SCÈNE V
THÉRÈSE, HEURTEAUX.
THÉRÈSE, s'effondrant.
Oh ! Henri, Henri, qu'as-tu fait?
HEURTEAUX.
C'est fini, Thérèse. Je te jure que cet abominable vertige...
THÉRÈSE
Ce n'est pas cela. Ce n'est pas de ta trahison que je parle. Pourtant elle m'a torturée.
HEURTEAUX.
Elle t'a torturée... Tu savais donc?
THÉRÈSE, avec un signe affirmatif.
Elle m'a torturée au point que je ne croyais pas pouvoir être par rien atteinte davantage.
Depuis quand donc?...
THÉRÈSE
Qu'importe ! J'ai connu la force consumante de la jalousie, la détresse dont rien n'est maître, que la raison, l'orgueil veulent nier et qui nous asservit; j'ai vu que l'amour n'est pas que de
l'admiration; j'ai été jalouse, jalouse à en crier, de ce que tu donnais à une autre et qui n'est pourtant pas ce que j'aimais le plus en toi.
HEURTEAUX.
Thérèse, j'ai honte.
THÉRÈSE
Mais aujourd'hui! Aujourd'hui je viens d'apprendre que ce que j'aimais le plus est anéanti.
HEURTEAUX.
Que veux-tu dire?
THÉRÈSE
Ce que tu as fait ! Ce que tu as fait ! Cette vengeance basse, ce reniement de toi-même, de ta grandeur. Fallait-il que tu l'aimes ! Fallait-il que tu fusses devenu bien à elle, pour en arriver là, pour faire de ta puissance bienfaisante, ça, ça, l'instrument de ta colère, de ta dégradante colère d'amant trahi! La première révélation, c'était de la souffrance, mais je pouvais encore aimer tout ce que de toi elle n'avait pas eu, elle n'aurait jamais. Mais celle-ci, c'est de la honte. Il n'y a plus rien de ce qui était la fierté de mon amour ! (Elle pleure )
(Un silence.)
Thérèse... Je voudrais t'expliquer. Je n'essaierai pas de diminuer...
iio TROISIEME ACTE
THÉRÈSE
Oh! ne dis rien. Je t'en prie, ne dis rien. Je ne veux pas entendre les paroles banales que disent les autres, les pauvres mots amoindrissants. Je ne veux pas te voir humble. J'ai dû dire moi-même des choses affreuses et dont je rougis; et je découvre avec douleur qu'elles étaient au fond de moi-même et me sont montées aux lèvres spontanément, comme si je les avais pensées, comme si j'avais été capable de la bassesse dont je m'accusais.
HEURTEAUX.
Tu t'es accusée? Pourquoi?
THÉRÈSE
Parce que tu étais coupable. Et je ne voulais pas. Toi, tu ne peux pas. De toi il est intolérable qu'on puisse dire que tu as oublié ton devoir, avili ta force, en la refusant par représailles, comme si elle t'appartenait. J'ai dit que c'était moi. Et j'ai promis de réparer. Ainsi, je serai seule à savoir. Mais, hélas! je sais, je sais, et tu n'es plus grand.
HEURTEAUX.
Tu as eu ce courage, Thérèse ? Tu t'es immolée pour moi, quand même, malgré tout. Tu as raison, je ne dois pas dire les mots qu'on dit à d'autres. Je ne les prononcerai pas. Il n'en est pas, d'ailleurs, qui puissent m'excuser.
Qu'as-tu fait de nous! C'était si haut!
TROISIEME ACTE m
HEURTEAUX.
Pourtant, je veux, je dois te dire quelque chose. Oui, j'ai, un moment, oublié mon rôle... Un moment, l'instinct sauvage, la colère, le dégoût me l'ont fait oublier. J'ai voulu me venger. Oui... J'ai de ces heures vilaines. Mais je n'ai pas poursuivi froidement le crime que ma passion avait; résolu. J'ai voulu la rappeler. Depuis six jours, vingt fois, je l'ai voulu. Seulement... j'ai eu peur.
THÉRÈSE, levant les yeux.
Peur?
HEURTEAUX.
J'ai eu peur. Comment t*expliquer, comment t'avouer? Tu constatais tout à l'heure que la raison, la dignité ne nous conduisent pas seuls; l'instinct toujours les menace. J'ai eu peur de l'instinct, du bas instinct auquel j'avais cédé déjà. J'ai eu peur de la revoir, j'ai voulu redevenir mon maître...
