RENÉE
Ces deux lettres, arrivées par le. même courrier, furent loin de convaincre Pierre.
Celle d'Albéric trahissait, selon lui, une admiration trop enthousiaste pour qu'elle ne fût pas, à son insu, l'écho d'un sentiment plus tendre que l'amitié.
Celle de Renée, presque comminatoire, si en désaccord avec son caractère, habituellement doux, timide et fier, lui parut l'appel désespéré d'un cœur en détresse.
Le jeune capitaine ne se trompait guère. Albério et Renée ne se quittaient pas: madame Penhoël les confondait dans ses caresses; en présence de celle-ci, ils étaient obligés de vivre dans une intimité fraternelle, et ils s'aimaient sans se l'avouer à eux-mêmes. Toutefois, leur dernière entrevue au jardin les avait troublés plus que d'habitude : une sorte d'éclaircie s'était faite entre eux; ils avaient eu peur, et de là la lettre que, sans se concerter, ils s'étaient empressés d'écrire chacun de son côté.
Le capitaine Lambert avait pris le ferme parti de vaincre son cœur et de ne pas épouser Renée. Mais l'homme est ainsi fait que sa première impression n'en fut pas moins à la jalousie 11 accusait un p,eu tout le monde: il se trouvait stupide de s'être bénévolement donné un rival comme Albéric. Mademoiselle Penhoël n'usait -elle pas un peu bien vite de la liberté qui lui avait été rendue?
Puis, sans atténuer, pour cela, ses souffrances, la réflexion venait, et il était forcé de s'avouer que Renée n'acceptait même pas cette liberté, puisqu'elle l'appelait pour ainsi dire à son secours. Quant à Albéric, ne lui avait-il pas formellement déclaré qu'il ne serait jamais, lui Lambert, l'époux demademoiselle Penhoël? Er, en ce cas, du moment que celle-ci était perdue
pour lui, ne devait-il pas se féliciter de voir la sœur de Jacques échoir à un homme aussi riche et aussi distingué que le comte d'Haaterive? D'ailleurs, Albéric l'appelait aussi... Que pouvait-il donc raisonnablement leur reprocher?
Maintenant qu'il croyait avoir deviné ses aspirations secrètes, il devait plus que jamais refuser Renée... Il l'aurait comme sœur, elle lui conserverait une reconnaissante affection.
— Il faut bien en prendre son parti, s'avouait le pauvre garçon; je ne puis plus inspirer que cela.
Cependant, son imagination courait par monts et par vaux; les alternatives les plus cruelles lui troublaient l'esprit. Si Renée l'aimait réellement, comme le prétendait Albéric, n'allait-il pas faire, par une coupable ténacité, son malheur à elle et le sien?
Le plus sage était peut-être de voir et d'attendre. Mais pour cela il fallait chercher, inventer des prétextes, mentir encore et mentir toujours.
Il répondit que le lieutenant du port était malade; que tout le service retombait sur lui; qu'un congé, demandé en pareil moment, équivaudrait à offrir sa démission.
« Si la garnison était mauvaise, si elle te déplaisait, écrivait-il au commandant, j'irais te relever sur l'heure, et à tout prix; mais je vois avec plaisir que 'a vie de la famille ne te déplaît pas, tu peux d'ailleurs t'y habituer sans crainte; car, quoi qu'il arrive, tu seras toujours un peu le fils de madame Penhoël, le frère de Renée, et très certainement mon meilleur ami. »
La lettre adressée à Renée n'était pas plus explicite.
Après avoir fait valoir les mêmes excuses que dans l'autre, il terminait en disant qu'il était heureux des bonnes dispositions qu'elle lui conservait, et qu'il saurait bien lui en témoigner sa gratitude d'une façon qui serait à la fois digne d'elle et de lui.
En d'autres termes, la situation restait la même, c'est-à-dire aussi indécise que par le passé.
Albéric et Renée la subissaient en silence: ils auraient peut-être dû s'en plaindre, mais ils n'en avaient pas le courage; quant à s'en féliciter, ils ne l'osaient pas.
