‹ Les visages; pièce en trois actesChapitre 19 sur 24 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

HEURTEAUX, THÉRÈSE.

HEURTEAUX, entrouvant la porte de son cabinet. As-tu les notes ?

THÉRÈSE

En voici plusieurs. Mais je n'ai pas terminé.

HEURTEAUX, s' avançant vers elle.

Veux-tu me donner ?

THÉRÈSE

Voici pour Dubuis, pour Vitré, pour Mareuil. J'ai réuni les analyses successives, depuis le début, pour chaque cas. Ainsi tu te rendras compte aisément de la dégression.

HEURTEAUX.

Merci. Alors, il reste Listrel, Tassemond et Saller... Ah ! et puis encore Rummel... Tu auras bientôt fini ?

THÉRÈSE

Il reste Janine aussi.

HEURTEAUX.

C'est vrai. J'oubliais.

THÉRÈSE

J'aurai fini aujourd'hui, certainement.

Merci. Je voudrais pouvoir examiner l'ensemble des cas.

THÉRÈSE

Tu sais que le rapprochement est vraiment saisissant. Avant de l'avoir fait, je ne me rendais pas compte aussi clairement. Tu vas te décider, n'est-ce pas ? Douter n'est plus possible.

HEURTEAUX.

Tu crois ?

THÉRÈSE

C'est si évident !

HEURTEAUX.

Mais il faut démontrer...

THÉRÈSE

La démonstration est lumineuse. Jamais on n'aura présenté une découverte appuyée par d'aussi décisives expériences. Et quelle découverte! Je suis impatiente. Il me semble qu'on attend, que tout le monde attend, anxieux, mais sans oser espérer. Et tu vas brusquement dissiper l'angoisse, apporter la sécurité. Il faut parler. Tu le dois 1 Te taire maintenant, ce serait être malfaisant.

HEURTEAUX, avec un sourire gi'ave^ s* approche d'elle, lui pose la main sur le front, en une caresse, et lui parle tendrement.

Ma conscience!... Il ne faut pas me voir trop grand. Cela m'inquiète.

Ton œuvre est grande.

HEURTEAUX.

Peut-être ; mais moi...

THÉRÈSE

Toi ? L'homme est toujours à la mesure de l'œuvre accomplie.

HEURTEAUX, qui lui a pris la main.

Il ne faut pas me voir trop grand. J'ai peur, quand tu t'exaltes si généreusement, qu'un jour je ne te paraisse amoindri... Oh! c'est parfois très doux. Tiens, ce matin, Jean m'a posé des questions fiévreuses et pleines d'orgueil sur ce que je fais. Il

a répété souvent : a Maman m'a dit ». C'était inutile : je reconnaissais l'accent de ta foi. Il a dix ans, lui.

THÉRÈSE

Pour lui, tu dois être grand.

HEURTEAUX.

Mais, en l'entendant, je me demandais si tu ne voyais pas toi-même avec les yeux candidement fiers de notre fils... Il ne faut pas me voir trop grand...

THÉRÈSE, sans le regarder.

Ce n'est pas toi que je regarde. C'est ta tâche. Est-ce qu'elle ne t'exalte pas, toi aussi ?

HEURTEAUX.

Sans doute.

Eh ! bien, regardons-la à deux, exaltons-nous à deux. Ne parlons ni de toi, ni de moi. C'est très beau. Et c'est si haut, c'est si haut, tant au-dessus. . .

HEURTEAUX.

De nous-mêmes, oui.

THÉRÈSE

Au-dessus de tout.

HEURTEAUX.

Hélas!... Il ne faut pas me voir trop grand, Thérèse. (Un silence.) Voyons. (// manie les

papiers, les examine.) C'est cela : Mareuil... Dubuis... Vitré... Ah ! tu as dressé des diagrammes... C'est vrai, tout de même, que c'est saisissant. Tu as raison. Je crois que l'heure est venue .. Seulement...

THÉRÈSE

Seulement ?

HEURTEAUX.

Rien, rien... Il faudrait que tous... Enfin, nous verrons. (Il a repris sa main.) Je vais étudier tout cela... Merci. Travaille, travaille, ma conscience... (Doucement, il lui baise la main. Puis il regagne son cabinet. Thérèse, pensive, demeure les yeux fixés sur la porte.)

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