LA. ROSE DE REIMS
Arezzo, à Florence, à Pise, on signale souvent de belles verrières d'ornements ou à personnages, les grandes roses de nos cathédrales n'ont de rivales nulle part. Ce magnifique motif architectural semble être, en quelque sorte, exclusivement français. On a cité dans ce chapitre, en termes trop rapides,
LKS VITRAUX.
assurément, des verrières du xiii" siècle encore existantes; mais il faudrait parler d'un plus grand nombre pour que Pénumération fût complète. Et cette énumération aurait une autre étendue encore, si la plupart des vitres inventoriées en 1764 par Tabbé Lebeuf
Fig, 58, PETITE ROSE.
(Bourges.)
n'avaient pas été détruites. Seulement dans le diocèse de Paris, il en releva dans quarante ou cinquante églises de collégiales, de monastères, de paroisses. Le Temple avait toutes ses vieilles vitres absidales, Saint-Victor une grande partie de ses anciennes verrières. Celles des bas côtés, surtout de la chapelle Saint-Clair, passaient pour très remarquables. Dans sa Description de Paris,
Piganiol de la Force les tient, il est vrai, en une faible estime : « Les figures en sont presque toutes pitoyablement dessinées et leurs proportions hors du bon sens. >) Mais le temps où Piganiol jouissait de
Fig. 59'. MOYENNE ROSE.
(Auxerre.)
quelque crédit n^était pas tendre pour le moyen âge. Au musée des Petits- Augustins, Lenoir avait recueilli plusieurs débris, parmi lesquels neuf panneaux provenant du réfectoire de Tabbaye de Saint-Ger-
I. Les rigures 6, i5, 27, 3o, 3i, 32, 33, 34, 37, 43, 44, 43, 46, 47, 48, 49, 5o, 52, 53, 54, 55, 56, 58 et 59 sont tirées de l'admirable Monographie de la cathédrale de Bourges, par les PP. Cahier et Martin. — Ch. Poussielgue, éditeur.
loo LES VITRAUX.
main-des-Prés, exécutés vers i23o et donnés par la reine Blanche.
Maintenant, si tant de monuments de notre art national ont été détruits, il ne faut pas en chercher les causes seulement dans la sauvagerie des guerres religieuses ou Teffervescence des colères révolutionnaires, non plus dans Tineptie des bandes noires ou la négligence des hommes : ceux-là qu^aurait dû intéresser leur conservation en ont souvent décidé, commandé la ruine.
A Notre-Dame de Paris, le chapitre fait remplacer par des verres blancs toutes les verrières des xii% XIII® et xiv*^ siècles; les chanoines de Reims accomplissent de 1739 à 1768 le même acte de vandalisme dans les fenêtres basses de leur cathédrale, les moines de Saint-Rémi, à Reims, pareillement dans leur église; et un digne bénédictin, dom Chastelain, pour que son nom ne soit pas ignoré, homme de savoir, peut-on supposer, écrivait à ce propos avec une ineffable sérénité : « Afin de donner à cette grande basilique un air de majesté et de magnificence qu'elle n'avait pas, les religieux, non contents d'avoir fait mettre presque toutes les vitres en verre blanc quelques années auparavant, entreprirent encore de la faire reblanchir depuis le haut jusqu'en bas, depuis le mois d'octobre 1755 jusqu'au mois d'octobre 1757, de façon qu'elle parût toute neuve. »
A Chartres, les chanoines imaginent également, en 1757, de remplacer par du verre blanc la bordure des douze fenêtres du chœur, à l'étage supérieur, et ordonnent plus tard (1773 et 1788) de rompre totale-
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ment six de ces verrières afin de mieux éclairer VAssomption, groupe en marbre du sculpteur Bridan. En 1786, quand Bridan terminait sur place son travail, déjà le chapitre avait fait défoncer un grand vitrail, au-dessus du chœur provisoire installé dans la nef, près du transept méridional. Que de méfaits commis par de simples curés de paroisse quand les hauts personnages du clergé, et les plus instruits, témoignent d'une aussi ardente prédilection pour les vitres blanches et le badigeon !