Cette bonne vie à trois continuait donc. Le temps amenait l'habitude, et l'habitude la sécurité: personne ne s'était trahi ; la santé de madame Penhoël se raffermissait de jour en jour. Renée, attendrie, émerveillée, bénissait du fond de son cœur ce noble jeune homme, que tant de distractions appelaient à Paris, qui se sacrifiait par humanité au salut d'une pauvre femme, inconnue la veille, et qu'il appelait si tendrement : « ma mère, » qu'elle s'y était trompée.
Ah! pourquoi Pierre Lambert n'était-il pas venu à la place de M. d'Hauterive, ainsi que les convenances l'eussent voulu! Elle aurait pu alors faire son bonheur, sans trop en souffrir elle-même; tandis qu'aujourdhui...
Eusuite, tout le monde aimait Albéric, et rien n'est dangereux comme l'exemple. Le vieux garde, qui accompagnait partout les deux jeunes gens, n'avait pas été bien longtemps sans s'apercevoir de la respectueuse inclination que sa jeune maîtresse inspirait au comte. C'était même à cela qu'un jour, au jardin, il s'était avisé de faire allusion. Sulpice
LE GLOS-BÉNI 277
se frottait les mains; il voyait d'un bon œil cette discrète tendresse ; il en concevait certaines espérances qu'il accentuait par de mystérieux hochements de tête.
Quand, dans la cuisine, il se frictionnait les rhumatismes, au coin de la haute cheminée, il ne se gênait pas pour dire à Yvonne :
— Le capitaine Lambert est un rude gars, un rude ami et un guerrier fini, quoi ! On ne peut pas lui ôter ça. Mais pas moins vrai qu'une MazeroUes pouvait viser plus haut, et qu'une jambe de moins chez un homme, c'est tout de même un déchet sensible. Parlez-moi de celui-ci! C'est de souche ancienne, c'est complet, rien ne manque... Et puis dans le génie! excusez du peu!
— Dans quel génie?
— Le génie, Yvonne, c'est un corps d'élite, dont auquel il est défendu de s'insinuer quand on n'est qu'une bête.
Yvonne ne se gênait pas non plus pour rapporter quelques-uns de ces propos à Renée, qui lui répondait : « Chut! veux-tu bien te taire! » mais qui, au fond, ne s'en offensait que fort peu.
Ajoutons que le comte rémunérait largement les petits plats d'Yvonne, et les grandes promenades infligées à Sulpice au nom des convenances : ce qui est toujours une voie très rapide pour s'insinuer dans le cœur des gens.
Ce qui avait surtout conquis le vieux garde à M. d'Hauterive, c'est l'incident que nous allons raconter.
Un matin qu'ils chassaient tous les deux aux envi-
rons da vieux château, le jeune homme lui avait dit : Salpice, tu es un ancien militaire, n'est-ce pas?
— Oui, mon commandant.
— Et quand on te donne une consigne sévère, lu l'observes ?
— Oni, mon commandant.
— Eh bien, nous allons causer : mais il faut que ça reste mort.
— Enterré d'avance, mon commandant. On peut se fier à ma parole. Le jour de mon arrivée, lorsque vous êtes venu à moi la main tendue, sous les apparences de feu not jeune maître, vous avez bien vu que, devant madame, jai fait semblant de couper dans le pont.
— Oai, j'ai vu cela, et voilà pourquoi j'ai résolu de faire de toi mon complice.
— Un complice! s'écria le garde étonné.
— Oui, mon ami, reprit Albéric en souriant: il s'agit d'un complot, d'une machination à nous deux.
— Comment dites-vous ça...? une machin...
— Une machination! répéta le comte.
— Ah! j'y suis: quelque chose comme Georges Cadoudal en manigançait sous l'usurpateur.
— Oui: seulement c'est moins grave et moins dangereux.
