LE ROND-POINT
— SUITE
LE BOND-POINT. [Suïle.)
Le soir de ce même jour, à la tombée de la nuit, et au moment où M. de Lormois faisait sa promenade accoutumée, le hasard voulut que Diane et le marquis de Cout-Kérieux se trouvassent ensemble et seuls au salon.
L'obscurité descendait, nous venons de
le dire, mais les dernières clartés du crépuscule jetaient à travers les vitres des hautes fenêtres une lueur douce et voilée.
Quand Hector entra, Diane était assise au fond de l'une des profondes embrasures où d'habitude elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie.
Ses deux mains se joignaient sur Tun de ses genoux, son regard errait dans le vague, contemplant, sans les voir, les étoiles naissantes au-dessus des grands arbres.
En entendant le bruit léger des pas d'Hector, elle tourna à demi la tête, mais elle reprit aussitôt son attitude distraite et rêveuse.
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Hector s'assit sur un tabouret aux pieds de la jeune fename.
Diane le laissa faire. Elle abaissa ses yeux vers lui, et rencontra son regard qui s'attachait avec ivresse sur le doux et beau visage qu'il entrevoyait dans l'ombre.
Il prit doucement une des mains de la marquise. Cette main lui fut abandonnée.
Alors il se mit à genoux.
Diane pencha vers lui son front. Pendant un instant leur souffle et leurs cheveux se mêlèrent.
— Diane... murmura le jeune homme d'une voix que l'émotion rendait tremblante.
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La marquise se redressa soudain. On eût dit qu elle s'éveillait d'un rêve, à la voir passer la main sur son front tandis qu'elle disait tout bas et comme se parlant à elle-même:
— 11 faut que cela finisse ! il le faut ! il le faut !
Et sans attendre qu'Hector l'interrogeât, elle reprit :
— Monsieur le marquis. . .
— Madame... fit Hector qui se sentit le cœur serré, tant une froideur de glace avait subitement remplacé l'éclair de passion qu il s'attendait à voir briller.
— Monsieur le marquis, poursuivit la
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jeune femme, j'ai à vous parler, j'ai à vous dire des choses sérieuses et tristes; je vous supplie de m'écouter sans m'interrompre ; je vous supplie de me comprendre et de me pardonner. . .
— Vous pardonner, Madame ! s'écria le marquis, ai-je bien entendu? Vous pardonner, moi! mais qu'aurais-je à vous pardonner? vous jouez-vous de moi, et que signifient vos paroles?
— Je vous ai prié, mon ami, de ne point m'interrompre. Vous m'aimez, Hector, vous m'aimez, je le sais, d'un amour sincère et profond.
— Oh! bonheur! vous le savez! vous le croyez!...
ôOO LES VIVEURS
— Armez-vous donc de courage et de résolution, mon ami, car c'est cet amour que je viens vous supplier de vaincre...
— Jamais ! j'aimerais mieux mourir!
— Vous ne mourrez point, et vous cesserez de m'aimer, quand je vous aurai bien fait comprendre que votre amour est sans but et qu'il est sans espoir.
— Sans espoir! que dites-vous, mon Dieu ! étais-je donc égaré par un rêve de fol orgueil, quand il me semblait que votre regard devenait presque tendre en se fixant sur moi; quand il me semblait que votre voix se faisait plus douce en me parlant; quand je croyais, enfin, ne voir dans votre accueil ni indifférence ni dédain?...
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— Non, vous ne rêviez point, car tout cela était réel...
— Eh bien! Madame?
— Eh bien! mon ami, je vous le disais tout-à-lheure , j'ai besoin d'un pardon, car j'ai été coupable... bien coupable...
— Je ne vous comprends pas !
— J'ai joué avec vous le triste jeu de la coquetterie... j'ai voulu vous attacher à mes pas pour me distraire des fades adulateurs dont mes salons étaient remplis... Aujourd'hui je comprends ma faute, et je tâche de la réparer, en vous disant avec une complète franchise, que je conserverai toujours pour vous une vive et sincère
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affection, mais que je n'aurai jamais d'amour...
