SCENE VI
HEURTEAUX, DUBUIS.
DUBUIS
Bonjour, monsieur le docteur.
HEURTEAUX.
Bonjour, Dubuis, bonjour. Je suis très content, Dubuis, très content {le malade le regarde avidement.) Oui, très content... L'analyse ne révèle plus rien, plus aucune trace. Voyons, voyons, venez ici... (// l'attire vers la fenêtre y interroge le visage y relève une paupière). Oui... oui... parfait... Je crois que nous pouvons attendre, renoncer au traitement. [Le malade a un mouvement d'étonnement joyeux). Provisoirement, en tous cas, provisoirement. Mais il faudra surveiller
DEUXIEME ACTE 8i
encore... Dans un mois, nous ferons une nouvelle analyse. En attendant, le régime sévère, l'alimentation que je vous ai prescrite. Vous avez observé?..
DUBUIS
Oui, Monsieur.
Bien. Il faut continuer rigoureusement. {Le malade paraît embarrassé et ne répond pas, Heurteaux le regarde. Un silence.) Vous ne répondez pas... Qu'y-a-t-il, Dubuis?
Rien...
DUBUIS, gêné.
HEURTEAUX.
Il y a quelque chose. Il faut me dire. Qu'est-ce donc ? Cette alimentation, sans doute... C'est trop cher ? Vous ne pouvez pas ?
DUBUIS
Oh ! Je tâcherai. Je...
HEURTEAUX.
Une s'agit pas de tâcher. Il faut... C'est indispensable. Et il faut de l'air, aussi, des promenades à la campagne. .. Peu de travail. Je vous enverrai. ..
DUBUIS
Mais, docteur, je vous remercie. Je ne veux pas... C'est déjà beaucoup que vous me soigniez.. Je tâcherai de m'arranger...
HEURTEAUX.
Je VOUS dis qu'il ne s'agit pas de tâcher. Il faut... Et vous ne devez pas me remercier. Cela m'intéresse autant que vous, votre guérison... Si vous saviez, Dubuis, si vous saviez!... Je vous enverrai...
DUBUIS
Ah ! monsieur, combien je vous suis...
HEURTEAUX.
C'est bon. C'est bon. Ne parlons plus de cela. J'ai besoin, je vous dis, j'ai besoin de vous faire vivre, de vous voir... de vous voir fort... de vous voir... oui, je voudrais vous voir beau, Dubuis, tout-à-fait beau, physiquement, comme vous Têtes moralement. . .
DUBUIS
Oh! docteur...
HEURTEAUX.
Vous l'êtes moralement, oui... Vous êtes intelligent, vous êtes cultivé, et vous êtes pauvre parce que vous acceptez des devoirs... Je sais... Je sais que tout un petit monde dépend de vous... Vous êtes une vie utile et qui vaut qu'on la sauve et qu'on la fasse plus forte. Avec vous, je suis sûr, bien sûr de servir à quelque chose. {Comme se parlant à lui-même.) Voyez-vous, parfois nous nous demandons si nous ne perpétuons pas le mal au lieu de le tuer... Avec vous, je suis tranquille. Si je vous fais solide et beau, je pourrai vous contempler avec fierté, et avec confiance...
DUBUIS, confus.
Je ne sais comment vous... Il me semble que pour un médecin, toutes les vies se valent. La mienne. . .
HEURTEAUX, lentement.
Non, toutes les vies ne se valent pas. Et parfois, celles qui paraissent le plus précieuses ne méritent pas d'être défendues... C'est un problème très troublant, quelquefois cruel...
DUBUIS, timidement.
Heureusement, vous... (// s'arrête.)
HEURTEAUX.
Qu'alliez-vous dire, Dubuis...
DUBUIS
Oh ! monsieur, vous savez mieux que moi, et ce que j'allais dire était presque puéril. .
HEURTEAUX.
Dites tout de même.
DUBUIS
J'allais dire : heureusement vous guérissez, vous sauvez, sans juger.
HEURTEAUX.
Sans juger !... Evidemment, sans juger... Vous avez raison. Mais nous sommes plus contents de nous, de notre tâche quand nous nous trouvons
en présence d'une vie comme la vôtre. {Il le regarde). Elle redevient tout-à-fait belle, Dubuis, tout- à-fait. Et je suis content ! Vous ne pouvez pas savoir combien je suis content, rassuré... Donc, vous recevrez... ce qu'il faut. Revenez dans un mois... Et soignez-vous bien. J'ai besoin de vous voir bien vivant.. .
DUBUIS
Merci, monsieur.
HEURTEAUX.
Et ne me remerciez pas.
DUBUIS
Oh! monsieur...
Au revoir.
Merci.
HEURTEAUX.
DUBUIS
HEURTEAUX.
Je vous attends (// prend ses tablettes) le. . . le 3o mai, n'est-ce pas ? Le mercredi 3o... Au revoir.
DUBUIS
Au revoir, monsieur le docteur.
(Il sort.)