— Jaime autant ça, mon commandant; car, voyezvous, quand madame la duchesse de Berri est venue dans nos contrées, après 1833, ça allait encore, j'étais d'aplomb, je ne cédais ma part à personne: j'y suis allé de ma peau comme n'importe qui, et je vous promets que je mâchais plus de cartouches que de
rôti. Mais aujourd'hui, dame! que voulez-vous! on n'est pas toujours jeune, on se casse un brin.
— C'est trop juste, mon brave: mais sois tranquille, ce que j'ai à te proposer ne dépassera pas tes moyens. Combien penses-tu que vaille le château de Mazerolles?
— Le château est donc dans la machi... diable de mot! machination...
— Il est même appelé à remplir le rôle principal, dit Albéric.
— Ah ! dame, vous savez, mon commandant, tel qu'il est, cane vaut pas grand'chose; ça s'en va en miettes comme vous avez vu, ça se démolit petit à petit tout seul, en attendant que viennent les démolis-
-seurs... Pauvre bonnedame ! heureusement qu'elle est aveugle et qu'elle ne les verra pas!... C'est ça qui serait un coup pour elle ! En fait de dépendances, il n'y a plus que les jardins... Je crois bien que la mise à prix était de vingt-cinq mille francs, — et encore
^personne ne s'est présenté.
— Le cahier des charges doit être chez le notaire de Nort.
— Il y a apparence, mon commandant.
— Vingt-cinq mille francs, ce n'est pas la mort d'un homme !
— Faites excuse, mon commandant, c'est quelquefois la mort de plusieurs. Ce serait la mienne d'abord et celle de beaucoup d'autres que je connais... Mais vous voulez donc l'acheter, ce bon vieux manoir?
— Que penses-tu de l'idée?
— Je pense que le bon Dieu vous l'envoie, monsieur
le comte ; et du moment que vous en avez les moyens...
— Seulement, je ne puis pas à moi lout seul, reprit Albéric: il faut que tu me prêtes...
— Que je TOUS prête, mon commandant! interrompit Sulpice en tapant sur son gousset, comme Tofficier de la Dame blanche; hélas! si vous comptez sur moi...
— Que lu me prêtes ton nom, acheva le jeune homme.
— Ah ! pour ça, monsieur le comte, tant que vous voudrez, répondit le garde en poussant un large soupir de soulagement: mais sans être trop curieux, mon commandant, vous n'êtes donc pas satisfait du vôtre?
— Pas dans la circonstance, mon vieux brave; ainsi je suis ici incognito, n'est-ce pas ?
— Incognito... comme qui dirait ni vu ni connu. Je comprends.
-^ Si j'achetais moi-même, poursuivit le comte, je devrais m'aboucher avec le notaire, décliner mon nom; on ne tarderait pas à savoir que j'habite la ferme, que je vis au Clos-Bèni, que j'y passe pour Jacques...
— Oui, et cela ferait des « embrouillamini » que toutes les langues des bavards en seraient affûtées.
— Tandis que û tu achètes, toi...
— Très bien; mais les écus?...
— Il va sans dire que je te remettrai la somme.
— Et de qui serai-je censé la tenir?
— Tu peux avoir fait des économies.
- On sait bien que non.
^ Ou un héritage... après tout, il n'est pas défendu d'avoir vingt-cinq mille francs; et du moment que nersonne ne les réclame. . .
^ - L fait, c'est vrai... Je vas Joliment me donner des gams-, le village sera trop petit pour moi! Amsi, la propriété sera censée a Sulpice Kerveyn?
- Oai, devant les hommes, mais devant Dieu... -Ohi'soyez tranquille: quand vous la voudrez,
vous n'aurez qu'un signe à faire... Pardon ^n commandant, vous me permettez de parler, n est-ce
pas? ,
- certainement, mon ami, tant que tu voudras. -. J'suis d'une nature comme ça: j'amie a y voir
clair... Pourquoi donc que j'achète, ou pour mieux dire que vous achetez le chcàteau?
- Pour plusieurs raisons, Sulpice : d'abord, pour qu'on ne le démolisse pas: ce qui, t^ l'^y^"' même, serait un grand crève-cœur pour ta bonne
maîtresse. ,
- Et d'une! compta Sulpice: et une bonne cellelà qui en vaut plusieurs ! n • -
- Ensuite, continua Albéric, pour le faire re-
y\ 1 rer ' Et de deux! pas mauvaise non plus, celle-là!
