‹ Les viveurs d'autrefois (volume 2)Chapitre 18 sur 21 · LE CHATEAU DE LORMOIS · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE LORMOIS

— SUITE

.'CiVifiMua iJ'U

LE CHATEAU DE LORMOIS. {SuitC

M. de Gout-Kérieux en mettant pied à terre monta tout d'abord dans l'appartement qui lui était destiné , et écliangea ses vêtements de voyageur contre un costume des plus galants , et qui n'eût point été déplacé dans la grande allée de Versailles.

C'était d'abord une veste de taffetas blanc brodée en argent, et sur laquelle flottaient négligemment les dentelles de Malines d'un jabot magnifique.

L'habit était de velours grenat, brodé en or avec une richesse singuhère.

. Une culotte de taffetas , blanche comme la veste, des bas de soie dessinant une jambe nerveuse et bien prise , des souliers à talons rouges et une épée de cérémonie complétaient la toilette de M. de Gout- Kérieux,

Hector descendit au salon.

Diane n'était point encore rentrée d'une promenade qu'elle faisait dans le parc , et notre héros eut tout le temps d'exa-

miner la pièce dans laquelle il se trouvait.

C'était ui>vaste salon, occupant en largeur et en profondeur la moitié du rez-dechaussée, et prenant jour sur la terrasse par cinq hautes et larges croisées.

Ce salon avait dans son aspect quelque chose de triste et de solennel malgré les flots de lumière qui jaillissaient par de nombreuses ouvertures sur son parquet brillant. Cette impression tenait sans doute à la teinte sombre des boiseries de chêne aux panneaux sculptés dont le temps avait à la longue noirci et pour ainsi dire vernissé les moulures.

Un effet semblable avait eu lieu pour les tableaux enchâssés de distance en dis-

lance, dans de riches cadres un peu ternis.

Ces tableaux reproduisaient la longue série des ancêtres du châtelain , depuis le premier Lormois , dont l'existence à demi . fabuleuse se perdait dans les brumes du moyen-âge, jusqu'au marquis alors vivant et dernier représentant de sa race, puisque Diane ne lui donnait pas d'enfant.

Ils étaient là tous ces gentilshommes du temps passé.

C'était un pêle-mêle de barbes rudes et de moustaches rousses, de faucons sur le poing et de poings sur la hanche.

Parfois , un beau lévrier, un noble cheval de bataille ou quelque serviteur fidèle apparaissait sur le second plan.

Çà et là on remarquait un pourpoint de soie ou de velours ; mais les armures de guerre, les hauberts, les cottes démailles dominaient.

Les trois ou quatre derniers portraits avaient la mine assez galante, Tair joyeux et le sourire aux lèvres; mais à mesure qu'on remontait vers des dates plus lointaines , les visages s'assombrissaient , les yeux devenaient plus durs et les sourcils plus farouches.

La plume ne saurait facilement dépeindre la physionomie terrible que l'artiste avait prodigué à certains marquis de Lormois , sous la visière à demi baissée de leurs casques de fer.

11 y avait aussi des portraits de femmes.

Les unes belles , les autres laides, mais toutes singulièrement nobles , à en croire les nombreux quartiers de l'écusson placé dans le coin gauche de chacun de ces tableaux.

Le portrait de Diane , la marquise actuelle , était le seul qui ne fut point armorié.

Aux deux extrémités de la pièce , s'élevaient de hautes cheminées , où la moitié d'un chêne aurait brûlé sans peine.

L'écusson des Lormois se reproduisait sur le marbre sculpté de leurs chambranles , sur les lourds chenets, et jusque sur l'immense plaque de fer battu qui formait l'âtre.

I) Ai'TiiEFOIS. ZiU

Tout autour du salon étaient rangés dans un bel ordre de hauts fauteuils blasonnés qui semblaient attendre une assemblée absente.

Au milieu de cette magnificence antique, à laquelle M. de Lormois n'avait rien voulu ni rien dû changer, car il regardait (et non sans raison, selon nous), ces vieux meubles et ces vieux portraits comme titres de famille et comme chose sacrée, au milieu de tout cela, disonsnous, et dans l'embrasure de l'une des fenêtres , on remarquait une chauffeuse et une table à ouvrage de cette forme gracieuse et maniérée alors à la mode et baptisée du nom de Pompadour :

Ces deux objets arrivaient de Paris.