Diane, en parlant ainsi, obéissait tout à la fois à un sentiment généreux et à un insiinct de prudence. D'une part, elle voyait la passion d'Hector grandir de jour en jour, et elle se reprochait d'avoir, par ses encouragements perfides, attisé cet incendie ; de l'autre, elle craignait que M. de Cout-Kérieux, s'il continuait à vivre plus longtemps si près d'elle, ne tinit par ouvrir les yeux sur la coupable intimité qui l'unissait au comte Roland.
Hector, lui, avait écouté la jeune femme avec une stupeur morne et croissante. 11 lui semblait sentir la vie s'en aller de son âme, tandis que Diane lui disait avec calme
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qu'elle ne l'avait jamais aimé et qu'elle ne l'aimerait jamais.
Pendant un moment, il lui sembla que le sang s'arrêtait dans ses veines , et que son cœur cessait de battre; mais soudain une pensée inattendue traversa son esprit, rénergie lui revint à flots , et il s'écria avec une exclamation passionnée :
— Diane ! Diane ! vous me trompez , ou vous vous trompez vous-même ! Je ne peux-pas, je ne veux pas vous croire... Pourquoi vous croirais-je, d'ailleurs ? estce autrefois que vous disiez vrai, alors que vos regards et vos sourires étaient tout chargés de promesses d'amour? Est-ce aujourd'hui, aujourd'hui, que votre voix est froide Qt que vos yeux semblent glacés ?
Je crois au passé, Diane, et je renie le présent ! et puis d'ailleurs il me reste l'avenir.... J'attendrai, madame, j'attendrai le jour où k force de passion et de dévouement je vous aurai prouvé que je suis digne de votre tendresse , et alors vous m'aimerez... il le faut... je le veux... et je vous j ure q ue cela sera î . . .
Et sans laisser à madame de Lormois le temps de répondre un seul mot, Hector se leva, sortit précipitamment du salon et s'enfonça dans les jardins.
Il allait droit devant lui , la tète nue , le front brûlant, perdu dans ses craintes, dans ses désirs et dans ses espérances , et se répétant l'une après l'autre les moindres paroles qu'il venait d'entendre pro-
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noncer à Diane dans l'entretien précédent.
Le hasard le conduisit à son insu dans l'allée couverte où le marquis de Lormois se promenait d'habitude.
Arrivé au rond-point, il se laissa tomber 'sur un banc de pierre , s'adossa machinalement au piédestal de l'une des statues., et son âme s'envola de plus belle dans les domaines de la rêverie.
• Quelques minutes s'écoulèrent ainsi.
L'obscurité avait remplacé peu à peu les dernières lueurs du crépuscule. Un silence profond régnait sur le parc et sur les jardins. Tout-à-coup retentit dans le massif et derrière Hector un bruit sem-
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blable au grincement d'une clé tournant dans une serrure rouillée.
M. de Cout-Kérieux ignorait l'existence de la petite porte dont nous avons parlé.
11 obéit à un vague sentiment de curiosité , et resta assis , immobile et silencieux.
Au bruit de la serrure succéda celui de la porte elle-même qu'on faisait tourner avec pi^écaution sur ses gonds criards.
Les arbrisseaux du massif furent entr'ouverts par une main furtive , et Hector entrevit vaguement, à dix pas de lui , les silhouettes de deux hommes qui s'arrêtèrent un instant et parurent écouter.
d'autrefois. 507
Nul bruit ne se faisait entendre.
Les deux hommes firent quelques pas , et se parlèrent à voix basse.
Pourtant au milieu du silence de la nuit, Hector put distinguer ces mots :
— As-tu laissé la porte ouverte ?
— Parbleu !
— C'est bon. On nous a dit l'allée à gauche, n'est-ce pas?
— Oui.
— Nous y sommes. Voilà le rond-point.
Il passera devant nous.
— S'il vient... j'ai peur qu'il ne soit trop tard.