Et après, mon commandant?
- Après, puisque j'ai momentanément cette faveur de passer pour le frère de mademoiselle Renée, on me permettra bien de lui faire un cadeau do
Tioces Sulpice sauta, en quelque sorte, sur les mains du
jeune homme, que, bon gré mal gré, ihbalsa pieusement.
— C'est bien, monsieur le comte, dit-il, c'est grand, c'est digne de vous... Mais je vous préviens qu'ils sont fiers, dans la famille: mademoiselle Penhoël n'accepterait peut-être pas... à moins que vous ne le lui offriez autrement.
— Autrement? je ne vois pas trop...
— Motus, mon commandant! Je sais tout ce que je dis, mais je ne dis pas tout ce que je sais... D'ailleurs, vous me gronderiez, et ce n'est pas la peine.
Albéric n'insista pas, il ne voulait pas faire semblant d'avoir deviné.
— Eh bien, reprit-il, si mademoiselle Penhoël refuse, je le louerai à mon ami Pierre. Une fois mariés, ils iront l'habiter avec madame Penhoël, pour qui ce sera une consolation de s'éteindre doucement là où elle a laissé tant de souvenirs.
Sulpice se mit à siffler son air vendéen. C'était sa manière de protester contre ce qu'il jugeait improbable: cela sous-entendait unefoulede choses dans le genre de celles-ci :
— Ah 1 bien oui! votre ami Pierre! Je lui en souhaite! Croyez cela et buvez de Teau! S'il n'y a jamais que lui pour épouser not'demoiselle, elle pourrait bien mourir vieille fille. Mais, heureusement qu'il y en a un autre... et pas loin d'ici.
— Ainsi, voilà qui est convenu? demanda Albéric: tu me prêtes ton nom, et je te prête vingt-cinq mille francs.
— Oui, mon commandant, à vos ordres... tant que
LE CLOS-BÈNI
je ne ferai qae de pareils échanges, il n'est pas pro-
da comte Albénc, qml déclarait Qin"« LPeûlioël.
VU
Pierre et Albéric continuaient à s'écrire, mais de plus en pins rarement; leur correspondance commençait a se guinder; il lear échappait parfois de d re roi« au lieu de M; le capitaine en était à ne plus savoir quel prétexte trouver; le dernier était « qu 11 faisait desdémarchesauministèrede la guerre ou disait-il, Albéric devait bien savoir que les autorisations de se marier ne s'accordent pas facilement aux orac.ers d'un grade inférieur. « Bon pour leS epaulettes a graine d'épinards, ,. ajoutait-il avec une
aue Li'T'/ T''''''"''' "'"^ P'"^ ^"« «^»«eé mandT : ' "' ^''"' ""« ?="■«"'« ^e-
d'u'l'cftw 'aii' '"■"'"'' """"■' ^luelquefois. Mais si, d un cote, Albenc ne parlait que d'elle dans ses let-
ben.'' ^ """' ^' '' '™'''''' P'°'*" P'«"e Lam- En sorte que les réticences de mademoiselle Pen-
hoël ne confirmaient pas moins ses premiers soupçons que les dithyrambes du jeune commandant.
La situation commençait à s'accentuer, à l'aide de riens, sans qu'on sût comment. L'attrait irrésistible qui attirait les deux jeunes gens l'un vers l'autre se révélait par mille petits soins dont madame Penhoël se trouvait être tout naturellement le centre.
Lorsqu'ils faisaient asseoir la docile aveugle dans le grand fauteuil, roulé par Albéric, il était impossible que leurs mains ne s'effleurassent pas. Si, en donnant un bouquet à sa mère. Renée laissait, par mégarde, tomber quelques fleurs, elle ne pouvait empêcher Albéric de les recueillir, de les garder, de s'en faire de précieuses reliques. Lisait-il quelque touchante scène d'amour, le jeune homme ponctuait certaines phrases par de doux regards, que ne voyait pas la jeune fille occupée à broder... et qui la troublaient pourtant à ce point qu'elle ne voyait plus son travail.