C'étaient la chauffeuse et la table à ouvrage de Diane.

Hector eut un instant l'envie d'aller se mettre à genoux devant eux, dans une muette adoration.

Soudain la porte s'ouvrit, et la marquise elle-même entra dans le salon.

Elle était vêtue' d'un peignoir de taffetas blanc, serré négligemment par une cordelière de soie autour de sa taille, fine, souple, cambrée et voluptueuse.

L'une de ses mains aussi blanches que son peignoir jouait avec un des rubans couleur de feu fixés à son corsage.

Les boucles soyeuses de sou admirable

chevelure brune, à demi-dépoudrée, encadraient l'ovale charmant de son visage.

L'entourage sombre des vieux meubles et des vieux portraits servait pour ainsi dire de cadre à sa jeune beauté, qui ressortait éblouissante sur ce fond obscurci,^ comme une apparition lumineuse se détacherait sur les ténèbres.

Jamais Hector n'avait vu Diane si charmante.

Elle était entrée lentement, les yeux fixés sur un bouquet qu'elle tenait de la main gauche elle, et ne semblait point se douter qu'il y eut quelqu'un dans le salon.

M. de Cout-Kérieux, absorbé dans une

260 LES VIVEUfiS

contemplation, ou plutôt dans une adoration extatique, garda le silence pendant un instant.

Cependant il comprit bien vite qu'il risquerait de jouer un rôle ridicule en se taisant plus longtemps, et il dit tout bas, bien bas, afin de ne point arracher brusquement la jeune femme à la rêverie dans laquelle elle paraissait plongée :

— Madame la marquise...

Diane releva vivement la tête.

— Vous ! vous ici, monsieur le marquis ! s'écria-t-elle en feignant d'avoir ignoré jusque-là l'arrivée du jeune homme, arrivée qu'elle savait depuis un qiiart-d'heure.

d'altulfois. '26\

— Suis-je donc venu trop tôt? demanda-t-il presqu'en tremblant.

— Pouvez-vous le supposer?

— C'est qu'à voir votre surprise... votre étonnement...

— Vous vous trompez, interrompit la jeune femme, je ne suis ni surprise ni étonnée, mais heureuse de voir que vous ayez pensé si vite à vos amis absents.

Et Diane appuya sur ce mot : amis.

— Oh ! Madame, que vous êtes bonne !

fit Hector enivré de joie par cette réception gracieuse : aussi bonne que belle ! c'est tout dire !

— Allons, Monsieur, pas de flatteries.

202 LES VIVLtJ'.S.

je vous en conjure, autrement je me croirais encore dans mon salon de Paris, entourée dune foule de fades courtisans. Nous sommes ici dans les bois, au fond d'une province, et la vérité seule y a droit de bourgeoisie... Ne l'oubliez pas, monsieur le marquis...

— C'est m'autoriser à vous dire à toute heure que je vous aime plus que ma yip, qu'un de vos regards me rend fou, que

— Silence ! fit Diane avec un geste coquet. En admettant que ce que vous me racontez là soit vrai...

— Oh [Madame!...

— 11 y a, [si je ne me trompe, un vieux

d'autrefois. 2G3

proverbe qui prétend que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire... Tenez, demandez plutôt à M. de Lormois que voici.

En effet, le mari de Diane entrait dans le salon.

— De quoi s'agit-il, mon~ cher hôte?

fit-il en s'adressant à Hector qui, tout à la fois étonné et embarrassé de Faplomb de la marquise, ne sut que répondre dans le premier moment.

Diane avait prévu cet embarras, aussi répliqua- t-elle sans hésiter :

— M. de Cout-Kérieux me demande si je compte suivre à. cheval les chasses de cette saison, je lui réponds que je suis un intrépide écuyer, une véritable Diane

chasseresse, et j'en appelais à vous pour attester mes talents en équitation.

