ALBÉRIC
Quelques jours après l'échange de cette correspondance, pendant que le jeune commandant était allé visiter en simple amateur les travaux que l'on fai-
sait au manoir, il arriva k son adresse, an Clos-Béni^ un journal sous bande.
C'était le Messager du, Midi^ qui se publie à Montpellier.
Renée crut qu'il n'y avait aucune indiscrétion à le parcourir, et lut, à la chronique de Cette, l'entrefilet que voici :
« On annonce le prochain mariage de M. Pierre Lambert, capitaine de notre port, officier de la Légion d'honneur, avec mademoiselle..., la fille d'un de nos anciens commandants de vaisseau les plus respectés. »
Mademoiselle Penhoël eut comme un éblouissement ; elle lut et relut, ne pouvant en croire ses yeux. Gepen- ?,ilant 11 n'y avait pas moyen de douter; rien ne manquait, ni le nom, ni le grade, ni la résidence.
La première impression fut à l'étonnement ; la seconde, à une sorte de joie pudique, mêlée de terreur, car, promise à Pierre et n'ayant jamais eu à envisager de face la possibilité d'épouser Albéric, les obstacles à cette dernière union ne s'étaient pas présentés à son esprit.
Car, selon elle, ces obstacles étaient la fortune du - comte, ses qualités brillantes, ses habitudes du grand monde, et, par-dessus tout, sa carrière militaire, qu'il ne sacrifierait très probablement pas au devoir obscur et paisible de tenir compagnie à une aveugle.
Il est vrai qu'il s'était déjà prononcé cà cet égard; mais ce pouvait être, en théorie, l'élan d'un cœur généreux qui se savait désintéressé dans la question.
Quoi qu'il en soit, mademoiselle Penhoël se prenait
à respirer comme une captive dont les chaînes tombent tout à coup.
Elle remit le journal sous bande, voulant laisser à M. d'Hauterive la libre initiative du parti qu'il aurait à prendre.
Pendant ce temps, Albéric expliquait à Sulpice les embellissements que, le gros œuvre réparé, il projetait de faire au château.
— Ah çà! monsieur le comte, demanda le garde, en tortillant les touffes de sa barbe aussi grise qu'indisciplinée, est-ce que vous n'allez pas bientôt me tirer cette épine du pied?
— Qaelle épine, Sulpice?
— Dame, de passer pour ce que je ne suis pas... Ça me donne de mauvais rêves, je m'endors paysan, et je me réveille grand seigneur.
Et puis, je ne sais si c'est une idée, mais il me semble qu'on commence à me regarder dans le pays, d'un air qui ne me plaît pas... Les uns me saluent de bonne amitié et môme avec un tantinet de respect : les antres détournent la tête et font semblant de ne pas me voir, cest trop ou pas assez... Si c'était un effet de votre bonté, j'aimerais assez redevenir Gros- Jean comme devant.
— Bah! reprit Albéric, laisse les dire et faire. Dès que le capitaine Lambert sera ici, tout s'éclaircira à ton honneur.
— Gomme ça, vous l'attendez ?
— Mais certainement, il devrait même déjà être ici.
— Oui; mais quand on tarde tant, voyez-vous... Enfin, je n'ai pas confiance, quoi! Si je devais être propriétaire jusque-là, ce serait trop long.
— Tu crois!
— J'en mettrais ma main au feu... et notre bonne dame, quand est-ce donc que vous allez la préparer à savoir que notre pauvre monsieur Jacques n'est plus de ce monde?
— Quand son remplaçant sera là.
— Avec ça qu'il y en aura jamais un meilleur que vous!...
— Mon brave Sulpice, tu oublies...
— Oui, j'oublie peut-être le respect que je vous dois: mais...
— Ce n'est pas cela... d'ailleurs je suis à la veille de partir...
— Vous, monsieur le comte? Jamais de la vie!
Il y avait tant de conv^iction brusque et naïve dans ces paroles que le jeune homme ne put s'empêcher de sourire.
