‹ Les vitraux de Montmorency et d'Ecouen;Chapitre 10 sur 11 · Léon Palustre, La Renaissance en France , t. IL p · texte numérisé non relu

Léon Palustre, La Renaissance en France , t. IL p

Je il insiste pas sur « le ton particulier de grisaille obtenu au moyen du manganèse rehaussé de jaune d’argent ». J ai dit déjà qu’il n’y a pas trace de manganèse dans les grisailles d’Écouen.

Fig. 11. — Le roi et la reine déplorant la beauté de Psyché. Gravure du Maître au Dé.

D’hypothèse en hypothèse, l’auteur de la Renaissance en France va jusqu’à attribuer à Nicolas le Pot les verrières du Mesnil- Aubry, qu’il compare aux vitraux d'Écouen : « Non seulement, écrit-il, le faire est semblable des deux parts; mais encore les mêmes portraits d’Anne de Montmorency et de sa famille se trouvent répétés sans aucun changement1 ».

1. Léo.v Palustre, La Renaissance en France , t. II. p. “2*2, note 3.

Or l’Église du Mesnil-Aubry fut reconstruite en 1582 à la réserve du bas-côté nord : un espace de quarante ans envi-

Fig. 12. — Château de Chantilly. — Psyché adorée par le peuple.

ron sépare donc les vitraux d’Écouen des vitraux du Mesnil- Aubry; mais il y a plus : si dans le bas-côté ancien on trouve quelques débris d’intéressantes verrières, comme la

Cène ou l’Adoration des Rois, les vitraux du chœur sont des œuvres de vitrier et n’ont rien de commun avec des œuvres

Fig. 13. — Château de Chantilly. — Psyché aux portes où la conduit l’amour.

d’art. Sans doute Écouen a servi de modèle ; mais la copie est absolument grotesque.

Le vitrier du Mesnil-Aubry a tout copié à Écouen, non

si

seulement les portraits des seigneurs, mais encore la Visitation dans l’église et la figure de sainte Agathe dans la chapelle du château. Et voilà les œuvres qu’on attribuerait, à quarante années de distance, au peintre verrier d’Écouen!

Je crois avoir suffisamment démontré, par de nombreux exemples, que l’analyse d’une œuvre d’art exige la connaissance du milieu où l’œuvre a été créée, des lois artistiques auxquelles elle devait satisfaire, des procédés en usage à l’époque de son exécution ; mais cette analyse exige encore et surtout l’habitude du dessin, nécessaire aux comparaisons délicates que suggère l’étude complète d’une œuvre.

Je me suis efforcé d’analyser, suivant cette méthode, les œuvres admirables qui, comme les vitraux conservés dans l’église de Montmorency et dans la chapelle de Chantilly, ont marqué au xvf siècle l’apogée de l’art français du vitrail. Je les ai comparées aux belles verrières de l’église d’Écouen en m’efforçant de préciser et de définir la révolution artistique qui s’opéra de 1525 à 1545 et dont les traits caractéristiques furent l’abandon des lois simples de la décoration translucide, la substitution des tableaux transparents aux vitraux, de l’émaillage à la mise en plomb, des harmonies neutres aux harmonies colorées.

J’aurais voulu terminer cette analyse en donnant les noms des grands artistes auxquels nous devons ces chefsd’œuvre; mais ici s’arrêtent mes connaissances, et sauf pour le vitrail qui porte la signature d’Engrand le Prince, je ne possède encore que des documents insuffisants.

Est-ce une raison pour désespérer de les compléter un

jour? Non certes. Si je me suis élevé vigoureusement contre le système qui consiste à vouloir quand même mettre un

Fio. 14. — Château de Chantilly. — La reine apprenant la réponse de l’oracle.

nom sur toutes les œuvres et donner par intuition, à quelques mois près, l'age d’un monument, c’est que je le considère comme absolument funeste aux progrès de la science.

Mais ces progrès peuvent être réalisés. Notre premier devoir est d’accumuler des documents en multipliant les observations, pour en déduire avec certitude des rapprochements basés sur le caractère du dessin, sur l’emploi des formes et des colorations particulières à chaque époque et à chaque atelier, non sur des hypothèses.

La classification des œuvres ne peut être faite immédiatement, parce que nous ignorons encore les causes réelles qui ont exercé dans chaque siècle et dans chaque pays une influence décisive sur les méthodes de composition décorative et sur les procédés d’exécution. L’étude et la comparaison des œuvres, qui doivent nécessairement précéder tout essai de description, peuvent fournir les indications les plus précieuses.

Lorsque ce travail sera fait pour chaque monument, comme j’ai eu l’occasion de le faire pour l’église de Montmorency, pour l’église et pour le château d’Écouen, alors les recherches deviendront faciles, parce que le classement des œuvres, suivant leurs caractères artistiques, sera déjà fait. Alors au lieu de considérer l’art français comme une conséquence de l’art italien, on reconnaîtra que dès le xne siècle la France a précédé les autres nations dans l’invention des œuvres décoratives. On commencera peut-être à regarder les chefs-d’œuvre répandus partout sur notre sol, mais ignorés, comme l’étaient encore hier les verrières de Montmorency, et l’on réservera pour nos magnifiques compositions décoratives un peu de cette admiration que les Français, par ignorance, prodiguent trop aisément aux œuvres les plus médiocres des arts étrangers.

Quand nos travaux n’auraient d’autre résultat que d’apprendre à nos enfants à respecter, comme le plus précieux héritage, l’œuvre de nos ancêtres, nous aurions déjà bien mérité de notre pays.

26 juin 1887.

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