Admettons un instant que, .par peur de l'électricité, ils se fussent bien promis de ne pas se toucher; estce que les mains de la vieille mère ne leur eussent pas forcément servi de trait d'union, de fil conducteur?
L'occasion et le danger se représentaient à chaque pas; cependant, ils ne se faisaient aucun aveu dans le sens absolu du mot : l'un entendait battre le cœur de l'autre; ils se répondaient sans avoir besoin de parler, aussi sûrs de leur aff'ection réciproque que s'ils s'étaient juré de s'aimer toujours, mais se jugeant engagés vers Pierre, incapables d'un parjure, .résignés au devoir, attendant que Dieu, qui lie et qui
délie toute chose ici bas, se manifestât plus ouverte-il ment et leur indiqucàt la voie à suivre.
Depuis quelque temps, ils amenaient rarement la conversation sur le capitaine; mais madame Penhoël s'en chargeait pour eux, et cela ne laissait pas que de faire naître des situations embarrassantes pour les deux jeunes gens.
— Pierre ne se décide donc pas à revenir? demandait-elle.
— Tu vois bien que non, bonne mère.
— De quel ton dégagé elle me répond cela! Tu nés donc plus impatiente? tu ne l'aimes donc plus?
— D'abord, chère maman, tu l'es toujours montrée, à ce sujet, plus impatiente que moi-même.
— En es-tu bien sûre?
— Oh! très sûre! Et, quant à l'aimer, j'ai toujours pour lui la même affection calme et vraie que par le passé.
— Calme! calme! j'espère pourtant bien que, en l'épousant, ce n'est pas un sacrifice que tu fais.
— Comment ne serais-je pas profondément attaché^ , au sauveur de Jacques? répondit la jeune fille en éludant la question.
— Eh bien! moi, à ta place, je commencerais à m'inquiéter; n'est-ce pas, mon Jacques?
— J'ai déjà offert à ma sœur d'aller le chercher, dit Albéric, mais elle ne veut pas ..
— Il ne manquerait plus que cela ! Un mari qu'on amène par force î comme ce serait flatteur!
— Il ne s'agit pas de « par force, » mon enfant. Ce qui serait inconvenant et même ridicule dans telle.; situation, ne l'est plus dans l'autre. . Une douce vio-
lence n'est pas défendue, lorsqu'il s'agit de combler des vœux que le bénéficiaire n'ose pas exprimer... A moins que ce ne soit lui qui eût changé... Mais ton ' frère le saurait. Qu'en penses-tu, Jacques?
— Pierre n'a pas changé, répondit loyalement Albéric.
Pais il ajouta avec une profonde conviction qui ne s'appliquait pas seulement au capitaine :
— Quand on aime mad... Renée, c'est pour toute la vie.
Rougir et baisser les yeux, c'était la seule réponse possible à cette assertion qui pouvait, à bon droit, passer pour un engagement personnel.
— A la bonne heure! dit gaiement madame Penhoël, voilà un frère qui est aimable... Tu ne la remercies pasf
— C'est déjà fait! riposta vivement Albéric; un sourire suffit.
— Hélas! oui, c'est là un genre de réponse dont le sens m'échappe. Allons! ajouta la douce résignée^ me voilà rassurée sur le compte de Pierre, car c'est aussi mon enfant; il a été élevé avec vous, et c'est une garantie: on sait au moins qui l'on prend; on ne s'expose pas à des mécomptes... Supposez un mari qui m'enlève Renée, comme ce serait son droit, àia rigueur. Ah! tenez, quand cette pensée me vient.
— Cette pensée a tort de vous venir, ma mère, interrompit Albéric; Renée ne se marierait pas sans •y mettre la condition de ne jamais vous quitter; et, si elle l'oubliait, ce dont je la sais incapable, l'époux qui ne prendrait pas cet engagement de lui-même serait indigne d'elle.
