‹ Les visages; pièce en trois actesChapitre 21 sur 24 · LA SERVANTE · texte numérisé non relu

LA SERVANTE

Bien, madame.

THÉRÈSE

Ah I Vous veillerez à ce que le laboratoire soit bien chauffé. Il est probable qu'après le dîner, Monsieur...

(Elle s'interrompt brusquement en apercevant Janine qui entre^ avec un peu d'hésitation, par la baie de droite.)

THÉRÈSE, à la servante.

C'est tout.

[La servante sort.)

JANINE, avec timidité.

Thérèse...

THÉRÈSE, dans un effort.

C'est toi !

JANINE.

Thérèse... Je viens... Je viens te demander pardon.

THÉRÈSE, avec calme.

Pardon?... De quoi? Je ne comprends pas. Je n'ai rien à te pardonner.

JANINE.

Tu comprends. Tu comprends... Tu savais. Une femme ne s'y trompe pas. Tu es forte, tu es héroïque. Mais tu n'aurais pas pu dissimuler complètement pour moi. Tu savais... Il y a longtemps que je m'en rendais compte...

THÉRÈSE

Ah !... Il y a longtemps...

JANINE.

Je t'en supplie, pardonne-moi. Si tu pouvais t'imaginer combien je souffre, quelle anxiété!... Je suis affolée.

THÉRÈSE, lentement.

Ah! tu te rendais compte... Tu étais donc plus cruelle encore que je ne le supposais.

JANINE, Thérèse!...

THÉRÈSE

Et tout est encore plus laid. Donc, tu n'as même pas l'excuse d'avoir cru que je ne savais pas, d'avoir ignoré mon supplice. Et tu veux aujourd'hui m'infliger ce que je ne voulais pas : cet odieux, ce vil débat...

JANINE.

Je ne veux pas de débat. Je m'accuse.

THÉRÈSE

Et l'évidence de sa faiblesse à lui. Tu n'as pas compris que c'est pour éviter cela que je me taisais, que je ne te chassais pas ..Je ne veux pas. Je ne veux pas. Va-t-en. Je ne t'avais rien dit. Je n'ai rien à te dire.

JANINE.

Puisque je m'humilie, puisque j'implore.

THÉRÈSE

Je ne crois pas à ton repentir.

JANINE.

Je me reconnais coupable envers toi. Mais ce châtiment !...

Quel châtiment ?

JANINE.

Tu sais bien. Tu me pardonneras... tu me pardonneras.

THÉRÈSE

Pourquoi ? Va-t-en. Tu n'a que faire de mon pardon.

JANINE.

Toi seule peut me sauver.

THÉRÈSE

Te sauver ?...

JANINE.

Oui, me sauver la vie...

THÉRÈSE, surprise.

La vie ?

JANINE.

Tu es bonne. Ce que j'ai fait est laid. Je le confesse, je le confesse humblement. Mais cela ne mérite pas la mort.

THÉRÈSE, effrayée.

La mort ?

JANINE.

Une mort horrible, dans toutes les flétrissures... Une mort lente, par degrés. Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible ? Ce serait affreux !

[Thérèse demeure immobile, silencieuse, regardant Janine avec une sorte d'effroi.)

TROISIEME ACTE loi

JANINE.

Réponds-moi !... Si tu le veux, Henri ne sera pas impitoyable, il ne refusera plus... Je t'en supplie !

THÉRÈSE, qui a reculé et s'appuie à un meuble. Ah ! (un silence.) C'est cela...

JANINE.

Thérèse ! Thérèse ! Tu ne voudras pas d'une telle vengeance, d'un tel crime !

THÉRÈSE, sourdement.

Ah ! tu Tas bien complètement avili !

JANINE.

Thérèse ! Je t'en supplie !

{Thérèse demeure silencieuse.)

JANINE.

Ce n'est pourtant pas toi ?... Ce n*est pas toi ?... C'est trop odieux. Et puis... (Thérèse, atterrée, est silencieuse encore.) Tu ne dis rien ! Tu ne veux rien dire ? Tu es implacable ! C'est donc toi ! C'est donc bien toi ! Je m'en étais doutée...

THÉRÈSE, avec un sourire amer.

Tu t'en étais doutée...

JANINE.

Ce n'est pas une idée d'homme. Seule une femme, une femme jalouse, peut imaginer cela,

pour se venger lâchement sur la beauté qu'elle n'a pas. Ce n'est pas une idée d'homme, de savant, de médecin surtout !

THÉRÈSE

Non, ce n'est pas une idée de savant...

JANINE.

C'est une idée de femme laide, laide !

THÉRÈSE, la voix sourde.

Devant une femme belle...

JANINE.

C'est cela que tu ne pardonnes pas. Il ne faut pas de contraste trop éclatant à ta triste figure !

THÉRÈSE

Il paraît que tu n'es plus humble.

JANINE.

Devant ta lâcheté et devant ta laideur. Ah ! non. Je voudrais te cracher...

