‹ Les viveurs d'autrefois (volume 3)Chapitre 1 sur 19 · Les viveurs d'autrefois · texte numérisé non relu

Les viveurs d'autrefois

C'était en 1764, et par conséquent dans les dernières années du règne de Sa Majesté Louis XV, surnommé le bien-aimè, environ un quart de siècle auparavant, dans une de ces heures de fol enthousiasme qui sont comme le premier amour des peuplas.

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Qu'on n'aille pas supposer, en nous voyant donner une date précise à notre récit, que nous ayons le moins du monde la pensée de nous lancer dans le très épineux et très vaste champ du roman historique. Notre préférence du moment, nous l'avouons sans le moindre détour, est pour la libre et capricieuse fantaisie du roman d'intrigue , de même qu'il nous arrive quelquefois d'être plus réellement charmé par un simple médaillon de Boucher ou de Vateau que par une grande toile de Lebrun. Le passage du Granique est à coup sur une fort belle chose, nous n'en disconviendrons pas, mais une bergère qui dort coquettement sur un gazon parsemé de primevères et de violettes en est une ravissante... Passons...

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L'hiver tonchait à sa fin, dans l'Almanach du moins, car, du reste, le temps était froid et humide ; neuf heures du soir sonnaient successivement à toutes les horloges de Paris; la nuit était profonde, et la mèche fumeuse des réverbères inventés par M. de la Heynie, ne jetait, de distance en distance, (pic d'incertaines lueurs dans l'obscurité.

Aujourd'hui, quand vient le soir, le gaz s'allume, les magasins resplendissent, ia foule est plus animée, et devient a chaque instantplus nombreuse, on dirait en un mot qu'unesurabondancedevies'esttoutàcoup répandue dans le sein de la grande cité, qui tressaille de plaisir. A cette époque, il s'en fallait de beaucoup que les choses se pas4-

sassent ainsi, et à dater de la fin du crépuscule du soir, jusqu'au commencement de celui du matin, la plupart des rues restaient silencieuses et désertes, ce qui n'était ni gai ni sûr.

Sur le quai qui longe le vieux Louvre des Valois, un peu avant le fameux balcon du haut duquel le badaud parisien croit sérieusement que Charles IX a fait feu sur son peuple, un homme marchait avec une rapidité inégale, preuve certaine d'un esprit en proie à une vive agitation. Il allait, s'arrêtait, se remettait en marche, puis s'arrêtait encore. Son allure avait quelque chose de heurté, de saccadé, si l'on peut se servir de ces expressions en pareil cas, et certainement une ronde du guet qui

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eût passé près de là, aurait observé cet homme pour tâcher de découvrir quelles craintes ou quels projets causaient l'incohérence de ses mouvements.

Du reste, les ténèbres plus opaques encore en cet endroit que partout ailleurs, en raison des brouillards qui s'élevaient incessamment du fleuve n'eussent pas permis de distinguer les traits du promeneur solitaire ; seulement, à la rigueur, on aurait pu voir qu'il s'enveloppait d'un court et sombre manteau jeté sur iépaule gauche, suivant la mode espagnole, et qu'il avait rabattu sur la partie supérieure de son visage, un chapeau de feutre aux bords larges et flexibles. Ces détails trahissaient certainement une intention ou une néces-

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site de mystère, assez gauchement combinées.

Cependant l'homme au manteau, comme s'il eût tout-à-coup oublié les précautions dont il voulait s'environner pour n'être .pas reconnu , s'était mis à fredonner du bout des lèvres ce fragment d'un des plus célèbres ponts-neufs du temps de la Régence :

T)e l'argent

Du Régent, Dubois se sert à sa guise ;

Cardinal

Sans égal , Nul mieux que lui ne se grise.

Puis, de même qu'il avait fait pour la marche, il s'interrompait et recommençait bientôt cet autre couplet :

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Mousquetaire Ne peut taire Les conquêtes qu'il sait faire , Et du sexe en cotillon La Fillon Garde maint échantillon.

Voyons maintenant ce qui se passait en même temps à quelques centaines de pas plus loin.

Deux gardes françaises, ivres comme des courtisans de feu monseigneur le duc d'Orléans, régent du royaume, venaient de traverser en festonnant le Pont-Neuf, et maugréaient entre leurs dents contre l'insuffisance de la largeur du quai.