— Ecoutez, monsieur le comte, poursuivit Sulpice, je ne suis qu'un pauvre vieux bonhomme sans éducation: mais il y a cinquante ans que je fais la guerre
.aux renards, et ça m'a appris à être plus malin qu'on ne pense... Vous jouez tous à colin-maillard, et vous n'attrapez personne que vous-mêmes... Si vous ne veillez pas au grain, c'est un jeu qui finira mal... Je vois bien, moi, que mademoiselle Renée n'est plus la même: elle attend quasiment son fiancé comme on attend la mort de ses espérances.
— Que veux-tu dire?
— Je sais que la position est scabreuse, continua le garde, et qu'il y a des promesses sous roche! mais quand on veut que Dieu vous aide, il faut commencer par s'aider soi-même... Si j'étais à la place de
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monsieur le comte, je sais bien ce que je ferais.
— Eh bien, que ferais-tu?
— J'irais trouver le curé de Nort, qui est un digne prêtre et qui a connujiot' dame dans son heureux temps.
— Et puis?
— Il serait venu la voir après l'événement: mais ça l'aurait embarrassé, vu que la soutane et le mensonge ne vont pas bien ensemble.
— Et ensuite ?
— Ensuite, je lui dirais tout.
— Quoi, tout ?
— Ah ! dame, vous devez Je savoir mieux que moi... M'est avis que vous n'auriez qu'à laisser aller votre cœur la bride sur le cou. M. le curé y verrait bien vite clair comme en plein soleil: il n'a pas chassé le renard, mais il a dû en voir et en entendre de bien des couleurs, depuis qu'il porte la soutane... Et de l'expérience, et de bons conseils, en veux-tu? en voilà !
— Je ne sais pas trop en quoi cela pourrait empêcher le capitaine d'avoir sauvé la vie à Jacques, au péril de la sienne, et à mademoiselle Renée de s'en faire sa légitime récompense, répondit Albéric.
— Ça n'empêcherait pas le sauvetage, monsieur le comte, vous avez raison: mais ça empêcherait peut-être le reste: on ne peut pas savoir... Une supposition que M. le curé écrive au capitaine et qu'il le raisonne. . .
— Ce n'est pas possible, dit Albéric, d'ailleurs Pierre ne demande qu'à se sacrifier, et voilà précisément pourquoi nous ne pouvons pas permettre que
sa générosité soit victorieuse de la nôtre. Ah ! s'il ne s'agissait que d'une lutte ouverte !
— Enfin, qu'est-ce que vous risquez, monsieur le comte? Le pasteur verrait toujours not' bonne dame: il lui parlerait de la sainte Vierge, qui a aussi perdu son fils: puis du bon Dieu: il lui dégoiserait de ces bonnes paroles qui font tout doucement leur chemin dans le cœur des gens sans en avoir l'air... Un beau jour venu, quand il la jugerait bien préparée, il lui coulerait la chose avec beaucoup de consolations autour... Vous diriez qui vous êtes, moi je serais débarrassé d'une propriété qui me gêne.
— Il faudra que je t'en achète une petite pour te dédommager de celle-là.
— Dame ! si c'est votre idée, je ne vais pas à rencontre... mais vous savez, monsieur le comte, Sulpice n'a pas besoin qu'on le mette dans un velours pour aimer les gens qui lui vont... Croyez-moi, le curé vous sera un fier soutien ; d'abord, il a toujours le bon Dieu de son côté, et ça compte au piquet.
— Tu as peut-être raison, dit Albéric en congédiant le vieux garde; j'y réfléchirai.
Comme il rentrait au Clos-Béni, Yvonne lui remit le journal, parfaitement immaculé sous sa bande intacte.
Enlisant l'entrefilet qui annonçait le mariage de Pierre, il eut les mêmes sensations de joie et de crainte que Renée. Ainsi, tout à l'heure, à de certains symptômes groupés dans sa mémoire, il se croyait très sincèrement l'objet des préférences de mademoiselle Penhoël. Or maintenant, il cherchait à se persuader qu'il avait mal vu ; que, dans la cir-
constance donnée, Renée eût été la môme pour tout le monde.
