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lugubres pensées qui lui servaient de cortège , pour ne plus voir que les magiques tableaux que Paris présentait à son esprit dans un lointain et féerique mirage.
Les phases diverses de la lutte intérieure que Roland venait de subir, s'étaient l'une après l'autre peintes sur son visage, et Richard, placé en face de lui comme nous l'avons dit , n'avait point perdu une seule des nuances fugitives reflétées successivement par la physionomie de son compagnon.
Tant que la tristesse avait voilé les regards de Roland, une tristesse semblable, mêlée d'une sorte de découragement, avait assombri de même les yeux de Richard.
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Quand l'attitude du jeune comte exprima son hésitation croissante à poursuivre le voyage commencé, l'anxiété et l'effroi se peignirent sur les traits du fils de Geneviève.
Mais quand, enfin, le triomphe de Roland sur les appréhensions qui l'assiégeaient devint évident, et quand le nuage se fut graduellement dissipé, un éclair de triomphe étincela dans la prunelle de Richard, et un geste mal dissimulé, mais cependant inaperçu , sembla dire qu'il prenait possession de l'avenir.
Roland releva la tète et dit :
-Richard?....,
— Que voulez-vous, mon frère? répondit ce dernier.
11 est bon d'expliquer en passant à nos lecteurs que, grâce à une enfance et à une éducation communes, une sorte de familiarité de langage s'était perpétuée entre les jeunes gens. Tous deux ils s'appelaient mon frère, seulement Roland tutoyait Richard, sans être tutoyé par lui.
— Nous voilà donc partis ! fit le jeune comte.
Ce lieu-commun n'avait évidemment d autre but que d'engager la conversation, aussi Richard ne pouvait-il y répondre autrement qu'il le fit, c'est-à-dire par une simple affirmation.
— A chaque instant, poursuivit Roland,
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nous nous éloignons davantage des vieux murs qui nous ont vus naître... y reviendrons-nous, mon frère ?
— Pourquoi cette question , et qui donc pourrait, mon frère, nous empêcher d'y revenir?
— Le sais-je, mon Dieu? nous allons
J3ien loin des périls peut-être nous
guettent sur la route, ou nous attendent là-bas... Peut-on dire enfin, au moment du départ, si le retour sera possible?
— Il y a du vrai et du faux dans ce que vous dites, mon frère. La vie est pleine de hasards, l'avenir est douteux; pas plus que d'autres, nous ne sommes en droit] de compter sur le lendemain, mais
^S LES VrVEURS
ici comme ailleurs, à Villarcy comme à Paris, les chances sont les mêmes; pourquoi donc vous forger des chimères et vous alarmer sans motif?
— Tu te trompes, Richard, je ne m'alarme point.
— Comment cela?
— Ce que je ressens ce n'est point une crainte, c'est un regret.
~ Un regret, dites-vous de quoi?
— De quitter un bonheur calme et sur pour courir après l'inconnu. Est-ce que tu ne regrettes rien, toi, Richard?
-Moi?
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— Oui.
— Non, en vérité. Je suis avec vous, cela me suffit.
— Merci, mon frère. Dis-moi, cependant, ne sens-tu donc pas quelque regret d'abandonner ainsi tous les souvenirs de ton enfance ?
— Ces souvenirs, mon frère, répondit Richard avec une secrète amertume, je ne les abandonne pas, je les emporte tous avec moi.
— Jeté comprends; mais, vois-tu, Richard, notre position n'est pas la même;
depuis ton enfance tu as toujours semblé rechercher la solitude ; depuis quelque temps surtout, je ne sais pourquoi, tu t'es
de plus en plus isolé de moi et de ceux qui m'entouraient; ton plus grand bonheur était de t'enfoncer dans les bois, seul avec ton fusil ; cette vie te convenait, et tu étais heureux...
— Bien heureux! répéta Richard, sans qu'il fût possible de distinguer dans son accent l'étrange ironie de cette phrase.
— Moi, au contraire, je quitte de nombreux amis, des compagnons de table et de chasse, des cœurs dévoués, des affections sincères, car à Villarcy tout le monde m'aime...
— Vous êtes si bon, mon frère.
— Parmi tous ceux qui me connaissent, je n'ai pas un ennemi.
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— Qui donc vous haïrait, Roland ?
— Une seule fois, j'aurais pu croire le contraire...
— Quand donc?
— Tu le sais... quand on me rapporta mourant au château... Un coup de fusil avait été tiré sur moi.
Richard pâlit en entendant ces mots, cependant il répondit d'une voix qui ne tremblait point:
— Cet accident terrible, je vous l'ai dit déjà, mon frère, ne peut être que le résultat d'une erreur incompréhensible : quelque braconnier trompé par robsciirité ,
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sans doute, ou quelque malfaiteur étranger au pays...
— C'est possible ; car, pour commettre un aussi lâche assassinat, il fallait quelque motif de vengeance, et personne ne pouvait avoir à se venger de moi.