Cette fois, le sourire supposé de tout à l'heure arriva au jeune homme en ligne directe, envoyé très réellement par deux jolies lèvres et le plus gracieusement du monde.
Depuis quelquesjours, il n'était bruit, danslepays, que de l'achat du vieux château par un anonyme: on avait douté d'abord, mais de nombreux ouvriers commençaient à le réparer. Certainement,, c'était moins douloureux que de le voir disparaître. Toutefois, peut-être que, bien au fond de son cœur, madame Penhoël l'eût-elle mieux aimé effondré et désert qu'habité par des étrangers.
On avait déjà passé en revue tous les acquéreurs possibles, et même impossibles, sans rencontrer juste, lorsque Yvonne revint, un beau matin du marché de Clisson sans y avoir fait aucune des acquisitions qu'elle préméditait : tant s'en fallait pourtant qu'Yvonne fût une écervelée; elle avait la cinquantaine et savait habituellement ce qu'elle faisait. Mais il y a des nouvelles en apparence si absurdes, des événements si inattendus que les têtes les plus solides se troublent un peu. Le panier de la vieille Bretonne était vide, mais sa tête était pleine, et il y bourdonnait une ruche de pensées toutes plus saugrenues les unes que les autres.
— Béni bon Dieu ! dit-elle en entrant dans le salon ; not'dame, not'demoiselle, not'monsieur, je vous le baille en cent de deviner ce qui arrive! J'en ai été quasiment renversée!
— Qu'arrive-t-il donc, Yvonne? demanda la douairière.
— J'avais donc rencontré la servante à M. le no-
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taire de Nort et que uous bavardions un brin, lorsque tout à coup, elle me dit comme ça : — A propos, le château de vos maîtres, vous savez qai l'a acheté?
— Non, que je réponds. — Eh bien, qu'elle médit, c'est Sulpice Kerveyn. — Not'garde?que je demande.
— Lui-même, qu'elle me dit... Vous pouvez bien croire que mes bras en sont tombés, et que j'en suis revenue daredare sans faire mon marché.
— Vous aurez mal compris, Yvonne, dit Renée.
— Avec ça, not'demoiselle, que je ne me le suis pas fait répéter à deux fois !
— En ce cas, c'est la servante du notaire qui est mal informée.
— Elle nettoyait dans le bureau, elle a vu Salpice apporter et compter l'argent... Ah ! le gueux! Où. a-t-il pu voler tout ça? Le château à ses maîtres ! Un homme qui n'a jamais mangé que vot'pain ! Tenez voulez-vous que je vous dise? Je me suis toujours doutée qu'il avait une cachette... Il fait peut-être partie d'une bande... Il faut toujours se méfier de ces gens qui vivent dans les bois... Et dire qu'il venait là, tranquillement, se reposer dans ma cuisine, qu'on lui aurait donné le bon Dieu sans confession!... Ah! bien! il cachait joliment son jeu! Mais je suis plus fine que je n'en ai l'air, yoyez-vous... Depuis quelque temps, il avait des airs mystérieux, et je me disais : « Il y a du louche. »
— Il doit y avoir là-dessous quelque malentendu, reprit madame Penhoël. Jusqu'à preuve du contraire je tiens Sulpice pour un brave et digne homme.
— Si notre ami Sulplice avait fait un mauvais coup, dit Albéric en haussant les épaules, ce ne serait pas
ici, où on le connaît, qu'il viendrait étaler son changement de fortune !
— Tenez, le voilà là-bas, ce brigand, appelez-le et vous verrez vous-mêmes.
Le vieux garde accourut à l'appel de Renée.
— Sulpice, lui dit la jeune fille, apprêtez-vous à rire, car je vais vous adresser une question absurde. Est-il vrai que vous soyez devenu propriétaire ?
— Propriétaire de quoi, nofdemoiselle? demanda je vieillard en clignant de l'œil à M. d'Hauterive.
— Du château de Mazerolles.
— Qui est-ce qui dit cela?
— C'est Yvonne.
