‹ Les viveurs d'autrefois (volume 3)Chapitre 19 sur 19 · UNE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE

UNE BBNCONTBB.

Hector, en empruntant deux cents mille livres du juif Eléazar, n'avait pas prétendu engager la totalité de sa terre de Cout-Kérieux qui valait cent mille écus d'après les titres de propriété; mais il avait procédé avec une si grande insouciance à l'arrangement de cette aflaire ,

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qu'il devait se trouver régulièrement dépossédé de ses domaines, s'il ne remboursait pas dans un délai assez court une partie de la somme empruntée : ce délai était réglé par des lettres de change à échéances fixes.

Mais quand arriva le retour de fortune dont nous venons de parler, le jeune marquis eut la bonne pensée d'acquitter la portion de la créance dont le terme était le plus rapproché, de sorte qu'après avoir payé quelques dettes criardes dans son quartier, soldé les gages de ses gens pour en obtenir plus d'obéissance, il s'achemina vers une espèce de cour des miracles, où demeurait le juif Éléazar son prêteur.

Hector après avoir longtemps cherché,

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questionné, examiné, entra, sur un renseignement vague, dans une ruelle infecte et sombre, qui avait plutôt l'apparence d'une crevasse que d'un passage, bien que ce fut l'unique entrée d'une maison dont la puanteur ne pouvait se comparer qu'à la vétusté. Quand il eut fait environ une trentaine de pas dans ce sale et étroit boyau, le jeune gentilhomme heurta le .premier degré d'un vieil escalier tournant, faiblement éclairé par une ouverture en forme de meurtrière. Le délabrement de < ; escalier était quelque chose de phénoménal. Chaque marche menaçait de faire la bascule à la moindre pression du pied ; la rampe de bois vermoulu n'offrait à la main qu'un fragile appui; les murs verdàtres comme la surface d'un marais ,

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suaient une humidité infecte et gluante, semblable à celle que l'on suppose sur la peau de certains reptiles; le plafond disparaissait sous des couches nombreuses de toiles d'araignées, en quelque sorte solidifiées par d'autres couches d'une poussière séculaire. Hector, que rien n'étonnait, comme tous les hommes qui ont vu la mort de près et le malheur face à face, escalada cette montée périlleuse et bizarre, comme il eut fait du perron d'un superbe hôtel, et parvenu au second étage, dans un corridor assez semblable au couloir du rez-de-chaussée, il pensa qu'une épaisse porte en bois de chêne toute brodée de tètes de clous ronds et brillants, devait être celle du logis d'Éléazar l'usurier,

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Au milieu de cette porte était appendu un marteau curieusement sculpté, représentant un énorme lézarda figure humaine.

Hector le souleva d'une main résolue, et le laissa retomber bruyamment. Quelques secondes s'écoulèrent sans qu'aucun mouvement dans l'intérieur du logis auquel conduisait cette porte put faire supposer que l'appel du jeune gentilhomme availété entendu. Il allait même recommencer à frapper, lorsqu'un bruit semblable à celui d'un verrou qu'on fait couler avec précaution arrêta sa main prête à soulever le marteau une seconde fois, et presqu'au même instant un visage d'homme se montra encadré dans une espèce de guichet. De ee visage jaillit au dehors un regard inquiet et soupçonneux, dont l'expression

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devint assez promptement plus confiante , puisque d'autres verroux ayant été lires, la porte s'entrebâilla, et le marquis put pénétrer dans la forteresse de son créancier.

Ici nous aurions beau jeu pour déployer les ailes de notre imagination , afin de vous décrire jusque dans les plus petits détails la demeure du juif Eléazar.

News pourrions vous faire ce que les provinciaux quelque peu lettrés appellent de la couleur locale, et les critiques de bonne humeur un tableau flamand, mais comme cette sorte d'inventaire ne nous amuserait pas plus que nos lecteurs, nous nous abstiendrons, préférant vous entretenir sans retard du maître du logis.

Eléazard était un petit homme sec et pâle d'une pâleur jaunâtre : pour le reste du portrait, lisez la nouvelle de M. Honoré de Balzac, intitulée le Papa Gobseck.

Hector salua le juif avec l'aplomb hautain d'un débiteur qui a de l'or dans ses poches.

Eléazar comprit cette pantomime, et il répondit au salut impertinent par une humble courbette.

— Je vous apporte vin^t mille livres, dit le marquis d'un ton dégagé. Nous serons en règle pour trois mois, si je ne me trompe.