— Personne. . murmura Richard.
— Enfin, éc&rtons ce souvenir, le seul pénible de toute ma vie.
— Piiis-je oublier que j'ai failli perdre mon frère ?
— Bon Richard! je sais combien tu m'aimes; mais parlons de Paris, de cette ville où nous allons, et dont on raconte tant de merveilles, que moi, gentilhomme
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campagnard jusqu'à ce jour, je puis à peine y croire ; on dit que les femmes y sont bien jolies, Richard.
— Et peu cruelles, ajoute-t-on.
— Cela t'importe peu, à toi, jeune sauvage, sévère comme Platon : jamais ton cœur ne battra sous le regard de deux beaux yeux.
— Qui sait?
— Ah ! ah! est-ce qu'en quittant ses forêts natales, Socrate tournerait à l'Alcibiade ?
— Peut-être ; mais c'est vous , mon frère, qui ne rencontrerez point, chez ces dames, de portes closes ni de vertus farouches. .
— ïu crois ?
— J'en suis sûr.
— Et pourquoi donc?
— Parce que vous êtes beau , jeune , riche, élégant et spirituel.
— Flatteur!
— Les cœurs se suspendront aux crocs de vos moustaches blondes , les femmes vous courront sus, et les maris vous donneront au diable !
— Ma foi, J'en accepte l'augure. Nous mènerons joyeuse vie, et puis, quand il sera temps de se ranger, je trouverai quelqu' héritière riche et jolie, je l'épouserai...
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— Ce qui doublera votre fortune , et vous reviendrez à Villarcy, pour y tenir le rang du premier gentilhomme de la province, et vous voir le plus heureux des époux et des pères,
— Sais-tu que cet avenir est enchanteur, et qu'il y a des gens qui viennent au monde singulièrement favorisés !
— Cela est juste! aux uns tout, aux autres rien ! ainsi va le monde !
— Comme tu dis cela 1 on croirait que tu as à te plaindre du sort?
— Moi... par exemple !
-— Excepté d'être gentilhomme, que te manque-t-il?
— Mon Dieu, rien.
— Tu es extrêmement beau garçon, tu es plus instruit que moi...
— Non, certainement.
— Je soutiens que si, car tu as mieux profité que moi des leçons que nous recevions ensemble, ce qui tient à la beaucoup trop grande indulgence que me témoignait notre brave précepteur; tu as fort grande mine, et avec un habit brodé, on te prendrait sans contredit pour un seigneur.
Roland ne s'apercevait point qu'en parlant ainsi, il enfonçait un poignard dans la plaie jalouse qui saignait au cœur de Richard ;- il poursuivit :
— Écoute , mon frère , je veux faire quelque chose pour toi.
— A quoi bon?
— J'y tiens : mon père t'aimait autant qu'il m'aimait moi-même, et j'ai hérité de cette affection. Aurais-tu du goût pour l'état militaire ?
— Pourquoi cette question?
— Parce que, si tu veux, je t'achèterai une compagnie, et ma foi, alors, il ne tiendra qu'à toi de faire ton chemin...
— Voulez - vous donc m" éloigner de vous, Roland?
— Dieu me garde d'avoir cette pensée !
je voudrais seulement t'afi'ranchir de la position
Roland, hésita.
Richard , l'interrompit :
— De la position subalterne que j'occupe auprès de vous, — fit-il. — N'est-ce pas là ce que vous pensez, mon frère?
—Pas le moins du monde ! tu n'es point un subalterne, tu es un ami, un frèr'e, et je prétends seulement parler d'une carrière indépendante et digne de toi.
— Je vous remercie de votre bonne volonté , Roland; mais je refuse d'en profiter. Je ne désire rien , je me trouve à ma
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place là où je suis. Tout changement me serait pénible. Je suis heureux.
— Comme tu voudras. Enfin, si tu changes d'avis , nous aviserons à ce dont
je te parlais tout-à-l'heure ou à autre
chose.
— Je ne changerai point.
— Nous verrons.
La conversation continua quelque temps encore , puis Roland , fatigué par les continuels soubresauts du carrosse, qui, nous devons le dire , était fort mal suspendu , comme toutes les voitures de l'époque, s'endormit profondément
Richard , lui , ne dormit pas , et à voir l'œil ardent et sombre avec lequel il con-
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templait le sommeil paisible du jeune comte de Villarcy, à voir les rides profondes qui sillonnaient sans cesse son front , on eût deviné qu'il avait accueilli et qu'il caressait quelque projet sombre, quelque sinistre pensée.
On arriva à l'endroit de la couchée, et là seulement s'interrompit le somme de Roland, qui, tout en soupant gaîment, raconta à son compagnon qu'il avait rêvé que les maisons de Paris étaient tout en or, avec des toits de perles fines , et que douze duchesses couronnées de roses l'attendaient à la barrière , pour se disputer son amour.
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