— Il faut la laisser dire puisqu'elle a besoin de parler; le silence, ça la rend malade.
— Malade ou non, je suis une honnête femme; et si j'ai queuques sous de côté, ils sont bravement gagnés... J'en connais qui se donnent des airs de garder les bois, pour avoir le prétexte de roder la nuit, et qui ne pourraient pas en dire autant de leur saintfrusquin.
— Hein ! qu'est-ce que c'est? s'écria le vieillard, en lançant à Yvonne un regard de colère.
— Allons, Sulpice, du calme! ordonna le comte avec un demi-sourire, il n'y a ici qu'Yvonne qui vous accuse... et encore l'accusation ne me paraît-elle p^s des plus offensantes... Diabla! n'achète pas un château qui veut!
— J'aurai sans doute gagné un lot à la loterie, j reprit le garde, de cet air narquois qui semble avouer pour mieux donner le change: mais non, je me trompe : j'ai trouvé un million en écus de six livres i
dans la garenne, au pied d'un arbre; il y aura de quoi fricoter, et si Yvonne veut entrer à mon service, - je ne regarderai pas à quelques pistoles de plus ou de moins.
— Plus souvent que j'voudrais d'un argent comme ça.
— Vous, Sulpice, demanda madame Penhoël, parlons sérieusement : qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout .cela?
— Il y a de vrai, nol'dame, qu'Yvonne serait à sa place aux petites maisons: elle n'est plus dans son
-bon sens, c'te femme, faut avoir pitié d'elle! Et, comme la Bretonne allait répliquer :
— C'est bon, ma fille, en voilà assez, dit madame Pephoël en la congédiant: si vous ne voulez pas que nous dînions par cœur, il est temps que vous retourniez au marché.
Yvonne s'en alla en bougonnant. Sulpice s'esquiva, du môme coup, pour éviter des questions, qu'on ne songeait pas d'ailleurs à lui adresser, tant il était naturel que l'on prît tout cela pour un quiproquo?
— Sapristi! cornait-il plaisamment aux oreilles de la servante en l'accompagnant malgré elle, faut-il que
4 J'aie de la chance! Un million en écus de six livres !...
? Tous des Louis XVI !... C'est quelque gros bonnet qui aui'a enterré là sa fortune, pendant les guerres... et que c'était lourd ! il m'a fallu la voiture du meunier pour les enlever; j'vas demander un titre et des armoiries au gouvernement.
— Oui, ça t'ira bien, comme un chapeau à plumes sur la tête d'un àne.
— Kerveyn tout seul, ça ne peut plus aller, pour-
suivit Sulpice; même que, quand j'aurai acheté les anciens bois du domaine, je pourrai les garder à cheval... Dis donc, vieille jeunesse, si tu trouvais un épouseux, je te baillerais une dot qui te rajeunirait de vingt-cinq ans.
— Va toujours, mécréant! fulmina Yvonne en reprenant la route de Clisson : garde tes écus pour racheter ton âme qui sent le roussi.
— C'est comme ta gibelotte de ce matin, riposta de bin le caustique vieillard.
Après de longs déchirements, après s'être bien mis en face de lui-même, comme un brave et honnête homme qui ne veut pas s'en faire accroire, Pierre Lambert décida qu'il se déroberait à la reconnaissance de mademoiselle Penhoèl.
Son raisonnement le plus concluant était celui-ci :
— A supposer môme que Renée ne fasse pas un sacrifice, et qu'elle m'épouse autant par inclination que par gratitude, on ne m'empêchera jamais de redouter le contraire. Je sens que mon mal est incurable, je douterai toujours. Ce serait comme un ver intérieur qui rongerait incessamment mon bonheur: soupçonneux et maussade malgré moi, nous souffririons l'un par l'autre avec tous les éléments d'une félicité parfaite. Que serait-ce si, aimant Albéric, elle ne m'acceptait que par devoir et par probité?
Mais il ne suffisait pas de se meurtrir le cœur et de refuser la main de mademoiselle Penhoël; il fallait encore que ce refus fût appuyé de motifs tels qu'il ne serait plus possible de le combattre.
