THÉRÈSE, VALIN
VALIN, entrant,. à Heurteaux.
^ Ta consultation est terminée ?
HEURTEAUX.
Non. Encore deux malades. (// entre dans son cabinet.)
THÉRÈSE, après un silence.
Je suis contente de moi, Valin.
VALIN
Je voudrais pouvoir en dire autant.
THÉRÈSE
Je suis contente de moi. Nous avons parlé d'elle. Et j*ai pu... j'ai pu me maîtriser, j'ai pu ne rien crier, ne rien laisser paraître de ma douleur et de mon indignation.
VALIN
Vous êtes héroïque.
THÉRÈSE
Non. Je n'ai pas dû faire grand effort. Voyezvous, Valin, il y a dans notre vie, à Henry et à moi, quelque chose par quoi je suis sauvée, par quoi ma volonté de me taire et de demeurer ici est servie et fortifiée.
VALIN
Vous Taimez.
Il y a davantage. Si puissante que soit sa beauté, Janine n*a pas Henry tout-à-fait. Je me trompais tout à l'heure. Le meilleur de lui me reste, le meilleur, ce que j'ai le plus aimé ; son travail, son rôle admirable. Vous savez que j'ai partagé, que je partage encore tout cela. Je l'assiste au laboratoire; je suis la confidente et l'aide.
VALIN
Et la conscience un peu.
THÉRÈSE
Ne dites pas cela. 11 n'en a pas besoin. Les plus belles heures de notre vie ont été celles que nous avons passées penchés ensemble sur le vaste espoir d'une expérience, lui poursuivant sa tâche, moi songeant à sa puissance, à sa gloire, et l'admirant fanatiquement. {Les yeux fermés.) Ah! Valin, ces heures-là furent quelquefois... Il y a là une sorte d'ivresse, un triomphe, que l'autre, l'autre tout de même, n'aura jamais ! Je viens de le goûter encore, et de le goûter — c'est étrange, — de le goûter par elle.
VALIN
Par elle ?
THÉRÈSE
Par elle, oui. Pour quelques instants, j'ai senti qu'elle redevenait à ses yeux, et aux miens, l'objet de notre commune curiosité, de notre commune volonté, de notre commun espoir passionné. Elle n'était plus sa maîtresse, ma rivale, mais le sujet de ses observations, de nos observations, la chose de son orgueil de savant dont moi seule je détiens une part. Elle n'était plus à lui, elle était à nous deux!
Vous me transportez dans un monde nouveau.
THÉRÈSE
Oui, c'est étrange, Valin. Pendant quelques instants, j'ai pu considérer sa beauté, sa beauté, mon supplice, en n'éprouvant rien d'autre que de
la fierté pour lui, et cette prodigieuse sensation que seule peut donner la science : la sereine et splendide ignorance de tout ce qui lui est étranger, le détachement de ce qui n'est pas son but, même de notre cœur, de nos souffrances, de nos joies personnelles .. Je suis contente, Valin ; si j'aime encore Henry, ce n'est pas seulement d'un émoi sans noblesse.
VALIN, pensif.
L'image de glaise où, par notre pensée, tout se purifie... La science est proche de l'art et de ses saints mensonges.
THÉRÈSE
Elle ne ment pas. Elle purifie, elle héroïse, oui. 11 m'a suffi de reprendre contact avec elle... Oh ! je souffre encore. Mais je regarde autrement ma souffrance. Tenez, Valin, vous savez que c'est moi, c'est moi qui ai attiré sur Janine l'attention d'Henry.
VALIN
Oui, je sais.
THÉRÈSE
Cela m'a valu d'affreuses douleurs. Eh ! bien, je me demande si je le regrette, si j'ai le droit de le regretter. Peut-être cette attention aura servi son labeur ; il guérira d'autres, d'innombrables douleurs. Ai-je le droit de le regretter?
VALIN
Si la souffrance, ennoblie dans le marbre, fait aimer la noblesse, la souffrance est bonne... Oui...
Mais, dites-moi, Thérèse, quel est donc le mal de Janine y
THÉRÈSE
Je ne puis pas... Oh! c'est peu de chose... Mais je n'ai pas le droit de savoir ce que j'apprends, ce que je surprends dans le laboratoire d'Henry.
VALIN
Ce n'est pas grave ?
THÉRÈSE
Il la sauve ! Il la sauve ! Et je suis fière, tout de même, fière...