SCENE VI THÉRÈSE, VALIN
VALIN, entrant.
Elle va monter. Jeanne la conduit.
THÉRÈSE
Merci, Valin fd Heurt eaux) . Va...
(Heurteaux, lentement, se dhnge vers son
cabinet et y pénètre.)
ii6 TROISIEME ACTE
THÉRÈSE
Valin, pourquoi Henri voulait-il vous parler?
VALIN
Il m'a demandé si j'avais des nouvelles de Janine et de sa santé. Je n'en avais pas. Il était, comme vous l'aviez dit, troublé, nerveux, inquiet. Je ne comprenais pas,/'()u, du moins, je comprenais mal. J'ai compris maintenant. Janine m'a raconté.
THÉRÈSE
Ahl Elle vous a raconté...
VALIN
Ce que vous lui avez fait croire, oui.
THÉRÈSE
Mais...
VALIN
Je n'ai pas cru, moi. J'ai reconnu, tout de suite, la colère d'Henri, un de ses accès de violence aveugle; j'ai reconnu aussi, à votre subterfuge héroïque, votre inégalable beauté.
THÉRÈSE
Ne parlez pas de moi, Valin. Moi, moi aussi, je me suis découvert un instinct qui m'effraie. Tout à l'heure, au cours de cette scène avec Janine, j'ai dis des choses, des choses atroces, sauvages. Je les disais pour la tromper, pour lui faire croire que ce n'était pas lui... Et ces choses, pourtant, je
les disais avec une conviction dont je demeure effarée. Je les pensais sans le savoir. Je les portais au plus obscur de moi. Maintenant encore, quelque chose subsiste en moi de la haine exprimée, du désir de détruire...
VALIN
•t Mais vous ne détruisez pas.
THÉRÈSE, écoutant.
La voilà... Elle entre .. Ah! oui, elle mériterait d'être détruite, cette beauté-là...
VALIN
C'est elle qui fait évidente la vôtre et celle d'Henri.
THÉRÈSE
Si la beauté fait du mal...
VALIN
Il lui arrive d'en faire. Mais c'est en elle tout de même que l'homme contemple sa propre grandeur. Elle est malfaisante jusqu'à ce qu'on l'ait vaincue, asservie. C'est ce que vous avez fait. C'est ce que j'ai fait aussi.
THÉRÈSE
Vous?
VALIN
^ Janine, vous le savez, a cessé de venir chez moi. L'œuvre, commencée d'après elle, était inachevée. C'était la forme vide, sans émoi. J'ai tenté — tenez, ces jours-ci — j'ai voulu, quand même, dégager,
ii8 TROISIEME ACTE
compléter l'image. Et il est arrivé ceci : elle est maintenant plus belle, beaucoup plus belle.
THÉRÈSE
Encore...
VALIN
Ce n'est plus Janine ^^es^eulement^ son enveloppe, avec une autre ame, une ame si pure qu'il me semble reconnaître la vôtre.
THÉRÈSE
Oh ! Valin. Elle... et moi!...
VALIN
Une âme si pure que j'oserai, sans craindre une profanation, dresser cette figure sur une œuvre sacrée.
THÉRÈSE
Vous allez associer Janine à...
VALIN
Ce n'est plus Janine. C'est une autre, une autre que, depuis quelques jours, je contemple avec vénération. Hélas ! il faut de belles formes pour que les hommes s'arrêtent devant les belles idées. L'impureté sert la pensée la plus pure. . Je vous demande pardon, Thérèse...
THÉRÈSE
Mon bon Valin...
VALIN
J'oserai donc, j'oserai pour exalter la mémoire d'un homme admirable, dont la vie fut un grand
exemple de foi et d'abnégation, dresser devant cette ombre auguste l'image de Janine.
THÉRÈSE
Ohl
VALIN
C'est elle, mais elle purifiée par mon rêve, ennoblie par votre pensée qui le hante, c'est Janine avec votre conscience, avec votre regard magnanime, c'est elle qui, sur la stèle, déposera des fleurs. Les fleurs aussi, les fleurs indiflérentes, parfois empoisonnées, servent à la célébration de tous nos cultes, parce qu'elles sont belles. Hélas ! il faut la beauté...
THÉRÈSE
Janine !...
VALIN
Non. La beauté. Le visage que nous prêtons à une âme ; l'âme que nous donnons à des formes...
{Un silence. Thérèse regarde la porte fermée. Elle se lève.)
THÉRÈSE
Elle demeure longtemps !
VALIN
Mais non. Il y a peine deux ou trois minutes.
THÉRÈSE
J'ai peur, Valin, jai peur...
Voyons...
THÉRÈSE, dans un sanglot.
Elle est si belle, elle est si belle !
RIDEAU
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32, rue de l'Industrie
Bruxelles
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PQ Vanzype, Gustave
26/i3 Les visages