LES VIVE! H S
et nous verrons s'il est permis à des soldats du roi de...
— Ah ! vil bourgeois, tu traîtei les gardes-françaises de canailles , interrompirent les deux soldats, et tu veux aller te plaindre au lieutenant de police, dont nous nous fichons pas mal , par parenthèse!
Eh bien ! vas le prier de raceommoder les boutonnières que nous allons faire à ta houppelande ! voyons, flamberge au vent ! .nous sommes bons enfants et nous te permettons de te défendre, en garde donc !
En même temps ils attaquèrent leur victime qui s'était acculée contre la plus prochaine muraille, et qui se mit en devoir de parer avec sa canne les coups d'espadon qu'on allait lui porter , tout en
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criant de toute la force de ses poumons :
— Au secours ! au secours ! on assassine un pauvre vieillard sans défense ! an secours ! au secours.
Revenons au jeune homme dont nous avons parlé d'abord.
Après avoir continué, pendant quelques moments encore, sa bizarre promenade, il avait semblé se décider tout -à -coup à prendre un parti qui ne manquait point d'une certaine originalité. Il descendit lentement le talus formé par la rive du fleuve, qu'un parapet ne bordait pas comme aujourd'hui ; arrivé au bord de l'eau, il dégrafîa son épée qu'il posa par terre ; ôta son large feutre qu'il mit à coté de son épée, et détachant son manteau il le jeta
sur le tout avec un mouvement rempli d'insouciance. Cela fait, il recula de trois ou quatre pas, comme pour prendre son élan et se précipiter la tète la première dans la rivière, très profonde en cet endroit. Une seconde de plus, et il se lançait dans l'éternité!... un bruit soudain, lamentable arriva jusqu'à lui. Il s'arrêta, prêta l'oreille , et entendit ces mots, distinctement prononcés à peu de distance :
— Au secours ! au secours ! on assassine un pauvre vieillard sans défense ! au secours! au secours....
Après un rapide instant d'hésitation , le jeune homme reprit son épée, regrimpa le talus avec une agilité merveilleuse , puis , arrivé sur le quai, il s'arrêta un moment
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pour prêter l'oreille. De nouveaux cris lui parvinrent : nous en savons l'origine.
Sans réfléchir ni écouter plus longtemps, il courut à toutes jambes du côté du Pont-Neuf, et il aperçut bientôt, à la lueur tremblante d'un réverbère, la lutte de nos trois personnages. L'inégalité apparente d'un pareil combat le révolta d'abord, et il s'apprêtait à se jeter résolument sur les gardes-françaises, quand, en les examinant avec plus d'attention, il reconnut que les pauvres diables étaient ivres à ne pouvoir se tenir sur leurs jambes, et que la manière gauche dont ils se servaient de leurs armes , rendaient celles-ci aux moins aussi dangereuses pour eux-mêmes, que pour le vieillard qu'ils attaquaient.
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Toutefois, comme ce dernier semblait prendre sa position au sérieux, et qu'en définitive un malheur est toujours bientôt arrivé, le jeune homme tira son épée,.se mit en garde, et après deux ou trois passes vigoureuses, ht sauter à dix pas les espadons des deux soldats.
Tandis qu'ils s'en allaient à tâtons, chancelant comme des aveugles et jurant comme des renégats, ramasser leurs rapières dans la boue, le petit vieillard se jeta presque dans les bras du jeune homme, en lui disant d'une voix encore toute frémissante d'anxiété :
— O mon gentilhomme , mon cher seigneur, vous m'avez sauvé la vie, et j'en suis bien reconnaissant ; mais, de grâce !
soyez bon, soyez grande §&yèt eénéreux jusqu'au bout , en nie permettant de vous accompagner jusque chez vous, ou dans quelque lieu que vous alliez ! vous le !)•,: z, je suis sans armes; de plus mes forces se sont épuisées dans le combat que j'ai soutenu : si vous me laissez seul, ces mécréants m'attaqueront de nouveau , rien n'est plus certain, et si je ne meurs pas de quelque coup d'épée, la peur me tuera, c'est sûr... je me connais.
— Je ne puis en conscience vous emmener avec moi , dit le jeune homme, et le temps me manque pour vous reconduire chez vous, Monsieur; mes moments sont comptés.