Malgré tout, bien des vitres du xiii« siècle ont pu échapper aux mauvaises circonstances. Il s'en rencontre peu dans Touest de la France et dans l'est, pas du tout dans le midi, sauf à Béziers et peut-être à Carcassonne, mais assez fréquemment dans les autres régions. Ainsi, on trouve des fragments, même des fenêtres entières, à Evreux, à Lisieux, à Saint-Germain-lès-Corbeil, à Brie-Comte-Robert (belle rose à douze compartiments, où sont figurés les mois et les saisons); à Choisel; deux baies presque complètes à Gassicourt, près Mantes, données par la reine Blanche; à Saint-Sulpicede-Favières, près Arpajon (traits de la vie de Sulpice le Débonnaire, archevêque de Bourges, aumônier de Clotaire II) ; à Saint-Julien-du-Sault, près Joigny, où Ton démêle des analogies avec des vitraux d'Auxerre, de Troyes et de Sens; — à Noyon, à Beauvais, à Saint Quentin, à Châteauroux, à Clermont-Ferrand, etc., etc. On dirait plus ancienne la date des verrières des cathédrales de Toul et de Metz à cause de leur physionomie byzantine. Elles sont du siècle, pourtant. Du commencement du siècle, des verrières de la cathédrale de Cou-
tances, dont la Glorification delà Vierge à une fenêtre du chœur. La chapelle du château de Braye, près Montmort, élevée au xiii^ siècle, conserve ses premières vitres, un Arbre de Jessé et une Passion. A Tancienne cathédrale de Dol, le mur du chevet qui ferme Péglise à angle droit est percé d^une fenêtre haute de 9"\5o, large de ô^^So, à sept meneaux. Divisée en huit séries de médaillons polylobés, souvent intacts et d'une riche couleur, cette belle verrière de la fin du siècle est consacrée à la vie de la Vierge et de Jésus, et à des sujets de « Phistoire » de saint Samson, premier évéque de Dol.
Dans les baies inférieures et hautes du chœur de la cathédrale de Tours, quinze verrières à dispositions légendaires, exécutées de i25o à 1297 et bien conservées. Un tel ensemble est des plus imposants; l'harmonie de la coloration, où le rouge insiste, impressionne fortement. Cela n'est pas contesté. Mais on a dit plus haut quelles réserves autorisent les verrières de celte ordonnance, perdues dans l'espace. De près, ce n'est pas toujours sans effort qu'on parvient à s'y reconnaître. Qu'est-ce, alors qu'un grand éloignement en sépare?
Sur les vingt-cinq verrières du chœur de Saint- Etienne, à Bourges, vingt-deux, légendaires, datent du xiii^ siècle; sans préjudice des grandes figures aux baies des étages intermédiaire et supérieur, autour du chœur et du sanctuaire, d'un style farouche, incorrectes de proportions et de contours, mais très expressives et qu'un excellent coloris recommande; sans préjudice, non plus, de quarante-cinq roses moyennes,
LE XIII« SIECLE. lOj
figures et roses de la même époque. La nef est vitrée de grisailles un peu en désordre, généralement. — Les autres verrières sont du xv® siècle et du xvI^
Des verrières du chœur, la première, en commençant par la gauche, représente la parabole du Mauvais riche. C'est la mieux comprise sous le rapport de la disposition de Tarmature, qui accuse des divisions parfaitement agencées et équilibrées; mais le contact incessant de verres rouges et bleus produit un rayonnement violâtre, froid, inharmonieux. Les fenêtres de sept à onze, en revanche, où figurent les « histoires » de saint Pierre et sait2t Paul, de saint Martin, de V Enfant prodigue, la Nouvelle alliance; le Jugement dernier, sont des plus belles qu'on puisse voir, à considérer la richesse et l'intensité surprenantes de la coloration.
A Saint-Maurice d'Angers, dans le chœur, quatorze verrières du xiii^ siècle sur seize. Elles n'ont pas toutes le même attrait. Cependant la sixième et la septième, légende de saint Julien, évêque du Mans, seront visitées avec un sérieux intérêt, et la douzième, le Calvaire, la treizième, Scènes de la vie de Jésus, malgré quelque confusion, sont d'un beau coloris où le bleu jette la note dominante. — Aux médaillons inférieurs de plusieurs de ces fenêtres, on a remplacé le sujet primitif par une tête d'apôtre provenant de verrières d'une abbaye voisine dévastée lors de la Révolution, Pabbaye du Verger. Ces têtes font disparates; elles datent du XV® siècle.
