux la revoir encore?... xA? ^ [
d M^yy^^i *'
HEURTEAUX, âprement.
Sois tranquille. Moi aussi, je sais souffrir, sans céder. Sois tranquille...
VALIN
Prends garde, tout de même.
Oui, oui... Tu te dis que je n'ai pas pu, que la p4ission m'a fait oublier des choses sacrées. C'est vrai. Mais de m'être amoindri pour aboutir à cela... vois-tu, cela me rend fort par la colère, par l'humiliation d'avoir été joué!
VALIN
J'aimerais mieux que ce fût par la volonté.
HEURTEAUX.
Tout ce que j'endure à l'idée que sa beauté était à un autre, n'était pas à moi seul, à moi son maître, son maître ! Ah ! tout ce que j'endure décuple ma volonté ! Sois tranquille : c'est fini. Mais tout est fini, tout !
VALIN
Que veux-tu dire ?
HEURTEAUX.
Tu verras. Donc, tu ignores si Janine sait... Tu ne crois pas. En effet, il y a de grandes chances. . . Latiée n'eût pas osé lui dire. . D'ailleurs, nous serons fixés bientôt, sans doute... Elle devait venir aujourd'hui... Si elle ne sait pas, elle viendra, d'autant plus sûrement qu'elle ne m'a plus vu, que je ne suis pas allé... Elle doit être surprise. Et même si elle sait, elle viendra, elle va venir...
VALIN
Heurteaux, je te voudrais plus calme. J'ai peur que le dégoût ne t'ai pas encore dominé.
HEURTEAUX.
Je t'en prie... Il n'est pas besoin...
Oh ! je ne vais pas te faire de la morale. A un homme tel que toi, de ma part, ce serait absurde, et surtout inutile. Tout ce que je pourrais te montrer, tous tes devoirs, Thérèse, tes enfants, tu as tout regardé, certainement, depuis longtemps. Hélas! cela a été vain. Je comprends, je comprends... J'ai subi moi-même la fascination. Mais je me suis réfugié dans mon art... Songe à tout ce que tu es, à tout ce que tu représentes, à la puissance prodigieuse dont tes mains sont chargées.
HEURTEAUX, farouche.
A ma puissance? Je ne pense qu'à cela. Sois
tranquille, je te le répète. (Un silence.) Quant à Thérèse, je pense à elle aussi...
VALIN
Je ne démêle pas ta pensée. Tes mots sonnent étrangement. Ils ont le visage fermé. Je te voudrais disant simplement : « c'est fini », avec de la douleur et moins de frénésie.
HEURTEAUX.
C'est fini, voilà. C'est fini, la duperie!