SCENE VIII LES MÊMES, LATIfîiE
LATIÉE, entrant et allant vers Thérèse.
Bonjour, madame.
THÉRÈSE
Bonjour, Latiée.
VALIN
Tiens, c'est toi. Il y avait longtemps...
J'ai travaillé.
VALIN
Ton roman ? Terminé ?
L4ÉIÉE.
Non, mais en bonne voie, je crois. {A Thérèse,) Heurteaux se porte bien ?
THÉRÈSE
Très bien, vous allez le voir.
LATIÉE.
Il travaille beaucoup ? Ou plutôt vous travaillez...
THÉRÈSE
Il travaille beaucoup, oui.
LATIÉE.
J*ai appris qu'il soignait M^e Delières.
THÉRÈSE
Janine ? Oui
VALIN
• Tu connais M^^ Delières ?
LATIÉE.
Mais, sans doute : je l'ai rencontrée ici. Et je connaissais son mari.
THÉRÈSE
Oui, je sais...
LATIÉE.
Je crois même qu'elle devait venir ici aujourd'hui. Nous la verrons?
VALIN
Elle est venue.
LATIÉE, avec une nuance de contrariété.
Ah! déjà...
THÉRÈSE
Et elle est partie.
LATIÉE.
Ah... ! Mais vous causiez... que je ne vous interrompe pas.
VALIN
Je crois que cela ne t'intéresse pas : nous parlions de la science. . .
THÉRÈSE
Et de la beauté, cela vous intéresse, n'est-ce pas, Latiée ?
LATIÉE.
La beauté, oui. La science, moins.
VALIN
I Et, pourtant, c'est presque la même chose. Si j'écrivais/comme toi, je voudrais montrer qu'un savant, un vrai, celui qui se mesure avec toutes les forces de la nature, pour oser et pour entrevoir, doit être un poète.
Un poète qui mesure, pèse, calcule... Tâche morose.
VALIN
Tu comptes bien les syllabes de tes vers.
LATIÉE.
Le savant analyse les plus tristes réalités.
THÉRÈSE
Et les transforme, Latiée, et en devient le maître. Il les défie, il les soumet.
VALIN
• Il les pétrit pour les faire plus belles.
LATIÉE.
Tout de même, seules elles l'occupent. Il est leur esclave. Pour faire de la beauté, pour être un poète ou un artiste, il faut les oublier, ou du moins ne pas compter avec celles qui troublent le rythme de nos exaltations. Prends garde, Valin : tu vas t'égarer, si tu mêles et si tu confonds. La science cherche...
THÉRÈSE
A servir les hommes.
LATIÉE.
Et nous cherchons à les émouvoir. Il n'y a rien de commun. Le beau est souvent le mal du point de vue du savant. Et nous devons l'adorer et le célébrer quand même.
Oh!
VALIN
Au risque de semer la confusion dans l'esprit de ceux qui regardent ?
LATIÉE.
Tu voudrais donc cacher des beautés ?
VALIN
Oui. Cela m'arrive. C'est même le tourment de ma vie. J'ai^^chez moi, des œuvres que j'aimais ; elles m'eussent, je crois, valu de la gloire. Et je ne les ai pas montrées. Elles étaient belles -^'du moins il me paraît ; — mais je me suis demandé si elles ne seraient pas malfaisantes et, je n'ai pas osé assumer...
LATIÉE.
Cela ne nous regarde pas.
VALIN
C'est le tourment de ma vie. Ces œuvres, je ne les ai pas détruites. Je les aime encore, et je ne me 1^ reproche.
LATIÉE.
L'art n'est pas tenu d'être bienfaisant.
VALIN
A-t-il le droit de nuire ?
Et n'est-il pas plus grand quand sa beauté est pure, quand il donne aux hommes...
LATIÉE.
Quoi ?
THÉRÈSE
La conviction que la pureté est belle.
LATIÉE.
Chimère ! Nous n'avons qu'une mission : faire de la beauté, prouver ainsi que quelques hommes sont capables d'en créer, sans la nature, et même malgré elle, et d'en jouir superbement, avec quelques autres...
THÉRÈSE
Et tous les autres ?