SCENE PREMIERE THÉRÈSE, VALIN
VALIN
Il ne s'est rien passé de nouveau ?
THÉRÈSE
Rien. Du moins dans les mots. Mais je le sens inquiet de moi. Il me regarde, il m'épie, il semble interroger mes attitudes. Dix fois, vingt fois, depuis six jours, j'ai cru soudain qu'il allait parler, qu'il allait pleurer. Cela me fait peur. Je ne veux pas qu'il pleure, je ne veux pas qu'il parle, je ne veux pas savoir devant lui. Je ne veux pas être diminuée à ses yeux ou le voir diminué, lui, par mon pardon. Vous comprenez, Valin.
VALIN
Oui, je comprends.
THÉRÈSE
Alors, je compte sur vous. Je compte sur vous, n'est-ce pas? Ne me trahissez pas. S'il vous questionne, je n'ai rien vu, je n'ai rien deviné, je suis toujours confiante et paisible. Cela n'a rien d'invraisemblable. Il s est si bien maîtrisé...
VALIN
^ Oui, tout à coup.
Il a si bien arrêté les mots terribles qui déjà lui déchiraient les lèvres ; il les a si bien écrasés dans ses poings.
VALIN
* J'ai eu très peur.
THÉRÈSE
Moi aussi. Quel choc brutal!... Alors, c'est entendu : je ne sais rien, je ne pressens rien...
VALIN
jf Mais il doit pourtant soupçonner...
THÉRÈSE
Je ne sais rien... A quoi bon? Une vengeance m'a été donnée; je ne la souhaitais pas, je ne l'aurais pas imaginée. A quoi bon ajouter une humiliation à son désarroi ?
VALIN
Elle n'est pas revenue ?
THÉRÈSE
Non.
VALIN
» Vous ne savez pas quand ?. . .
THÉRÈSE
Quand ils devaient se revoir ? Vous pensez bien qu'ils se rencontraient ailleurs... et que je ne sais pas... Mais il me paraît impossible qu'ils se soient rencontrés... Il a passé ces six jours ici et dans son laboratoire.
VALIN
p Mais elle devait revenir.
THÉRÈSE
Pour le traitement, oui. Elle venait tous les six ou sept jours régulièrement. D'habitude, il inscrivait la date, comme pour les autres malades, dans le carnet qui m'est confié... Le nom est écrit à la date d'aujourd'hui. Elle va venir, sans doute, aujourd'hui. Elle va venir...
VALIN
Aujourd'hui... Ah !
THÉRÈSE
Ce sera une vilaine heure. Mais je le connais : c'est la fin de l'aventure. Je le connais. Il ne s'avilira pas, même... même s'il l'aimait encore...
VALIN
Oh! non...
THÉRÈSE
Vous ne croyez pas, n'est-ce pas, Valin, vous ne croyez pas qu'il pourrait encore l'aimer?
VALIN
Après ce qu'il sait ?
THÉRÈSE
Ce serait trop abominable. Mais cela ne se peut pas. Non, non... Après cette révélation... {Un silence,) Pourtant, Valin, pourtant, j'ai peur encore... Je vous regarde... J'ai peur encore parce que je contemple notre faiblesse, la mienne et la vôtre...
VALIN
Votre faiblesse?
THÉRÈSE
Je savais, moi, je savais sa trahison. J'étais indignée, j'étais blessée dans mon orgueil. Je le savais avili. Et je l'aimais toujours, et je l'aime toujours!
VALIN
Vous aimez en lui autre chose.
THÉRÈSE
Et vous?... Vous... Vous n'aimez plus Janine, sa beauté, sa seule beauté?... Car il n'y a pas autre chose.
( Valin se tait.)
THÉRÈSE
Vous n'êtes pas guéri, malgré toute cette dégradation.
VALIN
mf Guéri? non.
THÉRÈSE
Vous voyez ! . . .
VALIN
Guéri de ma souffrance, non. Mais sûr, très sûr de moi, Thérèse. Janine est désormais comme ces belle images par moi créées, mais dont la splendeur ne me semble pas pure, dont l'enchantement pourrait être pernicieux. . . Elles demeurent enfouies dans Tombre de mon atelier.
THÉRÈSE
Vous ne les détruisez pas.
VALIN
Je n'en ai pas le courage. Et puis, à moi elles ne feront pas de mal. Je les connais trop bien. Mais je ne veux pas de la gloire qu'elles pourraient me donner. Je ne convoite plus la joie que Janine peut offrir... {avec un sourire triste) qu'elle m'a d'ailleurs refusée. J'aime la beauté, mais pas pour elle seule.
THÉRÈSE
Vous souffrez?
VALIN
Encore un peu... Cela passera. J'ai devant moi Thérèse, un si bel exemple de force et de dignité, (il lui prend les mains) de beauté supérieure... Je
suis très défendu par ce contraste. A vous, si grande, et qui venez de me dire « je l'aime toujours », je puis confesser — cela n'aura rien d'équivoque, n'est-ce pas, Thérèse? — que je n'aimerai plus, parce qu'il n'y a plus au monde une femme comme vous, une femme aussi totalement belle...
THÉRÈSE, le regardant.
Je vous aime beaucoup, Valin, beaucoup. (Un silence.) Alors, c'est entendu?
^ C'est entendu, Heurteaux ne saura pas par moi.
THÉRÈSE
Merci. Puisque Latiée n'a pas deviné non plus...