SCENE II THÉRÈSE. VALIN
VALIN, entrant par la baie.
Je puis entrer ?
THÉRÈSE
Bonjour, Vahn.
VALIN
Bonjour, Thérèse. (// s'approche et lui serre la main.) Heurteaux est là ?
THÉRÈSE
Oui
VALIN
Il m*a écrit. Il veut me parler. Alors, je suis venu plus tôt.
THÉRÈSE
Il veut vous parler ? Il ne dit pas à quel sujet ?
VALIN
Non. Un mot bref.
THÉRÈSE
C'est de cela, évidemment, qu'il veut vous entretenir.
VALIN
Quoi, cela ?
Ce qui l'occupe, ce qui le trouble. Elle, sans doute, encore elle !
VALIN
Il ne fait donc pas paisible ?
THÉRÈSE
Il fait paisible, très paisible, en apparence. Mais il y a une obsession confuse, un trouble constant, quelque chose qui semble toujours prêt à venir aux lèvres...
VALIN
Il ne faut pas s'étonner. Ce qui m'a surpris, au contraire, c'est le calme relatif d'Henri, l'autre soir, après sa dernière entrevue avec Janine. Durant le dîner...
THÉRÈSE
Il était calme, oui... Il sait se maîtriser ; et il faut qu'il se maîtrise devant moi, puisque je ne sais pas. Vous connaissez sa force de volonté. Mais il était préoccupé, vous l'avez bien vu.
VALIN
Sans doute. Mais parce que je le connais, parce que je connais ses emportements, ses brusques retours à l'instinct, je sais que la scène, la rupture a dû être violente. Il a dû crier des choses, en serrant les poings. On ne se libère pas tout de suite de la colère. Il était encore énervé. Cela n'est pas surprenant. Mais, depuis lors, avez-vous constaté quelque chose ?
THÉRÈSE
Rien. En ces cinq jours, rien que de rassurant, sauf cette sensation de l'inexprimé. A part cela, tout paraît normal et presque heureux. Oh ! je ne doutais pas, d'ailleurs. Il devait se ressaisir, après avoir vu l'avilissement... Il a l'intelligence trop haute, une trop lucide dignité... Une défaillance, hélas! oui. La déchéance, non! Je savais. C'est fini.
VALIN
Alors, que craignez- vous ?
THÉRÈSE
Je ne sais pas. Je le retrouve tel qu'il était auparavant, tout entier à son labeur, et même décidé, semble-t-il, à lui donner une conclusion
victorieuse. Je le retrouve tel que je l'admirais ; je redeviens fière de lui. Oui, j'ai confiance. Mais il a, de temps à autre, un mot étrange, d'humilité ou d'inquiétude, dans lequel je ne le reconnais pas. Il y a quelques instants encore, il paraissait hanté par une idée qu'il ne formulait pas...
VALIN
C'est du remords, Thérèse.
THÉRÈSE
Je ne veux pas.
VALIN
Un reste de colère contre lui-même.
THÉRÈSE
Je ne veux pas. Cela me rappelle ce que je souhaite ardemment oublier, si c'est possible. Et puis cela le diminue, et je veux le voir grand. J'ai peur, j'ai peur d'un aveu.
VALIN, souriant.
Je ne vous demande pas si vous l'aimez encore.
THÉRÈSE
Vous avez raison. Je n'ai jamais songé à me le demander moi-même. Je ne conçois pas qu'on puisse avoir aimé. Je l'aime. Il en redevient digne, Valin. Tout-à-l'heure, si vous saviez, tout à l'heure...
VALIN
Mais oui, il en reste digne.
TROISIÈME ACTE gS
THÉRÈSE, feuilletant distraitement un carnet qu'elle a pris sur le sea^é taire.
Ce que j'ai le plus aimé en lui est intact, n'est-ce pas? Il est toujours l'homme qui sert avec passion... Tiens I (Elle feuillette avec plus cV attention) Tiens... Il n'a pas inscrit la prochaine visite de Janine. Elle doit revenir pourtant. Elle doit revenir pour le traitement...
VALIN
C'est vrai.
THÉRÈSE
Elle est presque guérie. Mais il faut encore...
VALIN
Il aura oublié. Il n'était évidemment pas très calme au moment où elle est partie.
THÉRÈSE
Sans doute... (Songeuse.) Oui, elle doit revenir. ..
Cela vous inquiète?
Non. Oh ! non. Je suis siir de lui maintenant. Il ne faiblira pas. Non... C'est autre chose. (Un silence.) Mais je suis folle... Cela, c'est impossible. {Avec une sorte d'effroi.) Oh ! quelle pensée!...
VALIN
Quoi donc?
THÉRÈSE
Rien. Une idée, une idée abominable, mais absurde. Voyez- vous, Valin, je ne m'habitue pas à la paix revenue, à la possibilité du bonheur reconquis — oh ! un peu diminué, mais reconquis tout de même. J'ai vécu dans trop d'angoisses, et j'imagine des périls. (Souriant.) Il faut que je réalise, que je m'efforce de réaliser. Mais il y a quelque chose de changé. Quand on a connu la souffrance, on la redoute.
VALIN
,,i«fr Oui, et quand on l'ignore, on ne sait pas qu'on est heureux. Il vaut peut-être mieux la connaître. Henri est dans son cabinet?
THÉRÈSE
Oui. Allez le voir, puisqu'il vous a appelé. Vous apaiserez peut-être ce trouble inexplicable.
VALIN
Il faut le temps.
THÉRÈSE
Je voudrais, je voudrais tant qu'il fut tout à fait paisible et tout à fait fort !
■*-^te^^
VALIN
J'y vais.
(// sort,}