GRISAILLE ET SA BORDURE
(Mans.)
dépit des désastres, Pintention d'unité reste frappante. C'est ce qu'on a voulu démontrer K
I. Sur la cathédrale de Reims, voy. Histoire et description, par le chanoine C. Cerf; — Histoire et description, par l'abbé Tourneur; — Notre-Dame de Reims, par P. Tarbé; — Description historique, par Pouillon-Piérard.
LE Xllie SIECLE.
Les fenêtres, très allongées, relativement à leur lar-
Fig. +S. - GRISAILLE ET SA BORDURE. (Soissons.)
geur, et encore rarécies par la bordure peinte sur les
vitres, ouvraient des cadres étroits où les verriers ont peint parfois deux grandes figures superposées. C'est Tagencement, on vient de le voir, des verrières de la nef de Notre-Dame de Reims. Cest celui aussi de deux verrières de Tours, le vitrail « des évêques », le vitrail « des prêtres de Loches ». Plus fréquemment, ils se bornaient à un seul personnage. Alors, comme à Chartres, la figure se détache sur un fond uni, rouge ou bleu, qui s'étend sur le reste du vitrage, sauf l'espace pris par la bordure, ou bien, comme dans certaines baies de la nef moyenne de Saint-Etienne de Bourges, sur un champ de lacis ; ou bien, fond et figures sont resserrés entre deux marges de grisailles, comme à Auxerre et à Lyon. A Saint-Urbain de Troyes, aux fenêtres hautes du chœur, autre disposition : la grisaille monte du bas jusqu^à la moitié de la verrière, à peu près, la figure au-dessus sur fond bleu, quelquefois rouge. A Tours, les « évêques » et « les prêtres de Loches », disposés en deux rangées, une bande de grisaille sépare les rangées, une autre dessous, une troisième au-dessus. Et, en outre, la coutume fut de surmonter chaque personnage d'un dais, sobre de détails, de proportions modérées, tenu dans une douce tonalité, accompagnement dont on devait exagérer avant la fin du siècle l'importance et le rôle.
On vient de parler de grisailles. Le moment est venu de renseigner le lecteur sur cette ornementation translucide : les plombs en dessinent les grands compartiments combinés de façon à éviter les angles aigus, trop fragiles, accusant le mouvement régulier, Tenchaînement des lignes, et des arabesques complémentaires
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se détachent en clair sur un fond gris uni, ou hachuré
Fig. 46. — GRISAILLE ET SA BORDURE. (Saint Rémi, Reims.)
au pinceau en treillis serrés. Quelques gravures d'après
divers exemples permettent d'abréger les explications. (Fig. 39 à 48, et 62.)
On fit des grisailles pures, c'est-à-dire sans introduction de colorations, ces grisailles destinées surtout aux petites baies; on en fit aussi, celles-là pour les grandes fenêtres, où s'entre-croisent des filets de couleur, rectilignes et courbes, le damas du champ semé de fleurettes, de rosaces rouges, vertes, bleues, etc., et que cerne une bordure colorée. Très répandu dans la seconde moitié du xiii^ siècle, ce système, qui donne de la richesse à Taspect général, a l'avantage sur le précédent de mieux formuler la charpente du décor, de rendre plus sensibles les organes principaux de l'ornementation. Enfin, il y a des grisailles monochromes, et d'autres où le plomb suit le listel, ou filet, sur un seul bord, le bord opposé tracé au pinceau. A cette méthode le tracé perd beaucoup de la fermeté indispensable.
Tout à l'heure on disait que des vitraux se composaient à la fois de grandes figures et de grisailles. On en fit dans lesquels est un sujet en un médaillon, isolé au milieu de la baie, à cela près tout en grisailles, ou encore une ou deux bandes étroites de scènes traversant la verrière dans sa largeur. Mais, en bien des cas, la grisaille règne sans partage dans les fenêtres.
De ces divers genres de grisailles, il nous est parvenu de nombreux témoignages. On les consultera avec fruit. Pour l'esprit de l'invention, pour la grâce et le tour du détail, on peut^ souvent, les prendre comme modèles. Il en reste en bien des lieux, à Chartres, à Sens, à Bourges, à Reims, à Troyes, à Châlons-sur-Marne, à Auxerre, à Tours, à Saint-
Germer, à Poitiers, à Coutances. à Soissons, à Saint- Martin-aux-Bois, et autre part encore. Une église d'Angers. Saint-Serge, en possède trois, des plus belles qu'on puisse citer. Celles de la cathédrale de Salisbury sont d'un tracé un peu sec, un peu froid. (Fig. 48.)