— Ne me reconduisez pas si vous ayez
des affaires d'un autre côté, reprit le vieillard; mais souffrez que j'aille avec vous... je vous jure que je serai discret, s'il s'agit, comme je n'en doute pas, d'une affaire d'amour. J'ai connu cela autrefois , continua-t-il en baissant la voix et en faisant un geste mystérieux.
Le jeune homme sourit avec amertume, et la lueur du réverbère donnant en plein sur son visage, le petit vieillard remarqua ce sourire, et il ajouta :
— Laissez-vous attendrir, mon beau, mon cher seigneur du bon Dieu ! vous ne vous en repentirez pas, je vous le promets !
— Venez donc avec moi si vous le vou-
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Jez absolument, répondit le jeune homme en souriant de nouveau; mais en me rappelant votre contenance de tout-à-1'heure, je puis être bien sur que vous ne me suivrez pas jusqu'au bout.
— Et où donc allez-vous, mon gentilhomme ?
— Vous le saurez bientôt si vous me suivez comme vous l'avez dit il n'y a qu'un moment.
— Au bout du monde s'il le faut! s'écria le vieillard en jetant un coup d'œil à la dérobée sur les deux gardes-françaises, qui semblaient se consulter à quelque distance, sur ce qu'ils devaient faire : malgré leur ivresse, la menace d'une plainte au
lieutenant de police leur paraissait une chose très grave, et c'était sérieusement que, pour l'empêcher, ils avaient voulu tuer le vieillard. Les ivrognes ne voyent jamais qu'un côté des questions.
— Eh bien ? venez donc, dit une seconde fois le jeune homme en se mettant en mouvement.
Suivi de près par le vieillard qui lui marchait sur les talons, il reparcourut le chemin qu'il avait fait quelques minutes auparavant , et parvenu au bord de la Seine il redescendit le talus, juste à l'endroit où gisaient encore son feutre et son manteau,
— Qu allez-vous faire, mon Dieu? lui demanda son compagnon en voyant qu'il se débarrassait de son épée.
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— Ce que je vais faire, mon cher monsieur? me baigner, pour savoir si je réussirai à me noyer.
— Vous ne parlez pas sérieusement, j'imagine, dit le vieillard qui reprit une grand partie de ses terreurs.
— Très sérieusement, je vous jure; je suis las de la vie, et pour en finir plus vite avec elle , j'étais venu ici pour me jeter dans la rivière lorsque j'ai entendu vos cris. Ces drôles sont partis, je pense ; vous n'avez plus besoin de moi ; je reviens donc à mon projet. Voyons, monsieur, reculezvous un peu, je pourrais vous éclabousser,
— Vous noyer! miséricorde divine ! s'écria le petit vieillard avec force. Je l'em-
pécherai, mon gentilhomme! je l'empêcherai, dussé-je m'accrocher à vos vêtements , pour savoir si vous aurez le courage de m'entraîner dans la rivière avec vous. Vous noyer à votre âge ! êtes-vous donc tout à fait abandonné des hommes et du ciel ?
— Oh! pour cela rien n'est plus certain, répondit froidement le jeune homme, en cherchant avec douceur à se dégager des mains du vieillard qui l'avait saisi à bras le-corps.
— Et vous n'avez ni père, ni mère, ni sœur, ni maîtresse que votre mort mettrait au désespoir.
— Rien de tout cela que je sache, monsieur ; et excepté un brave homme nommé Péritus, qui m'a élevé, personne ne se
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soucie assez de moi pour s'inquiéter si je vis ou sije meurs. Ainsi donc ne vous mêlez plus de ce qui ne vous regarde pas , et laissez-moi me noyer tout à mon aise.
En ce moment une petite brise qui s'éleva dispersa quelques-uns des nuages flottant dans le ciel , et un rayon de la lune frappant sur la main gauche du jeune homme, fit étinceler un anneau d'or à son doigt.
— Ah! ah! murmura-t-il à demi-voix, j'avais oublié qu'il me restait encore cette bague! mais alors tout n'est pas perdu... je pourrai revenir demain si c'est indispensable.
En faisant cette réflexion, il avait remis son chapeau sur sa tête, son manteau sur ses
épaules, puis, tout en rebouclant le ceinturon de son épée,ildit à son compagnon :
— J'ai changé de résolution, monsieur, je ne me noierai pas aujourd'hui.