THÉRÈSE

Calme- toi. Ta colère vulgaire te rend moins belle. La peur contracte les traits. {Janine jette un regard vers la glace.) Ne te regarde pas dans la glace...

JANINE, insolente.

Pourquoi ? Je ne la redoute pas, moi !

TROISIEME ACTE io3

THÉRÈSE, sourdement.

C'est vrai. Il vaut mieux te regarder que t'entendre. Pourtant, si tu espères de moi quelque chose, ne te regarde pas trop.

JANINE, radoucie.

Espérer.^ Tu voudrais...

THÉRÈSE

Ecoute. Ce n'est pas une idée de savant, de médecin, as-tu dit... Non... (Avec un effort.) Ehl bien, si c'était moi ? Oui, si c'était moi ! Ta beauté, c'est vrai, m'a fait souffrir, cruellement souffrir...

JANINE.

Tu vois bien !

THÉRÈSE

Oui. Je ne suis pas belle, moi. Oh ! je le sais. Et parce que tu l'es, parce que ton corps dit une noblesse, ton visage une lumière qui ne sont pas en toi, tu m'a pris ce que j'avais conquis avant toi et ce que je méritais de garder.

JANINE.

Je n'ai pas pris.

THÉRÈSE

Rien ne m'a défendu : ni mon amour fervent, ni tout ce qui me faisait digne de cet amour, et que tu ne peux offrir, rien n'a compté, parce que cela ne s'exprime pas en des traits purs, en de la

chair rayonnante. Le mensonge de ta beauté m'a vaincue. Ce mensonge-là est toujours vainqueur. Eh ! bien, si j'avais résolu de le tuer, moi qui avais aidé Henri à le faire vivre... Si j'avais résolu cela pour ne plus être vaincue, pour ne plus être meurtrie, pour ne plus être torturée...

Comme tu la hais, la beauté !

THÉRÈSE

Ta beauté, oui. N*ai-je pas le droit de la haïr? Je la hais comme on hait une injustice, comme on hait une force malfaisante ; enfin comme une femme peut haïr ce qui lui prend son amour, voilà, tout simplement, comme une femme, comme une femme avec l'instinct qui fait souffrir les laides comme les autres, et qui met en elles, quelquefois, plus de passion profonde, ardente...

JANINE.

Vraiment! Alors, nous nous valons. Il n'y a qu'une différence. Regarde-la dans la glace.

THÉRÈSE

Tu crois?... Ecoute. Oui, c'est moi...

JANINE.

Je savais bien qu'Henri était incapable... Et maintenant, je ne t'implore plus. Je n'ai plus peur. Tu peux me haïr. Je suis la plus forte. On m'aime, moi ! Et je le reprendrai sans effort, ton

TROISIEME ACTE io5

amour. Ma pauvre fille! Il faut être autrement faite pour lutter avec moi.

THÉRÈSE

Prends garde. Henri ne fera pas ce que je lui interdirai, ce que je lui ai interdit de faire. Tu avais bien deviné. Je l'ai menacé de m'en aller avec mes enfants et j'ai exigé qu'il renonçât à entretenir l'odieuse splendeur de ta vie.

Tu es montrueuse!

THÉRÈSE

Il ne voulait pas, parce que, tu l'as dit, il est un médecin, un savant conscient de son devoir...

JANINE.

Et toi, laide et jalouse...

THÉRÈSE

Moi, je ne suis qu'une femme. Ce devoir m'est étranger et tu m'as suppliciée. J'ai exigé. Il a cédé. Et tu n'obtiendras rien de lui.

JANINE.

Nous verrons bien.

THÉRÈSE

Je te répète : prends garde. Ne me brave pas. Seulement, j'ai réfléchi. Tu as raison : une telle vengeance ne lui est pas permise, à lui. Elle

io6 TROISIEME ACTE

l'abaisserait. Et je l'aime — oh ! d'une façon que tu ne peux comprendre...

JANINE.

Alors?

THÉRÈSE

Alors, je lui dirai que je consens à ce qu'il te fasse vivre.

Ah ! je te...

THÉRÈSE

Je crois que tu allais me remercier... Mais ce n'est pas pour toi. (Avec un emportement croissant.) Ce n'est pas pour toi ! Comprends donc ! Tout ce qui resplendit en toi, je voudrais le tuer ! Le tuer, pas seulement pour me défendre, mais par mépris, par dégoût, et pour que ne subsiste pas le mensonge, Tempoisonnant mensonge, celui qui ennoblit injustement ou calomnie, par les visages. Encore une fois, je te hais, je te hais davantage aujourd'hui pour ce que tu me fais dire en ce moment, pour ce que je dois te dire... Sois contente, tu vivras, tu seras encore belle, pour que vive une autre beauté que tu ne connais pas ! Sois contente : tes yeux bleus continueront à dire la pureté que ne disent pas les miens...

(Elle a élevé la voix. Brusquement la porte du cabinet s'ouvre et Heurteaux varaît, suivi de Valin.)

Page 1