— n est certain, dit M. de Lormois, que Diane monte à cheval avec une intrépidité qui m'épouvante quelquefois, et vous la verrez à l'œuvre..:

— Ah ! reprit Diane en souriant, quand j'ai dit : Qui m'aime me suive! il faut monter un véritable Hyppogriphe pour ne point se laisser distancer...

Elle se tourna vers Hector, et ajouta en le regardant fixement :

— Me suivrez-vous , monsieur le marquis ?

Le jeune homme s'incUna sans répon-

d'autrefois. 265

dre, car il sentait à merveille que dans ce moment son accent l'aurait trahi.

Il était deux heures.

Un valet de pied ouvrit la porte du salon et rompit la conversation par ces mots ;

— Madame la marquise est servie.

Nous ne saurions donner à nos lecteurs qu'une idée très imparfaite des jouissances infinies qui remplirent les premières journées d'Hector au château de Lormois.

La matinée était habituellement consacrée à la chassé à courre.

Diane, en costume d'amazone, c'est-kdire vêtue d'une longue robe de drap vert à brandebourgs d'or, et coiffée d'un chapeau de feutre gris aux larges ailes, dont la plume blanche flottait au vent, accompagnait son mari et M. de Cout-Kérieux.

Son ravissant costume rehaussait encore sa beauté, et c'était merveille de la voir guidant avec une adresse et une audace peu communes le cheval andaloux qu'elle montait, le dompter d'une main denfant dont la peau fine et délicate cachait des nerfs d'acier, bondir avec lui par-dessus les obstacles sans même vaciller sur sa selle, et parfois, murmuraiitson fameux:

d'autuefois. ?C7

Qui m'aime me suive! se lancer dans l'espace avec une intrépidité telle que les plus déterminés chasseurs devaient bientôt renoncer à l'accompagner.

Est-il besoin de dire que dans ces, occasions M. de Cout-Kérieux ne se laissait guère devancer?

Le soir, Hector faisait de la musique avec Diane, et sa voix frémissait de volupté en s'unissant à celle de la jeune femme dans les langoureuses mélodies des ariettes à la mode.

Tout cela c'était du bonheur.

Un bonheur d'autant plus complet qu'il était pur de tout mélange de soucis et de tourments jaloux.

C'était bien pour lui, pour lui seul que Diane se parait, pour lui seul que Diane était belle !

Enfin, suprême félicité! l'appartement de la jeune femme et celui de M. de Lormois étaient aux deux extrémités du château, séparés l'un de l'autre par une dou* zaine de pièces immenses, et chaque nuit Hector, depuis la tourelle où il logeait, voyait les lumières s'éteindre successivement chez le marquis et chez la marquise.

Donc

Et c'était un bonheur de plus. . . les hommes sont si crédules sur ce chapitre.

Selon les us et coutumes de l'époque,

d'autrefois. 2r)9

on dînait à deux heures de l'après-midi au château de Lormois, et l'on soupait entre huit et neuf heures du soir.

Le souper ! qu'il nous ,soit permis de le dire en passant, nos pères ont fait preuve d'unedéplorable inintelligence enblasphémant ce qu'avaient adoré leurs pères, et en laissant tomber en désuétude le souper^ le seul amusant, le seul joyeux de tous les repas.

Une tentative, qui semblait devoir être couronnée de succès, avait bien été tentée dans ces dernières années par les viveurs élégants de notre génération.

Peut-être n'aurions-nous point tardé beaucoup à remettre le souper tout-à-fait en honneur.

270 LES VIVl.lRS

Mais la RÉPUBLIQUE est venue (que la tombe qui se refermera sur elle lui soit lourde) ! En même temps sont arrivés la

misère et le deuil, et le souper s'est enfui, épouvanté par les haillons sanglants de cette parodie de quatre-vingt-treize !

Ce petit-fils de la Régence , ce repas aristocratique s'il en fut, ne s'accommode point de la hideuse Marseillaise, il lui faut des chansons plus galantes.

En vain le citoyen Marrast, ex-démocrate, ex-rédacteur en chef du National, aujourd'hui président de la Chambre, et surnommé le dernier marquis, a-t-ii voulu

d'autrefois. 21i

ressusciter le souper slux accords siMoux du Ça ira^ le souper est mort, bien mort, et pour longtemps !

Page 1