‹ Les visages; pièce en trois actesChapitre 12 sur 24 · SCENE PREMIERE THÉRÈSE, VALIN · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE THÉRÈSE, VALIN

VALIN

Il ne s'est rien passé de nouveau ?

THÉRÈSE

Rien. Du moins dans les mots. Mais je le sens inquiet de moi. Il me regarde, il m'épie, il semble interroger mes attitudes. Dix fois, vingt fois, depuis six jours, j'ai cru soudain qu'il allait parler, qu'il allait pleurer. Cela me fait peur. Je ne veux pas qu'il pleure, je ne veux pas qu'il parle, je ne veux pas savoir devant lui. Je ne veux pas être diminuée à ses yeux ou le voir diminué, lui, par mon pardon. Vous comprenez, Valin.

VALIN

Oui, je comprends.

THÉRÈSE

Alors, je compte sur vous. Je compte sur vous, n'est-ce pas? Ne me trahissez pas. S'il vous questionne, je n'ai rien vu, je n'ai rien deviné, je suis toujours confiante et paisible. Cela n'a rien d'invraisemblable. Il s est si bien maîtrisé...

VALIN

^ Oui, tout à coup.

Il a si bien arrêté les mots terribles qui déjà lui déchiraient les lèvres ; il les a si bien écrasés dans ses poings.

VALIN

* J'ai eu très peur.

THÉRÈSE

Moi aussi. Quel choc brutal!... Alors, c'est entendu : je ne sais rien, je ne pressens rien...

VALIN

jf Mais il doit pourtant soupçonner...

THÉRÈSE

Je ne sais rien... A quoi bon? Une vengeance m'a été donnée; je ne la souhaitais pas, je ne l'aurais pas imaginée. A quoi bon ajouter une humiliation à son désarroi ?

VALIN

Elle n'est pas revenue ?

THÉRÈSE

Non.

VALIN

» Vous ne savez pas quand ?. . .

THÉRÈSE

Quand ils devaient se revoir ? Vous pensez bien qu'ils se rencontraient ailleurs... et que je ne sais pas... Mais il me paraît impossible qu'ils se soient rencontrés... Il a passé ces six jours ici et dans son laboratoire.

VALIN

p Mais elle devait revenir.

THÉRÈSE

Pour le traitement, oui. Elle venait tous les six ou sept jours régulièrement. D'habitude, il inscrivait la date, comme pour les autres malades, dans le carnet qui m'est confié... Le nom est écrit à la date d'aujourd'hui. Elle va venir, sans doute, aujourd'hui. Elle va venir...

VALIN

Aujourd'hui... Ah !

THÉRÈSE

Ce sera une vilaine heure. Mais je le connais : c'est la fin de l'aventure. Je le connais. Il ne s'avilira pas, même... même s'il l'aimait encore...

VALIN

Oh! non...

THÉRÈSE

Vous ne croyez pas, n'est-ce pas, Valin, vous ne croyez pas qu'il pourrait encore l'aimer?

VALIN

Après ce qu'il sait ?

THÉRÈSE

Ce serait trop abominable. Mais cela ne se peut pas. Non, non... Après cette révélation... {Un silence,) Pourtant, Valin, pourtant, j'ai peur encore... Je vous regarde... J'ai peur encore parce que je contemple notre faiblesse, la mienne et la vôtre...

VALIN

Votre faiblesse?

THÉRÈSE

Je savais, moi, je savais sa trahison. J'étais indignée, j'étais blessée dans mon orgueil. Je le savais avili. Et je l'aimais toujours, et je l'aime toujours!

VALIN

Vous aimez en lui autre chose.

THÉRÈSE

Et vous?... Vous... Vous n'aimez plus Janine, sa beauté, sa seule beauté?... Car il n'y a pas autre chose.

( Valin se tait.)

THÉRÈSE

Vous n'êtes pas guéri, malgré toute cette dégradation.

VALIN

mf Guéri? non.

THÉRÈSE

Vous voyez ! . . .

VALIN

Guéri de ma souffrance, non. Mais sûr, très sûr de moi, Thérèse. Janine est désormais comme ces belle images par moi créées, mais dont la splendeur ne me semble pas pure, dont l'enchantement pourrait être pernicieux. . . Elles demeurent enfouies dans Tombre de mon atelier.

THÉRÈSE

Vous ne les détruisez pas.

VALIN

Je n'en ai pas le courage. Et puis, à moi elles ne feront pas de mal. Je les connais trop bien. Mais je ne veux pas de la gloire qu'elles pourraient me donner. Je ne convoite plus la joie que Janine peut offrir... {avec un sourire triste) qu'elle m'a d'ailleurs refusée. J'aime la beauté, mais pas pour elle seule.

THÉRÈSE

Vous souffrez?

VALIN

Encore un peu... Cela passera. J'ai devant moi Thérèse, un si bel exemple de force et de dignité, (il lui prend les mains) de beauté supérieure... Je

suis très défendu par ce contraste. A vous, si grande, et qui venez de me dire « je l'aime toujours », je puis confesser — cela n'aura rien d'équivoque, n'est-ce pas, Thérèse? — que je n'aimerai plus, parce qu'il n'y a plus au monde une femme comme vous, une femme aussi totalement belle...

THÉRÈSE, le regardant.

Je vous aime beaucoup, Valin, beaucoup. (Un silence.) Alors, c'est entendu?

^ C'est entendu, Heurteaux ne saura pas par moi.

THÉRÈSE

Merci. Puisque Latiée n'a pas deviné non plus...

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