Les sept verrières légendaires des fenêtres basses du chœur de Saint-Jean, cathédrale de Lyon, et celles
de prophètes et d'apôtres, aux baies supérieures, doivent êtres notées. Plusieurs sont du commencement du siècle. Le vitrail de saint Pierre et saint Paul, à la chapelle de la Vierge, passe même pour plus ancien. Il est certain que le caractère des personnages et des bordures ne contredirait pas une origine reculée. Mais des verriers lyonnais furent longtemps fidèles au style roman, ainsi que le prouve la fenêtre centrale supérieure de Pabside, exécutée en plein xiV^ siècle, où, cependant, la Vierge Marie et Dieu le Père sont très archaïques par la physionomie, l'ajustement, le style, tout enfin; et, en second lieu, d'après M. Guigne, auteur d'une notice historique accompagnant la Monographie de la cathédrale de Lyon, très au fait de la question des verrières de la basilique, la première fut mise en place à l'autel de Marie-Madeleine, au début du xiii^ siècle, les autres de 12 17 à 1262. En général, ce qui caractérise les vitraux de Lyon, c'est une souplesse relative et le soin de l'exécution.
Les cathédrales de Rouen, de Troyes, d'Auxerre, de Clermont possèdent aussi des vitres de cette période, que les curieux de notre art primitif prendront plaisir à examiner. Également, à Sens, on en voit de premier ordre : légendes de V Enfant prodigue, de saint Thomas, de saint Eustache, de V Ancien et du Nouveau Testament.
La vitrerie du Mans est légitimement renommée. Il en a été parlé, ici, à diverses reprises. Dans le chœur surtout, et dans la grande chapelle absidale, c'est un véritable éblouissement. Là, aux basses fenêtres, V Arbre de Jessé. la Vie de la Vierge^ la Vie de Jésus ^ « l'his-
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toire » de Théophile^ des chroniques religieuses assez déchiffrables; au-dessus, d'autres fenêtres légendaires desquelles pas un sujet ne se détache, mais admirables par un ensemble de tons très beaux en eux-mêmes, dont les contrastes de la juxtaposition augmentent la puissance, redoublent la richesse. Aux fenêtres des bas côtés, les légendes des saints particulièrement révérés dans la contrée : saint Eustache, saint Evron, saint Calais^ etc.; à la nef, d'imposantes ligures d'apôtres, de prélats.
Néanmoins, Chartres s'enorgueillit, à juste titre, de posséder la plus ample collection de vitres du xnf siècle qui existe. Sur les trois immenses roses, les trente-cinq moyennes, les douze petites et les cent vingt- cinq grandes fenêtres qui l'ajourent, six fenêtres seulement et deux moyennes roses sont en verres du xiv^ siècle ; deux petites roses, du xvi^; une fenêtre est du xv^, — sans parler des trois verrières de la façade, du xii*^ siècle, et du fragment attribué avec quelque hardiesse au XI^ — Quel ensemble! quel faste décoratif! quelle harmonie très lumineuse et presque sombre, éclatante et apaisée à la fois ! Sept grandes verrières à l'abside consacrées à la Vierge, cinquante- deux aux fenêtres basses offrent à profusion des scènes de la Bible, de la vie des Saints, de l'histoire ecclésiastique; soixante-huit à l'étage supérieur sur lesquelles apparaissent, sévères, les prophètes, les apôtres, des saints et des saintes, tableau prodigieux, unique au monde, dont l'incomparable richesse, par surcroît, se modifie à toiltes les heures du jour! Il serait à plaindre, certes, celui qui ne serait point remué profondément par cette colossale
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majesté, que laisseraient insensible les fascinations mystérieuses d'un pareil spectacle!