Au dîner, on causa moins que de coutume, ce qui attristait madame Penhoël, chez qui l'ouïe compensait la vue.
— Qu'as-tu donc, ma fille?
— Rien, maman.
— Et toi, mon garçon ?
— Rien non plus, je t'assure.
Mais leur agitation et leurs regards témoignaient le contraire. La jeune fille s'attendait évidemment à quelque chose: il y avait une nou vielle dans l'air, une nouvelle qui l'étouffait, qui la rendait heureuse, qui changeait l'avenir, mais qu'elle devait avoir l'air d'ignorer, et que celui-là seul à qui il appartenait de la divulguer gardait bien longtemps pour lui.
Ah ! oui, décidément elle s'était trompée: Albérie ne l'aimait pas: il avait voulu se distraire, passer le temps, égayer un peu la monotonie de sa tâche filiale... Sans cela, est-ce qu'il eût attendu seulement une seconde pour lui crier bien haut:
« Voilà votre liberté ! » . -
A cette pensée, une larme involontaire coula rapidement sur la joue de Renée comme sur un fer chaud.
Albérie vit cette larme, à laquelle la présence de madame Penhoël Tempêcha de faire allusion.
Toutefois, par un élan de sympathie muette, il appuya fortement sa main sur le bras de la jeune fille.
Ce geste pouvait s'interpréter ainsi :
— Pourquoi ces pleurs? Me suis-je rendu coupa-
ble de quelque faute? Vous savez bien que vos larmes me tombent sur le cœur.
Renée répondit en secouant gracieusement la tête, et par un sourire qui signifiait: Ne faites pas attention, c'est un enfantillage.
Pais, d'un mouvement prompt comme l'éclair, elle se leva et embrassa madame Penlioël, visiblement attristée par le silence qui régnait autour d'elle.
— Pauvre bonne mère ! dit-elle, nous ne sommes guère amusants, ce soir, n'est-ce pas ?
Et, par un revirement subit, elle devint d'une gaieté nerveuse, dorlotant la vieille dame, lutinant sa perruche, agaçant Phanor, se faisant folâtre et gamine, comme lorsqu'elle avait dix ans.
Mais la métamorphose était trop prompte, trop exagérée pour qu'il fût possible à une mère attentive de s'y tromper; madame Penhoël ne s'en assombrit que davantage.
— Ah ! dit-elle, avec un soupir, il est temps que = Pi erre nous arrive.
'' Les deux jeunes gens tressaillirent; leurs regards se rencontrèrent; mais le choc était si chargé de fluide qu'ils se détournèrent aussitôt.
C'était le moment ou jamais de déclarer le mariage de Pierre. Cependant Albéric ne le fit pas, il se réservait la nuit pour réfléchir, tant cette annonce lui paraissait incroyable, à ce point qu'il doutait encore, qu'il se figurait rêver, et que, par instants, il n'était plus très sûr de la retrouver dans les colonnes du journal.
Personne ne répondit à l'observation de madame Penhoël: la langue est muette quand le coeur est plein.
Ce que voyant, la douairière se mit à causer av^ec Phanor.
— Toi aussi, n'est-ce pas, mon brave chien, disaitelle, tu seras charmé de revoir l'ami de ton maître ? Tu sauteras après lui, tu lui feras bon accueil, il te rappellera la Crimée et l'Afrique... Il n'y a encore que les bêtes comme toi pour se souvenir... car, je ne sais, mais il me semble que l'on ne s'occupe plus guère, ici, ,de ce brave garçon de Lambert... C'est à peine si on prononce son nom. A moins que ta jeune maîtresse n'y songe secrètement, toute seule, ce qui est bien possible.
C'était comme une petite pierre malicieusement jetée dans le jardin de Renée, et à laquelle celle-ci cherchait une réponse, lorsque l'entrée inattendue de Sulpice détourna fort à propos le cours des idées.