294 LE CLOS-BÉXI
— Allons, se dit Pierre, ayons du courage; coupons dans le vif-, accusons-nous d'ingratitude, de trahison; déshéritons-nous de toute sympathie.
Et, après avoir longtemps cherché de quelle tache il pourrait, en apparence, souiller son âme si loyale, il écrivit à son ami la lettre suivante, qu'il s'efforça de rendre aussi gaie, aussi dégagée, d'ailleurs, que possible :
« Celte, 10 juillet 1856.
» Mon cherAlbéric, apprête-toi à tomber des nues; je te préviens dans la charitable pensée d'amortir ta chute... L'homme est un rien qui vaille : les caméléons et les girouettes ne sont rien auprès; je parle surtout pour moi, dont le cœur n'avait été jusqu'ici rempli que par une seule image, que je croyais éternelle et qui le sera certainement au point de vue de' l'amitié la plus dévouée, mais à côté de laquelle il vient d'en surgir une autre, impérieuse, despotique, absorbante, que j'ai vainement essayé de chasser.
» Gomment s'est produit cet envahissement? mon pauvre ami, il me serait bien impossible de l'expliquer. Il te suffira de savoir que, il y a quelques dimanches, étant allé à la messe militaire dans mon état normal, j'en suis sorti, un quart d'heure après, avec tous les symptômes d'un grave dérangement dans mes affections. La faute en était à une robe bleue, à mille raies, qui s'est mise depuis à faire, dans mes rêves, le froufrou le plus obstiné.
8 L'habitude est, ici à l'issue de la messe, de se planter devant le portail pour voir défiler les dames. La petite robe bleue boitait un peu, comme on dit que boitait mademoiselle de La Vallière, presque de façon à n'en être que plus gracieuse.
— » Bon ! me suis-je dit, voilà une jeune personne que je n'aurais pas trop de peine ta suivre.
» La sympathie mène h la curiosité : cinq minutes après, je savais que c'était la fille d'un capitaine de vaisseau en retraite, pour lequel j'avais précisément des lettres de recommandation oubliées dans mon portefeuille.
•) Le reste s'explique tout seul: cela se trouve admirablement, car j'éprouverais quelque honte à l'expliquer moi-même. 0 fragilité humaine! Je me marie... et voilà le grand mot lâché!
» J'allais écrire à mademoiselle Penhoël, moins pour la prier d'excuser une détermination dont elle sera heureuse, j'en suis sûr, que pour lui rendre officiellement une liberté dont elle avait eu la générosité de me faire l'arbitre; mais j'ai pensé que, la Providence t'ayant amené au Clos-Bèni^ ma cause ne pouvait que gagner à être plaidée par toi.
» Méprise-moi, moque-toi de moi, jette-moi la pierre, dis que mon cœur est à fond de sable et que la moindre brise emporte mes serments. Je suis résigné à tout, sauf pourtant à ce que tu ne me croies plus, comme par le passé,
» Ton dévoué camarade,
p. LAMBERT.
J'apprends un peu tard que ce qui m'a-
yait le plus subjugué dans ma future, n'est qu'accidentel. Elle s'était démis le pied en tombant; d'ici à quelques semaines il n'y paraîtra plus. Hélas! voilà une illusion de perdue, mais il faut bien se résigner! »
D'Albéric à Pierre.
« Le CIos-Béai, 12 juillet 1856.
B Mon cher ami, tu me contes là des histoires à dormir debout. Je te connais trop pour m'y laisser prendre. Il doit y avoir, là-dessous, quelque nouvelle et généreuse abnégation dont je crains de deviner le mobile... Tes doutes, si tu en conserves, tourneront presque à roiïeuse; ils n'ont aucune raison d'être. Tu ferais, du môme coup, le malheur de madame Penhoël, celui de mademoiselle Renée et le tien: je crois pouvoir prendre sur moi de te l'affirmer.
y Bien entendu que ta lettre est comme non avenue, et je me garde bien d'en souffler mot à qui que ce soit.
» A toi de cœur,