— Eh ! non î
— Dans tous les cas, ça serait ta faute , tu n'en finissais pas !...
— Qu'est-ce que tu veux , j'ai besoin de boire avant de travailler !
— Et l'autre, où est-il?
— A la baraque.
— Avec l'argent?
— Sans doute Sitôt la besogne faite
on nous paie et nous filons.
— Chut! je crois entendre quelque chose.
F^es deux hommes disparurent dans
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l'ombre et se confondirent avec la verdure qui les environnait.
Le cœur d'Hector battait avec violence.
Il entrevoyait quelque projet sinistre.
Quels étaient ces hommes? qu'attendaient-ils? que voulaient-ils?
Il n'était point d'ailleurs exempt de toute inquiétude pour lui-même. Si sa présence était découverte , sa vie pouvait courir un danger des plus graves.
Que faire, avec une épée de parade plus élégante que dangereuse, contre deux assassins, armés peut-être jusqu'aux dents?
Devait-il essayer de fuir et donner l'alarme au château?
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Devait il au contraire rester où il était , altendre et protéger autant qu'il le pourrait celui qu'on allait attaquer, sans doute?
11 hésitait encore quand un pas retentit sur le sable de l'allée couverte.
Ce pas était lent, calme et s'approchait peu à peu.
Déjà le nocturne promeneur touchait presque au rond-point.
Hector reconnut le marquis.
11 se leva pour courir à lui.
11 ouvrit la bouche pour crier : prenez garde!
Mais avant qu'il ait eu le temps de faire
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un mouvement ou de prononcer une parole, les deux hommes embusqués quittèrent à !a fois leurs cachettes, et s élancèrent sur M. de Lorniois.
Ce dernier, surpris à l'improviste , ne put même porter la main sur la garde de son épée.
L'un des assassins l'étranglait avec sa cravate qu'il lui tordait autour du cou, tandis que l'autre cherchait la place du cœur avec la pointe de son poignard.
C'en était fait du mari de Diane, quand soudain la scène changea.
Hector, arrivé par derrière, surprit les assassins à son tour et plongea son épée jusqu'à la garde entre les épaules de
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l'homme qui tenait le marquis à la gorge.
Le misérable tomba en poussant un cri rauque et bien vite étouffé par le sang qui jaillit de sa bouche.
Son compagnon, épouvanté, lâcha son poignard et s'enfuit.
M. de Lormois n'avait d'autre mal qu'une profonde meurtrissure au cou, et une déchirure fort légère à la poitrine.
Il courut au château avec Hector, son sauveur, et tous deux revinrent sur la scène du crime accompagnés de domestiques qui portaient des torches et des flambeaux.
On releva le cadavre de l'assassin tué
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par Hector. Il était étranger au pays, et personne ne l'avait jamais vu, excepté cependant M. de Cout-Kérieux qui reconnut en lui l'un des coupes-jarrets dont il avait surpris le rendez-vous dans les bois avec l'homme en souquenille bleue.
La petite porte fut trouvée ouverte.
Une clé était encore dans la serrure, et cependant l'autre (la seule avait-on cru jusqu'à ce jour) pendait encore suspendue à son clou, sur le grand tableau numéroté de la chambre de l'intendant.
M, de Cout-Kérieux raconta les faits dont il avait été témoin pendant sa promenade du matin.
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On se transporta aussitôt à la maisonnette désignée par lui.
Elle était vide; seulement, le complet désordre qu'on y remarqua et des restes de linges et de vêtements achevant de se consumer dans une cheminée, attestaient un brusque départ.
On interrogea le propriétaire ; il avait loué quelques jours auparavant à un étranger qui Tavait payé d'avance et dont le signalement s'accordait à merveille avec celui de l'homme au visage bourgeonné.
En apprenant tous ces détails, et surtout en voyant la clé, Diane pâlit et fut
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au moment de se trouver mal, car cette clé, elle l'avait donnée elle-même au comte Roland de Villarcy.