Moitié morose, moitié riant, il venait se plaindre d'Yvonne, qui, à dater du moment oii elle l'avait déclaré traître à la famille Penhoël, avait cherché toutes les occasions de lui rendre la vie la plus dure possible. Voilà qu'elle ne voulait plus l'admettre dans la cuisine, et qu'elle lui mettait son couvert à part, dans l'office, où il était réduit à manger tout seul.
— Si vous croyez que c'est amusant, ajouta le vieux garde; nous qui avions l'habitude de tailler de si bonnes bavettes !
Cet incident égaya un peu la soirée, qui en avait besoin.
On se retira de bonne heure. Renée ne dormit guère cette nuit-là et Albéric non plus.
LE GLOS-BÉNI ^05
Le lendemain matin, au moment où il arrivait de la ferme au Clos-Béni, Albéric vit de loin, par une fenêtre ouverte, la jeune fille en train de ranger dans
^' yIrUcle était bel et bien dans \eMessagerduMidi; il l'avait épelé, scandé, lu et relu; il était également sûr d'avoir toute sa raison, et quant a l'abnégation, il venait de la pousser pend.nt deux mois jusqu aux dernières limites du possible.
Tout cela pesé, sa résolution était prise.
- Mademoiselle Renée, dit-il, en abordant la jeune fille i'ai une grande nouvelle à vous apprendre.
!: Bonne ou mauvaise? demanda Renée, feignant d'io-norer de quoi il s'agissait.
1 II ne m'appartient pas de décider. Je constate qu'elle est ^rand., voilà tout... Pierre se marie... -Je le savais, répondit simplement la jeune lille.
— Il vous Ta écrit !
- Non, mais hier, pendant votre absence, un journal est arrivé à votre adresse, et j'ai eu Tindiscrétion de l'ouvrir. ^^
3Ô6 LE GLOS-BÉNI
— QaoilTous saviez depuis hier... et vous ne disiez rien !
— J'imitais en cela une réserve dont vous me donniez l'exemple.
— Je craignais de vous affliger.
— Alors, vous considériez la nouvelle comme mauvaise, et aujourd'hui vous ne le craignez plus?
— Aujourd'hui, mademoiselle, reprit le comte en tremblant un peu, je suis en face d'un devoir, et jel'accomplis, quoi qu'il en arrive.
— Mon Dieu, dit Renée avec embarras, que voulezvous qu'il en arrive ? Il faut bien se résigner.
— Se résigner ! répéta Albéric.
A l'interpréter strictement, le mol était un peu dur, la jeune fille l'atténua en ajoutant:
— Le pire sera pour maman. Il va bien falloir finir par lui avouer...
— Que je ne suis pas son fils, acheva Albéric.
— Et qu'elle ne doit plus compter sur Pierre pour le remplacer, continua Renée.
Le comte ne répondit rien ; il roulait machinalement entre ses doigts le Messager du Midi.
Renée était allée vers une jardinière, à l'autre bout du salon; elle en arrachait les petites feuilles mortes.
Soudain, sans qu'elle s'y attendît, ou peut-être s'y attendait-elle, une main s'empara de la sienne.
— Ah ! vous m'avez fait peur ! dit-elle en se retournant avec précipitation.
Veur était-il bien le mot vrai ?
Pourtant, mademoiselle Penhoël était loin d'être fausse: mais l'éducation, la pudeur, le respect de
soi. .. il est bien difficile aux jeunes fille de se montrer absolument sincères.
Aibéric porta à ses lèvres la main qu'on ne songeait pas à lui retirer.
— Vous étiez déjà ma sœur, dit-il d'une voix tendrement suppliante, voulez-vous être ma femme?...
Madame Penhoël arrivait lentement, toute seule, en tâtonnant le long des boiseries.
Renée courut à elle et l'entoura d'un de ses bras pour lui venir en aide.
Aibéric en fit autant de l'autre côté.