— Vous avez donc cette somme en or,

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monsieur le marquis? demanda le juif avec un certain étonneinent.

— ' Toujours! répondit superbement Hector.

— Veuillez ia compter sur cette table pendant que je chercherai votre billet.

Hector tira de ses différentes poches vingt rouleaux de louis, dont il déchira au furet à mesure les enveloppes de papier; quand ce fut fait, il appela le juif qui s'était retiré dans une espèce de cabinet en grillage, au fond duquel il cherchait dans un immense portefeuille.

Il revint tenant à la main le billet d'Hector, qu'il ne lâcha toutefois qu'après avoir jeté un rapide coup-d'œil sur les

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piles de louis coquettement rangées sur cinq de front.

— C'est à merveille, dit-il. en en prenant une pour la compter : Voici votre lettre de change. Vous voyez qu'elle est aussi de vingt mille livres. Rien n'est plus régulier.

— Vous n'avez parlé de cette atlaire à personne, j'espère?

— Fi donc, monsieur le marquis! pour qui me prenez-vous? Maintenant faites un beau mariage, touchez une grosse dot, dégagez vos terres, et vous vous trouverez aussi riche qu'auparavant.

—•Je m'acquitterai bien sans avoir ivcoursà des moyens aussi désespérés, ré-

pondit Hector en secouant négligemment son jabot de dentelle, sur lequel il venait de répandre quelques grains de tabac d'Espagne. Se marier pour payer ses dettes, monsieur Eléazar! mais vous n'y pensez pas ! mieux vaudrait mille fois mourir insolvable. Ah ! çà, mon cher, vous faites donc décidément l'usure ?

Éléazar essaya de rire de cette plaisanterie , mais il n'arriva qu'à faire une grimace bruyante : il sentait une de ses garanties , la meilleure peut - être , lui échapper.

— Monsieur le marquis , nous nous reverrons, j'espère, marmotta-t-il entre ses dents.

d'al i itKi mis. 27!)

— Comment donc , maître Éléazar ?

mais de tout mon cœur! on ne saurait trop fréquenter un calant homme comme vous. Je suis votre serviteur.

Et le marquis s' élançant d'un bond hors du taudis de l'usurier, se hâta de gagner la rue : il lui tardait , en respirant' un air à peu près pur, de perdre le souvenir des miasmes infects de cette ignoble maison.

— Voilà nos affaires arrangées pour trois mois , se dit- il en lui-même avec cette satisfaction intime qu'éprouve aujourd'hui un jeune homme à la mode f un viveur de notre époque , en pensant que ses créanciers n'ont aucun moyen de le tourmenter pondant quatre-vingt-dix

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jours. Au bout de ce temps comment payera -t-il? il l'ignore complètement; mais qu'importe? n'a-t-il pas quatre-vingtdix jours ? et puis le hasard, une révolution , la fin du monde... qui sait ? sur quoi ne compte pas l'homme qui doit , quand il n'est pas à la veille de l'échéance.

— Il s'agit maintenant , poursuivit Hector toujours en lui-même , de tirer un bon parti du temps et de ma nouvelle fortune , en entrant dans cette voie que l'honnête Guillaume m'a indiquée , et que j'avais déjà commencé à suivre quand la mort de ce pauvre Langeac est venue m' arrêter court. Commençons par chercher une femme... mais d'abord où la trouver? je ne vais plus dans le beau

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monde, et les grandes dames ne courent pas les rues comme des bourgeoises, on ne hantent pas les brelans comme les demoiselles de l'Opéra ou de la Comédie italienne. On n'entre pas chez elles en glissant quelques louis dans la main du suisse , ou en donnant un baiser sur le menton de la soubrette. Il faudrait être présenté dans la bonne compagnie de ce Paris où je ne connais que des gens que je n'ose pas saluer quand je les rencontre. Mais pardieu ! je suis un grand niais ! mon oncle le commandeur de Cardillac doit avoir pris ses quartiers d'hiver , et je suis sûr qu'il est au mieux avec toutes les duchesses du faubourg Saint- Germain et les marquises de la place Royale. J'irai le voir, il ne manquera pas de me de-

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mander ce que je suis devenu , pourquoi je le soigne si peu , ce qui fait que je ne retourne pas à la Cour : eh bien ! je lui conterai, et ce ne sera pas mentir , qu'une aventure galante dont les résultats ont été terribles m'a obligé à me cacher pendant quelques mois , et je réponds d'avance qu'il sera très flatté d'avoir un neveu en position d'être mis à la Bastille. Il me rendra donc son patronage , et avant huit jours tous les salons de la ville m'ouvriront leurs portes à deux "battants. Dès aujourd'hui je vais m'enquérir de son adresse, et pas plus tard que demain je me présenterai chez lui.