Dans une étude aussi restreinte, il est impossible de tout dire. 11 faut donc quitter Chartres et ses splendeurs et parler à présent de Poratoire royal, châsse illuminée de verrières, élevé par mestre Pierre de Montereau, dans le Palais de la Cité. Louis IX en posa la première pierre en 1245. La consécration fut faite trois ans après, le 25 avril 1248, dimanche de la Quasimodo. Fermée lors de la première République et mise en vente au risque d'une démolition totale, livrée à un club sous le Directoire, bientôt magasin à farines, puis, en i8o3, dépôt des archives judiciaires et de la Cour des comptes, la Sainte-Chapelle, en partie restaurée, s^ouvrit solennellement le 3 novembre 1849 pour Tinstitution de la magistrature. Par un providentiel hasard, elle échappa aux incendies de 1871, auxquels elle était promise. Enfin, grâce à des travaux de réparation et de restitution menés avec beaucoup de méthode et d'art, de goût et de tact, on la voit aujourd'hui rajeunie et fortifiée, telle qu'elle était il y aura bientôt six siècles et demi.
Quand on pénètre dans la partie haute de la Sainte- Chapelle, — la partie basse n'intéresse pas notre sujet, — on est frappé du développement des fenêtres ouvertes au nombre de quinze dans les parois : elles prennent tout l'espace entre les contreforts (4"%658), et montent du soubassement jusqu'au sommet des murs (i5™,36), les voûtes ayant pour points d'appui seulement les piliers extérieurs. Moitié moins larges, les fenêtres du chevet sont aussi moins hautes (i3'",3o).
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Ce qui frappe encore, c'est l'exiguïté des médaillons multipliés dans les verrières. Aux fenêtres de Tabside, à un seul meneau, on en compte de trente à cinquante; les fenêtres latérales, à quatre lancettes, contiennent tantôt soixante-trois et soixante-sept cartouches, tantôt quatre-vingt-dix-sept et cent vingt et un. C^est excessif, pensera-t-on. Nullement. La réflexion fait même approuver complètement ces petites et nombreuses divisions, parce qu'elles sont ainsi à Péchelle du vaisseau. Les grands compartiments du Mans, de Chartres ou de Bourges eussent été hors de proportion dans une enceinte large de io"\70, longue de 33 mètres, et en eussent infailliblement écrasé l'effet décoratif.
Les médaillons sont elliptiques, ovales, circulaires, quadrilobés ou carrés posés sur la pointe; ces formes alternent en quelques fenêtres. Les bordures sont fort étroites. Une bande plus large et plus ornée autour des cartouches, et courant le long des meneaux et des chambranles, eût beaucoup alourdi les verrières, ce n'est pas douteux.
Le champ des verrières est bleu, le plus souvent, avec réseau de losanges rouges égayé de points blancs aux intersections, ou avec semis de fleurs de lis jaunes; dans ce dernier cas, çà et là le château de Blanche de Castille, jaune également, inscrit dans un petit cercle à fond rouge. Aux cinquième et sixième baies du chœur, le champ est rouge, les armoiries de la reine Blanche en semis; mais Tefîet est trivial comparé à celui des autres fenêtres. Sous le rapport du coloris, les trois premières fenêtres, à droite, sont les plus belles. La quatrième paraît froide par suite de sa tonalité violâtre. Celle de
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la Passion, au centre de l'abside, poste d'honneur, a beaucoup d^éclat et d'harmonie ^
« A l'époque des mauvais jours de la Sainte-Chapelle, on supprima environ deux mètres de vitraux sur tout le pourtour de l'édifice, et ces compartiments dépouillés furent murés avec du plâtre jusqu'à la hauteur que devaient atteindre les casiers de bois destinés aux archives judiciaires -. » Trois cent vingt-cinq médaillons sur près de onze cents disparurent de la sorte. En outre, l'ordre de ceux restant avait été à plus d'une reprise interverti, et quantité de pièces de verre manquaient, même dans les sujets les mieux conservés. Lors de la restauration du monument, de Guilhermy eut la mission de reconstituer historiquement les légendes dévastées et de reclasser les vieux panneaux, la plupart bouleversés et confondus; puis, la partie graphique confiée à Steinheil, la fabrication à Lusson, ce long et difficile travail fut accompli avec assez de réussite pour qu'il ne soit pas toujours commode, à présent surtout que la patine de plus de quarante années les recouvre, de discerner les verres modernes des anciens ^.
1. Pour une verrière de Saint-Germain-l'Auxerrois, exécutée en 1889, Lassus, Didron et Steinheil ont calqué plusieurs médaillons d'un vitrail de la Sainte-Chapelle, la Passion, notamment, la Flagellation, le Lavement des mains, le Couronnemeyit d'épines, le Portement de croix.