Leurs mains se touchaient presque dans cette douce besogne... Elles en profitèrent pour se réunir de nouveau et pour ns plus se quitter pendant une longue promenade qu'ils firent dans le jardin, en servant de guides à leur mère.
Ce fut, pour le moment, toute la réponse de Renée.
Aibéric eut le bon esprit de s'en contenter.
Toute cette journée s'écoula dans un éblouissement de bonheur et d'extases muettes.
La grande affaire était maintenant de faire accepter à madame Penhoël, sans secousse trop forte, Aibéric en échange de Jacques. Le comte se rappela le conseil que lui avait donné Sulpice, et proposa à Renée de recourir à l'intervenlion du curé de Nort.
La jeune fille accepta ; ils décidèrent qu'ils iraient ensemble et profiteraient de la circonstance pour renouveler les couronnes de la tombe de Jacques.
Quelques heures avant de partir, mademoiselle Penhoël avait envoyé Yvonne demander des immortelles chez un jardinier du village.
Yonne était revenue, en disant qu'il n'y en avait pas.
— C'est bien, avait dit Renée, nous en achèterons à Nort.
Et, en attendant le déjeuner, les deux jeunes gens étaient allés cueillir le bouquet dont ils avaient l'habitude de fleurir, chaque semaine, la tombe de leur cher défunt.
La porte de la maison s'ouvrait au simple loquet : Yvonne était occupée à la cuisine; madame Penhoël se trouvait seule dans la salle à manger, tricotant ses éternels bas.
Tout à coup une petite fille entra, essoufflée d'avoir couru, en disant ;
— Voici les couronnes...
— Quelles couronnes, mon enfant? demanda madame Penhoël.
— Pour le cimetière, madame.
— Tu te trompes, ma fille, ce n'est pas ici.
— Ah! si bien, madame: c'est pour M. Jacques, le frère de mademoiselle Renée.
La vérité était si loin de l'esprit de la pauvre mère que, d'abord, elle ne comprit pas.
— Pour M. Jacques? Si tu voulais l'expliquer. Qu'est-ce que cela signifie ?
— Je ne sais pas, moi, madame: c'est pour le monsieur qui est revenu mort.
-*• Qui est revenu mort... Jacques!... mon fils!... s'écria madame Penhoël effrayée, mais encore bien loin de soupçonner le malheur qu'elle allait apprendre.
Personne ne répondit.
— Renée! Renée! Jacques!... mais où sont-ils donc?
L'aveugle se leva, voulant sortir tout de suite de
cette horrible anxiété. Gomme elle tendait ses bras
dans le vide pour réclamer un aide, l'enfant crut
qu'elle demandait les couronnes, et les lui mit dans ses
' vieilles mains tremblantes.
Madame Penhoël, se sentant défaillir, avait regagné son fauteuil.
— Y a-t-il quelque chose d'écrit sur ces couronnes? demanda-t-elle.
— Oui, madame: il y a sur l'une : A mon frère, et sur l'autre . A mon ami.
— Comment suis-je habillée?
— En noir, madame.
Et Renée?
— En noir aussi.
~ Ah ! mon fils est mort ! s'écria la pauvre femme.
Et elle perdit connaissance.
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait effraya la petite fille, déjà fort en peine du triste résultat de son bavardage. Elle s'échappa sans être vue, juste au moment oij entrait Sulpice, lequel venait prendre les ordres des deux jeunes gens, qu'il devait accompagner à Nort.
Il trouva madame Penhoël évanouie. Les couronnes avaient glissé du bras jusqu'au poignet, oii elles formaient de tristes bracelets qui expliquaient tout.
Un peu d'eau et de vinaigre rappelèrent à la vie la vieille douairière.
no LE CLOS-BÉNI
Alors Sulpice s'assit à ses pieds, sur un tabouret et lui raconta tout, évitant cependant de lui dire que son fils était mort là, sur la route, à quelques pas du Clos-Béni, en appelant sa mère : image trop poignante qui l'aurait poursuivie sans cesse.