Il est à croire que des mesures d'économie ne furent point étrangères à l'emploi delà grisaille, très répandu à partir de la seconde moitié du xiii*" siècle. Certainement, ce mode de clôture remonte plus loin. Levieil en signale à Notre- Dame de Paris qui auraient été mises en place à la lin du xii^ siècle, suivant lui. Il ne faut pas compter avec une grisaille de Saint-Jean-aux-Bois, près Compiègne, dans le goût mâle du xii^ siècle, ni avec plusieurs de l'église d'Orbais. Ce sont des retours momentanés à l'ancien style, des caprices rétrospectifs. En réalité, ces vitres appartiennent, pour l'exécution, à la première partie du xiii'" siècle. A Saint-Pierre de Char-
Fig. 47. GRISAILLE,
(Sens.)
très on a signalé, au cours de ce chapitre, d^amples bandes de grisailles en des lancettes à grands personnages. Elles sont de la même époque. Mais, il faut le répéter, Porigine de la grisaille est plus ancienne.
A Saint-Denis, du reste, la fenêtre aux griffons a beaucoup des caractères de la grisaille. Toutefois, considérons-la plutôt comme une mosaïque, c^est-àdire un vitrail d'ornements, cherchée et réalisée dans une tonalité claire, limpide, brillante. La cathédrale de Soissons, Téglise Saint-Rémy, à Troyes, ont aussi des fenêtres colorées en tons légers, à classer au rang des mosaïques et non parmi les grisailles. Des vitraux du même genre à Saint-Thomas de Strasbourg, à Colmar, à Fribourg, les uns et les autres d'un style peu flexible, avec leurs gros feuillages d'allure pesante.
Toujours est-il qu'à l'usage des grisailles, généralisé, on fut redevable d'un sérieux avantage pratique : l'éclairage de l'église s'en trouva amélioré, l'effet pittoresque y gagna un progrès notable. Assez opaque pour neutraliser, absolument, le jeu trop vif des rayons solaires, assez translucide pour que les parties élevées de l'enceinte reçoivent la lumière, la grisaille voile d'une sorte de glacis nacré et tendre, de la plus exquise finesse, les chatoiements de toutes nuances des verrières colorées, et ainsi se poursuit, du sol aux voûtes, une gamme progressive de vibrations réglées, gamme austère, recueillie au bas du vaisseau, lumineuse et souriante dans ses hauteurs. La cathédrale de Chartres a la fortune de conserver presque la totalité de ses anciens vitraux. Là, surtout, on jouit de cette harmonieuse gradation.
Un mot avant de laisser ce sujet. La grisaille, plus décorative, d'un effet plus net que le verre incolore dont il a été parlé au précédent chapitre, dut être fort
Fig. 48. GRISAILLt:.
(Salisbury.)
employée pendant le xiii® siècle aux baies des édifices civils et des riches logis. Il n'est resté aucun spécimen de ces vitrages d'appartements.
Au XIII*' siècle, sans que le caractère en ait été sensible-
ment modifié d'abord, sans que leurs éléments fussent bien différents de ceux précédemment mis en œuvre,
les bordures perdirent de leur intérêt. Les verriers restaient en retard sur les sculpteurs. Ceux-ci avaient adopté des types nouveaux imités des flores locales, que ceux-là persévéraient dans les formules de leurs prédécesseurs, les amoindrissant peu à peu, et s'en tenaient aux feuilles d'acanthe et de lotus à cinq ou sept festons, enlacés ou recourbés en crochets ; aux enroulements perlés, aux entrelacs, aux palmettes et à d'autres ajustements qui dérivaient, pour la plupart, des traditions byzantines.
La largeur des bordures diminua; les motifs s'amincirent, gagnant en élégance, peut-être, ce qu'ils perdaient en gravité, en force ; bientôt disparurent les perlés, et, finalement, l'ornemenation s'^appauvrit au point qu'au milieu du siècle, à peine, une simple rangée de blasons suffit à encadrer une fenêtre. Ainsi, la bordure du vitrail^ déjà cité, de Sainte-Radegonde de Poitiers,
Fig. 49.