‹ Les visages; pièce en trois actesChapitre 16 sur 24 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

HEURTEAUX, JANINE.

UNE SERVANTE, entrant.

Mï»e Delières est dans le salon.

HEURTEAUX.

Ah ! faites entrer. {La servante sort.) {A Valin.) Tu vois! Je savais bien. Ha ! Ha !

VALIN

Tu seras calme...

HEURTEAUX.

Mais!...

VALIN

Et... et digne de toi-même, Heurteaux?

Laisse-moi.

JANINE, entrant.

Bonjour, docteur. Bonjour, Valin. Toujours vous?

VALIN

* Bonjour Janine. (// regai^de Heurteaux.) Je vous laisse... (// sort lentement en cherchant le regard de Heurteaux qui se dérobe.)

JANINE.

Tu ne m'as pas dit bonjour.

{Heurteaux ne répond pas.)

JANINE.

Eh ! bien? Tu ne me dis rien? Qu'y-a-t-il? (Heurteaux la regarde fixement.) Tu n'es pas venu hier. Et voilà que tu me reçois... Qu'as-tu? (S'éloignant de lui.) Quoi?... Quoi?... Tu es fou!

HEURTEAUX.

Que viens-tu faire ?

JANINE.

Ce que?... Mais tu le sais bien. Je viens... Tu me fais peur ! . . .

HEURTEAUX.

Tu viens pour que je te soigne, pour que je te sauve, pour que j'assure cette vie rayonnante, cette beauté qui t'est chère et dont tu te sers si bien, si largement, si généreusement. Va demander à Latiée. C'est à lui, dorénavant, que la tâche incombe.

A Latiée? Que veux-tu dire? Latiée n'est pas médecin.

HEURTEAUX.

A Latiée, oui. La beauté, c'est sa spécialité, paraît-il. Il en fait. Eh! bien, il a la tienne; qu'il la garde, qu'il veille sur elle. Cela ne me regarde plus.

JANINE.

Henri! Henri... tu m'effraies. Je ne te comprends pas. Qui t'a dit?

HEURTEAUX.

Qu'il est ton amant, un de tes amants? Luimême.

JANINE.

Oh! Oh! Le goujat!

HEURTEAUX.

Mais non, mais non. Ce n'est pas un goujat. C'est un joli garçon un peu fat, un peu ridicule parce qu'il ne veut pas vieillir. Mais c'est un artiste. Tu es belle. Tu lui as plu. Et comme il ne savait pas que tu m'appartenais, que tout ce qu'il admirait en toi m'appartenait — oui, entièrement, absolument, comme mon ouvrage! — il se l'est offert. Il avait le droit. Mais toi... toi!...

Eh! bien, moi? Je suis libre, après tout.

HEURTEAUX.

Tu es libre? Oui... Oui, oui, oui, oui ! Tu es libre. Mais moi aussi. Va-t-en.

JANINE.

Je m'en vais. Quant à Latiée!... Ah ! il t'a dit, il s'est vanté...

HEURTEAUX.

Attends. Non. Il ne s'est pas vanté. Il faut que tu saches bien... Voici ce qui s'est passé. Il parlait avec Valin...

JANINE, ironique.

Avec Valin ! . . .

HEURTEAUX.

Avec Valin, autre victime, oui. Il parlait avec Valin de la science et de l'art. Il disait des sottises, naturellement : l'Art seul fait de la beauté... Alors, je lui ai révélé ce qu'il ne savait pas encore, ce que personne ne sait, que j'avais découvert un remède préventif contre... contre un mal grave, très grave, que, par des piqûres, j'arrêtais le mal...

JANINE, apeurée.

Un mal très grave...

HEURTEAUX.

Je lui ai dit qu'ainsi je maintenais vivante, frémissante, souveraine, la beauté d'une femme, une beauté radieuse qui, sans moi, ne subsisterait pas. Je pensais à toi. Je ne savais pas qu'il te connaissait. Je ne savais pas, surtout, que, comme moi, il te voyait nue, qu'il avait vu la trace... Mais il la connaissait. Il t'avait vue... vue!...

JANINE.

Un mal très grave?. . .

HEURTEAUX.

Et devant la vision de ce que tu serais, de la guenille que tu serais bientôt, sans moi, il a eu un cri qui m'a tout révélé.

JANINE.

Un mal très grave?... Tu ne m'avais pas dit... Mais quoi? quoi?

HEURTEAUX.

Un autre te le dira peut-être, un autre médecin. Tu choisiras. Tu t'appartiens. Tu es libre! Cela ne me regarde plus.

JANINE.

Oh!... Oh!... Mais... le remède?

HEURTEAUX.

Le remède?

JANINE.

Est-ce que d'autres?

HEURTEAUX.

Mon remède? Ah! non. Il est à moi seul. Personne ne le connaît.

Et tu veux! . . . Non, non, Henri, je t'en supplie! . . . Non. Tu ne feras pas cela. Tu ne m'abandonneras pas, tu ne me condamneras pas. Je t'en supplie!

Je te demande pardon. C'est une heure d'égarement... Je serai à toi seul, à toi seul, toujours... Je t'en supplie!...

HEURTEAUX.

Je ne veux plus de toi. Je ne dois plus vouloir, et je ne veux plus. Mais tu ne supposes pas, n'est-ce pas? que je vais cultiver, entretenir, faire s'épanouir, pour un autre, le charme qui m'a fait, qui me fait encore souffrir... Pour un autre, pour d'autres, sans doute, pour que d'autres souffrent à leur tour.