D'après lui, Jacques s'était éteint tout doucement à Bordeaux, dans un bon lit, sans souffrir et presque jn dormant.
Le coup était affreux ; mais cela paraîtra peut-être étrange, l'habitude est un tel despote, un envahisseur si paissant, qu'il lui sembla bien moins avoir perdu son lilsquesi elle l'avait appris au moment môme, et avant qu'un autre n'eût en quelque sorte pris sa place.
Quand la pauvre femme comprit tout le courage qu'il avait fallu à Renée pour se contraindre et cacher SCS larmes, toute la patiente abnégation qu'il avait fallu à M. d'Hauterive pour l'entretenir dans son erreur, elle remercia Dieu de lui avoir envoyé, dans sa douleur, une si grande consolation.
Au moment oii le bonhomme achevait son récit, Renée et Albéric parurent au seuil de la porte.
Le vieux Breton leur montra le ciel, voulant sigui- (ier par là que Dieu avait parlé.
— Sulpice, dit alors madame Penhoël, va me cherclier mes enfants... j'ai besoin d'entendre la voix de mon autre Jacques et de l'embrasser.
— Le voici, ma mère, dit le jeune homme, en s'agenouillant à la place que venait de quitter le garde, ,J toujours Jacques pour vous... et Albéric pour Renée, ajouta-t-il.
Et il attirait vers sa mère la jeune fille tremblante.
Phanor, lui aussi, s'élançait comme une trombe, jaloux de ces caresses dont il voulait à toute force sa part.
— Pauvre bonne bête! dit madame Penhoël, je n'oublierai amais le hurlement lugubre qu'il a poussé, le jour où je me suis figuré que mon fils revenait.
— Et où il revenait, en effet, dit le comte.
— Il savait bien, lui, que son maître était mort, reprit madame Penhoël, et cela ne l'a pas empêché de guider mes pas vers celui qui allait le remplacer.
— Quand la Providence s'en mêle, dit gravement Sulpice, elle fait bien les choses.
Il y a déjà bien longtemps qu'Albéric et Renée sont mariés ; ils s'aiment comme le premier jour.
Le comte d'Hauterive a successivement racheté toutes les anciennes dépendances du château de Mazerolles.
Madame Penhoël a eu beaucoup de peine à se persuader qu'elle était rentrée dans sa chère maison, si longtemps regrettée. Dans les premiers mois, elle se faisait conduire de chambre en chambre, tâtant les murs, comptant les pas, étudiant les dégagements pour se rendre un compte bien exact. Comme elle serait heureuse, la pauvre femme, si Jacques était vivant; elle ne parle jamais de lui pourtant, mais son
souvenir ne la quitte pas : le cœur delà mère sert de tombeau à l'enfant mort.
Sulpice a été promu aux fonctions de garde général dont il touche les émoluments, mais qu'il n'exerce plus en raison de son âge et de sa sciatique. Yvonne lui a, depuis longtemps, rendu son estime et sa place à table.
Pierre Lambert n'a jamais voulu revenir en Bretagne. Il se prétend toujours à la veille d'épouser mademoiselle Trois-Etoiles, laquelle doit être aujourd'hui guérie de son entorse en môme temps que de sa jeunesse. A en croire le capitaine, tantôt c'est un obstacle qui l'en empêche et tantôt un autre.
Un de ses plus intimes amis prétendait, l'autre soir, au cercle naval, que mademoiselle Trois-Etoiles n'a jamais existé, et que l'article inséré dans le Messager du Midi n'avait été qu'un acte de pure obligeance de la part de son rédacteur.
Il y a, comme cela, des héros obscurs, dont « l'action d'éclat ^) se renouvelle chaque jour, pendant les tristes heures de leur existence, et à qui l'indifférence humaine n'érige aucun monument.
Le vieux garde a résumé l'histoire du capitaine en cette courte phrase :
— Une jambe de moins, quoi ! et du cœur de
trop!