—Que le ciel en soit loué , mon gentilhomme! et puissiez-vous demain n'avoir plus de ces idées lugubres dans la tête. Maintenant me ferez-vous l'honneur de venir souper avec moi à l'auberge du Charriot d'or, le cabaret le plus en renom de la rue Saint-Honoré, près de la barrière des Sergents? là je pourrai du moins vous remercier comme il convient du service signalé que vous m'avez rendu.
— Puisque je ne me passe pas la fantaisie de me noyer ce soir, répondit insoucieuse-
mon Lit! jeune homme, je n'ai rien de rnifuix à faire, ce me semble, que d'aller souper avee vous. Ainsi j'accède sans aucune espèce de façon l'invitation que vous me faites.
Et il suivit le vieillard, en chantonnant encore comme quelques instants auparavant :
Mousquetaire Ne petit taire Les conquêtes qu'il sait faire,
Ils arrivèrent bientôt à la porte de l'illustre taverne ci-dessus nommée. La clarté des lanières qui brillaient à l'intérieur, illuminait aussi la rue par les fenêtres du rez-de-chaussée , et l'on entendait d'instant en instant, à travers la porte, un
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joyeux cliquetis de verres et de bouteilles, et de longs et bruyants éclats de rire.
Nos personnages entrèrent , s'assirent en face l'un de l'autre à l'extrémité d'une longue table où plusieurs places étaient vacantes, ce qui leur permettait de s'isoler un peu de la foule ; et le plus jeune, pour appeler un des garçons qu'on voyait courir çà et là , frappa la table du pommeau de son épée , qu'il posa ensuite devant lui , mais un peu par côté.
La figure de ce jeune homme était expressive et belle, mais très pâle. Ses traits nobles et réguliers portaient la profonde empreinte de cette fatigue qui est comme une sorte de flétrissure physique appliquée sur un visage. A l'éclat déjà terni de ses
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grands yeux bruns, qu'entourait un cercle marbré, on voyait que bien des insomnies succédant à de longues veilles d'orgie et de débauche avaient usé ce regard, et laissé sur ce jeune front leurs ineffaçables stigmates. On trouvait aussi, par moment, les traces d'une pensée fugitivement douloureuse sur cette physionomie qui semblait cependant s'étudier à n'exprimer que l'insouciance.
Quant aux traits ridés du petit vieillard, ils ne peignaient pour le moment que la frayeur qui venait de les contracter non loin du Pont-Neuf.
Cependant, comme il commençait à se rassurer, il adressa d'un ton assez dégagé cette question à son compagnon :
— Est-ce qu'il y aurait de 1 indiscrétion, mon gentilhomme , à vous demander votre nom ?
— Il y en aurait beaucoup, monsieur, répondit l'autre laconiquement, et je vous engagea...
— Vous me permettrez au moins, interrompit le vieillard un peu désappointé , de vous donner votre titre, et de vous appeler monsieur le marquis, le reste viendra plus tard.
— Comment savez-vous?....
— Les armoiries gravées sur la bague que je vois à votre main gauche, et sur le pommeau de votre épée, supportent toutes
deux, si je ne me trompe, une couronne de marquis.
— Vous savez le blason, monsieur ?
— Eh 1 eh ! répondit le vieillard , après avoir toussé deux ou trois fois comme quelqu'un qui veut gagner du temps pour arranger une phrase, il faut bien savoir un peu de tout si l'on ne veut pas s'ennuyer quelquefois.
Nous allons maintenant quitter pour un * instant nos deux personnages, et mettre nos lecteurs au courant des faits antérieurs à cette soirée, qui avaient déterminé noire héros, le marquis Hector de Cou t-Kérieux, à venir se noyer dans la Seine par une sombre et froide nuit de l'hiver de 1764.
Ob Li:s VIVEURS O'AUTK KFOIS.
El voyez un peu, s'il vous plait, comme la Providence dispose tout pour le. mieux dans ce bas monde : si le petit vieillard à canne d'êbène n'avait pas pris le Pont-Neuf pour rentrer chez lui , et rencontré près duditpont deux soudards ivres, dont les violences l'obligèrent à crier au secours de toute la force de sa peur, nous n'aurions plus de héros, et par conséquent plus de roman. Nous ne pouvons donc nous empêcher de bénir la Providence, les gardesfrançaises, le vin etles peureux.
Puissiez -vous, ami lecteur, en faire autant.
VIN DU PUOLOGUE.