JANINE.

Pour toi seul. Elle sera pour toi seul.

HEURTEAUX.

Ta beauté — oh! je l'ai tant aimée! — je la hais maintenant. Je la hais pour ce qu'elle me torture, tiens, en ce moment. Je la hais pour ce qu'elle avait fait de moi, pour les lâchetés... Tu te rappelles, un jour, tu m'as parlé, tu as osé me parler, avec une pitié insultante, de ce que tu appelais la laideur de Thérèse. Et moi — pouah! moi! — je t'ai laissé dire! Et tu crois que ta beauté insolente, ta beauté féroce, ta beauté malfaisante, moi qui en suis le maître, je vais continuer à la faire resplendir, pour d'autres, pour d'autres! .. Ah! non. Je ne suis pas un de tes galantins, moi! Je suis un amant d'une autre trempe. Non, non, c'est fini.

Lâche!...

76 DEUXIÈME AfTE

HEURTEAUX.

Les autres, je les sauve, je les délivre de l'obsession. Je sauve Latiée, ce joli Latiée. Je sauve Valin — pauvre Valin!... — et ceux que je ne connais pas, et ceux qui, demain, seraient ensorcelés par ce visage pur — car il reste pur ! — par cette chair affolante... Fini!

JANINE, prostrée.

Henri... Henri!...

HEURTEAUX.

Cette beauté, c'est un mal. Les maux, je dois les vaincre. Va-t-en.

JANINE.

Lâche! Lâche! Tu te venges odieusement.

HEURTEAUX.

Je ne me venge pas. Je me désintéresse de ce que j'avais presque créé. C'est tout.

JANINE, sourdement.

C'est elle, sans doute.,. C'est elle.

HEURTEAUX.

Elle?

JANINE.

C'est elle, c'est ta femme qui t'inspire cela. Tu ne peux pas lui garder, à elle, la beauté qu'elle n'a jamais eue. C'est elle qui te pousse à ce crime.

DEU^OEMEACTE 77

HEURTEAUX.

Si c'est ainsi que tu espères me fléchir... Thérèse?... Il y a quelques minutes, tiens, elle ma apporté, à ton intention, le remède, comme d'habitude. Il est là... Accuse, insulte, va...

JANINE.

Non, non, tu as raison. Tu as raison. Je comprends que tu me bafoues, que tu me menaces. Ta colère est juste... Je suis coupable... Mais je t'aime, Henri, je te jure... Et tu m'aimes encore...

HEURTEAUX.

Ah!

JANINE.

Et tu regretterais cet abominable châtimeit d'une faute dont je me repens, dont je me repens.

HEURTEAUX.

Parce que tu as peur.

JANINE.

Tu regretterais d'avoir détruit ton œuvre. . Je veux vivre ! Je veux être belle ! . . . Je ne veux pas. . . Oh! pas cela! non, tu ne feras pas cela, j'en suis sûre... Tiens... {Elle montre le guéridon) Tiens, tout est prêt... Le remède est là... Thérèse, Thérèse, elle-même l'a apporté, dis-tu... (Elle dégrafe son corsage; V arrache presque; fait paraître une épaule).

(Heurteaux porte une main à ses yeux ; il chancelle \ puis il s'approche du guéridon, prend le tube et le brise sur le marbre du meublé).

Ne me tente pas C'est inutile. Voilà...

JANINE.

Oh!

Voilà.

Assassin!

HEURTEAUX.

TANINE.

HEURTEAUX.

Voilà Tu ne me tenteras pas. C'est pour que tu ne puisses plus me tenter qu'il faut... Je ne me venge pas : je me défends... La splendeur de ta chair doit s'éteindre. Je me libère. Tu dis : « assassin ». Je ne tue pas : je refuse de fortifier le danger qui me menace. Je veux redevenir ce que j'étais, le savant dont rien ne trouble le labeur, le calme faiseur de vie. Pour cela, il faut que tu ne sois plus belle... Il ne faut plus... [Elle est tombée dans un fauteuil. Il s'appt^oche d'elle, rabat le corsage sur l'épaule). Maintenant, va-t-en.

(Janine pleure)

HEURTEAUX.

C'est inutile. Va-t-en. (Elle ne bouge pas.) Je te dis de t'en aller. Je ne faiblirai pas. Fini l'envoû-

tement! Pour en être bien sûr, si tu ne veux pas partir, j'appelle Valin... et même... j'appelle

JANINE, se dressant.

Non!

{Fiévreusement^ elle rajuste son corsage. Machinalement elle va vers la glace, porte les mains à sa coiffure en un mouvement de coquetterie.)

HEURTEAUX.

La glace !... Toujours...

JANINE, suppliante, en un mouvement encore vers lui.

Henri !...

HEURTEAUX, impassible.

Va-t-en. J'ai tout dit.

JANINE, s'éloignant.

Lâche ! lâche ! lâche !

{Elle sort.)

HEURTEAUX, seul, se laisse choir sur un siège, avec un soupir douloureux.

Ah !... Ah !... {avec un accent de souffrance et d'ironie) Lâche ! . . . lâche \...{Il demeure immobile , les mains sur les yeux. Puis il se lève, va vers le guéridon, regarde les débris du tube et, lentement, avec précaution, les ramasse pour les jeter ensuite dans le seau de faïence. Enfin, il sonne,)

8o DEUXIEME ACTE

HEURTEAUX, à la servante qui entre.

Quelqu'un attend ?

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