LES VI VELUS
grande pour distinguer les traits , mais une robe de chambre, qui, à en juger par l'éclat mordoré de ses couleurs, devaitêtre d'un lampas magnifique.
Le second personnage portait une sou-
quenille bleue par dessus des vêtements de paysan.
Ils causèrent tous deux pendant un instant, puis l'homme à la souquenille s'éloigna, et la porte de la maison fut refermée.
Or, la direction prise par le deuxième interlocuteur l'amenait précisément du côté où notre héros invoquait vainement les Muses.
Il n'était plus qu'à une vingtaine de pas
de M. de Cout-Kérieux, quand il aperçut ce dernier.
A son aspect, il tira de sa poche un large mouchoir de toile, feignit de se moucher afin de cacher ses traits sans affectation , fit un détour à gauche , hâta le pas , et ne tarda point à s'enfoncer dans le bois où il disparut.
Mais Hector avait eu le temps d'entrevoir sa figure , figure commune quoique spirituelle et narquoise , éclairée par des yeux de renard , et coupée en deux par un nez dont l'excessif vermillon attestait un culte exagéré de la divine bouteille.
Hector connaissait ce visage caractéristique; il l'avait vu jadis; mais où? mais quand?
288 LES VIVKURS
Voilà ce dont il lui fut impossible de se rappeler, et comme dans ce moment l'inspiration fugitive vint par malice souffler à l'oreille du malheureux poète juste la moitié d'^un hémistiche longtemps cherché, on devine qu'il ne se préoccupa point davantage d'évoquer ses souvenirs peu fidèles.
Après un temps assez long de labeur infructueux, M. de Cout-Kérieux remonta ^ à cheval et continua sa promenade à travers les bois.
Il remarqua seulement en passant à côté de la maisonnette que les volets et les contrevents en étaient soigneusement fermés.
Hector avait élé poussé par le hasard,
d'autrefois. 289
OU plutôt par le caprice de sa monture, du côté de cette partie des taillis où l'homme en souquenille avait disparu lui-même.
Au bout de quelques centaines de pas , et au moment de déboucher dans une clairière, il entendit un bruit de voix, et bientôt il aperçut trois individus qui discutaient avec beaucoup d'action.
L'un d'eux était l'homme qu'il avait vu peu d'instants auparavant.
A l'aspect d'Hector il tourna de nouveau les talons, et se perdit sous la feuillée.
Le marquis poussa son cheval de manière à passer à côté des deu» autres , dont l'aspect ne manqua point de le surprendre quelque peu.
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Et certes il y avait de quoi.
Figurez-vous ce type étrange et bien connu du spadassin coupe jarret , comme on en trouvait alors dans tous les mauvais lieux de Paris , et dont les dessinateurs et les graveurs de l'époque ont à l'envi reproduit les allures excentriques.
Sur la tête un large chapeau de feutre déformé, crânement incliné du côté droit, et orné d'un nœud de ruban fané et effiloqué.
Pourvêtement, un pourpoint graisseux constellé de taches, brodé de déchirures, et un haut de chausses presque indécent.
Joignez à ceci une longue brette à garde
d'autiœfois. 291
de fer, battant les mollets d'un air provocateur.
Imaginez une figure maigre et dont la peau semble tannée , tant elle est adhérente aux os, et recouverte d'une couche de bistre. Deux moustaches noires, démesurément longues , soigneusement cirées , et dont les pointes menacent le ciel.
Représentez-vous tout cet ensemble peu flatteur, et vous aurez une idée exacte des deux personnages auprès desquels passa M. de Cout-Kérieux, et qui se servirent de leurs chapeaux comme d'un éventail pour lui dérober en partie leurs traits.
— Vertudieu ! se dit Hector , quand il
les eut dépassés. Les bois de ce pays-ci, sont peuplés d'une façon singulière.
Il continua sa route , et chemin faisant se posa plus d'une fois cette question :
— - Qui diable peut être ce gaillard au nez rouge, que je connais, j'en suis certain , et qui donne des rendez-vous à ces oiseaux de mauvais augure ?
Mais en dépit de toutes ses recherches la mémoire d'Hector resta infidèle.
C'est donc à nous d'apprendre à nos lecteurs, que l'homme à la souquenille bleue n'était autre que mons Champagne , le fidèle valet de chambre du comte Roland de Yillarcy.