— Sacrebleu ! morbleu ! palsambleu que le pavé du roi est gras ! s'écria l'un de ces ivrognes qui se relevait péniblemenl après être tombé tout de son Ion-;.

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— C'est le parlement qui en est cause, répliqua l'autre entre deux hoquets.

— Fleur d'Amour, mon camarade...

Fleur d'Amour.... on dirait... o...u...i,le diable m'emporte... on dirait... presque... que nous sommes... gris... et pourtant nous n'avons... guère bu...

— Pompon d'Or, mon ami, répondit impétueusement l'irascible Fleur d'Amour, quel est le malotru qui oserait dire cela ? montre-le moi, que je le démolisse subito, comme disait ma petite brune de Guastalla, tu sais bien ?

En ce moment, un homme passa près d'eux, les regarda furtivement, fort étonné de leurs' gestes et de leurs exclamations,

puis continua son chemin en pressant un peu le pas.

C'était un petit vieillard chauve et de débile apparence. Il était vêtu avec une certaine recherche sous la houppelande qui le garantissait du froid, et il assurait sa marche sur le pavé glissant, en s' appuyant sur une haute canne d'ébène à pomme d'or ciselée.

— Holà ! ho ! l'ami ! dit le premier des gardes françaises, c'est-il toi...

Le petit vieillard marcha encore plus vite.

— Si tu ne viens pas ici je vais aller te chercher, répéta le soudard, en fortifiant sa menace d'un juron trop peu parlemen-

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taire pour que nous nous permettions de le répéter ici.

Le petit vieillard s'arrêta, car il ne sentait pas en lui la force de fuir si on le poursuivait.

— Est-ce à moi, Messieurs, que vous parlez ? demanda-t-il d'une voix doucereuse et quelque peu tremblante.

— Et à qui donc parlerions-nous, bourgeois de Paris ? répondit le second garde française. Serait-ce à ces maisons qui dansent en dormant, ou au cheval de feu le roi Henri IV qui piaffe sur son piédestal? c'est à toi... à toi seul... et voilà mon camarade Fleur- d'Amour qui va t'expliquer... comme... comment... de la ma-

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nière. Voyons, Fleur-d'Atnour, explique donc à ce petit vieux... moi je ne peux pas, j'ai le gosier trop sec.

— Voilà la chose, l'ancien, balbutia Fleur-d' Amour : comme dit très bien mon camarade Pompon-d'Or ici présent, nous avons... c'est-à-dire nous avions... oui

nous avons ahl sacre bleu! mille

diables! je tourne... tout tourne... tu tournes aussi, vieux Gaulois; veux-tu bien rester tranquille ?

Kt en parlant ainsi, Fleur-d'Amour s'était emparé du bras droit du petit vieillard, tandis que Pompon-d'Or exécutait la même manœuvre de l'autre côté.

— - Vilains ivrognes, voulez-vous bien me lâcher? s'écria le petit vieillard en se

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débattant avec plus d'énergie que Ton n'eut pu en attendre de sa chétive apparence.

Mais les deux ivrognes n'avaient garde d'abandonner le point d'appui que le ciel leur avait envoyé, et plus le vieillard se débattait, plus les soldats se cramponnaient à lui en jurant : c'eût été vraiment une lutte tout à la fois comique et pénible à contempler.

— Qu'est-ce à dire, mon fils aîné, grogna Pompon-d'Or , nous nous rébellionom contre la discipline de l'armée française ! nous n'aimons donc pas le roi Louis XV ? ah! fi donc ! fi donc?

— Ah ! fi donc ! répéta Fleur-d'Amour comme un écho.

Et il saisit le petit vieillard par sa cravate, qu'il se mit à tourner en spirale, ce qui pouvait devenir dangereux à la longue.

— Donne-nous des nouvelles de ton épouse, vieux

Le mot un peu leste se perdit heureusement dans un hoquet formidable de Ponipon-d'Or qui allait le prononcer.

— Viens nous payer à boire ou sinon... reprit Fleur-d' Amour d'un ton tout-à-faif menaçant.

— Infâmes canailles ! beugla le pauvre prisonnier en s'arrachant par un brusque et dernier effort à l'étreinte de ses oppresseurs chancelants : je vais aller porter

plainte à Monsieur le lieutenant de police, i. %

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