THÉRÈSE, se dressant, les mains tendues.
Henri! Henri! Non! Non! Ce n'est pas vrai... Encore, encore! Oh! oh!... {Elle retombe sur le siège.)
HEURTEAUX.
Maintenant, je t'en réponds, l'instinct est vaincu. Je viens de voir trop de lumière, trop de force et trop de beauté pure.
THÉRÈSE
Il est vaincu, tu crois?... Je vais donc appeler.
HEURTEAUX.
Appeler?
THÉRÈSE
J'ai promis. Tu as peur encore?
HEURTEAUX.
Non.
THÉRÈSE
Tu aurais peur encore, qu'il faudrait tout de même. (Avec des larmes.) J'ai... j'ai peur à mon tour. (Avecjermeté.) Mais il faut. Je veux que tu la soignes, comme auparavant, et jusqu'au bout. Je veux qu'elle vive et qu'elle soit belle, puisque c'est ainsi qu'elle est vivante. Et je veux que tu lui laisses croire que l'idée, l'affreuse idée n'était pas de toi...
HEURTEAUX.
Cela, non. C'est impossible. C'est trop injuste.
THÉRÈSE
Je veux. Qu'importe, puisque je sais tout de même. Je vais appeler Valin.
HEURTEAUX.
Soit. Je ne puis que t'obéir.
THÉRÈSE, avec hésitation.
D'ailleurs... n'est-ce-pas?... tu m'avais dit, il y a quelques jours, que le traitement ne serait plus long, qu'elle est presque guérie ; tu es à peu près sijr...
TROISIEME ACTE ii3
HEURTEAUX.
Je suis sûr. Je crois même que je pouvais, presque sans danger, cesser...
THÉRÈSE
Non. Tu ne peux pas, surtout maintenant. Mais bientôt, sans doute, bientôt. Oh ! quand ce sera posssible ! Nous allons appeler. . .
HEURTEAUX.
Mais, faut-il que tout de suite?...
THÉRÈSE
Il ne faut pas qu'elle parte avec un doute. Tu as tout ce qui t'est nécessaire... (Elle cherche sur le secrétaire.) Voici les dernières analyses... (Elle les parcourt .) Oui, bientôt. L'évolution est ce que tu prévoyais, exactement.
HEURTEAUX, prend les papiers.
Traces décroissantes, au dernier examen à peine perceptibles.
THÉRÈSE
Et une proportion déjà forte de globules blancs.
HEURTEAUX.
J'avais prévu.
THÉRÈSE, avec chaleur.
Oui, tout se vérifie. C'est la plus belle démonstration, le cas probant. Il suffit d'ailleurs de la regarder. Tout à l'heure, malgré son affolement...
Quelle vie intense! Ahl comme j'eusse été fière si je n'avais pas eu honte... (Elle sonne.)
HEURTEAUX.
Tu appelles?
THÉRÈSE
J'appelle.
(La servante entre.)
THÉRÈSE
Vous ferez monter M^^e Delières dans le cabinet de Monsieur. Et vous prierez M. Valin de venir
(La servante sot^t.)
HEURTEAUX.
Thérèse, te rends-tu compte de ce qui vient de se passer? (Elle ne répond pas.) Pendant quelques instants tu avais oublié qu'il s'agissait d'elle. Et j'avais presque oublié moi-même... Il n'y avait plus le mari que je suis ; il n'y avait plus d'autre passion que celle, étrangère à nous-mêmes, et qui nous lie, et qui nous porte, quelquefois, plus haut; elle t'a élevée, toi, jusqu'au sacrifice absolu.
THÉRÈSE
Je t'ai demandé de ne rien dire.
HEURTEAUX.
Tu ne veux pas que je sois humble. Je ne le serai pas, malgré tout ce qui m'écrase devant toi, devant toi surhumaine...
Hélas !
TROISIEME ACTE ii5
HEURTEAUX.
Devant toi, surhumaine... N'est-ce pas? un instant tu avais oublié mon indignité et ta douleur, en nous revoyant à deux, penchés sur le prodige pour nous seuls dévoilé, sur l'invisible que nous voyons. Il y a pour nous autre chose que ce qui peut défaillir.
THÉRÈSE, pensive.
Autre chose...
HEURTEAUX.
Que j'aime en toi seule...
THÉRÈSE
Tais-toi.
HEURTEAUX.
Tu t'es déchirée pour que cela subsiste. Et c'est au-dessus des plus radieuses réalités...