Tout en prenant ces bonnes résolution, Hector était arrivé devant un magasin de

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merceries à l'enseigne des trois plumets , et il lui sembla voir à travers les vitres de la devanture , que la marchande assise à son comptoir était assez gentille ; cela lui rappela tout à coup qu'il lui fallait de toute nécessité un nœud d'épée et quelques paires de gants parfumés à la poudre de chypre : il entra donc.

À l'époque où se passe notre histoire , les brillants magasins de nouveautés où l'on vend des faux-cols de toutes les formes , des cravattes dé satin , des gants paille , clair de lune et couleur de chair , n'existaient pas encore avec leur luxe intérieur , leurs boiseries gris perle à iilets dorés , leurs portières de damas rouge et leurs larges verrières en glaces. Les cl i t*-

'ISA LLS VIVEURS

férents objets que nous venons d'énumérer ou leurs équivalents se vendaient dans des boutiques de fort modeste apparence, dont les propriétaires s'appelaient tout simplement merciers.

Hector venait d'achever ses emplettes ; il avait même déjà donné son adresse pour qu'on pût les porter chez lui , et nonchalamment étendu sur une chaise au milieu de la boutique, il contait fleurette à la marchande , qui, sans doute accoutumée depuis longtemps au marivaudage libertin des jeunes seigneurs, l'écoutaif, en minaudant d'un air plus ou moins virginal en essayant de rougir , quant toutà-coup il se leva brusquement et courut à la porte avec précipitation.

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11 voulait suivre des yeux une ravissante forme de femme , qu'il venait d'entrevoir vaguement au passage.

Il arriva tout juste à temps pour saisir les dernières lignes fuyantes , mais bien dessinées , d'un profil délicieux : deux secondes après il ne voyait plus qu'une taille charmante , une taille de nymphe , comme on disait alors, coquettement serrée dans un étroit mantelet de gourgouran vert-ohou, et le bas d'une jambe adorablement line et déliée, chaussée d'un petit soulier a talon qu'on aurait cru fabriqué sur la forme de la fameuse pantouftle de Cendrillon.

Le premier mouvement du marquis fut

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de se mettre à la poursuite de la ravissante apparition , mais il s'aperçut qu'il était tête-nue , et il fit la réflexion assez sensée qu'il ne fallait pas débuter par avoir l'air d'un fou, bien que ce soit quelquefois une flatterie fort ingénieuse auprès des femmes. Il rentra donc en toute hâte dans la boutique pour reprendre son chapeau qu'il avait laissé sur le comptoir; mais voyez un peu les coups du sort: le chapeau avait été changé de place par la jolie mercière qu'il gênait sans doute , delà, la nécessité de quelques rapides instants de recherche , et quand Hector put ressortir de nouveau , il ne vit plus que d'une façon très indécise le mantelet vertchou de la belle inconnue , et bientôt il le

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perdit tout à l'ait de vue clans la foule assez nombreuse en ce moment.

Cependant le marquis prit sa course sans se laisser décourager, car il espérait encore rejoindre la jeune femme avant qu'elle eût tourné dans quelque rue latérale. Mais par malheur il fut rejeté brusquement en arrière par un choc imprévu.

Il avait, en courant, heurté un passant qui venait, en marchant fort vite aussi, dans une direction opposée à celle qu'il suivait : en même temps une voix mâle et rude lui dit avec colère:

— Que le diable vous emporte ! ne pouvez-vous donc prendre garde à ce que vous

faites?

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— Prenez garde vous-même, répondit Hector du même ton, on ne court pas avec cette étourderie-là.

Une querelle allait sans doute suivre immédiatement cet échange de paroles peu gracieuses, quand les deux adversaires, qui s'étaient regardés avec des yeux de faucons en colère, se tendirent la main et s'écrièrent en même temps d'un ton de bonne humeur :

— Comment ! c'est toi, marquis !

— Mais d'où sors-tu, mon cher comte? -— Enchanté de le voir !

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— Ravi de te rencontrer?

— Maintenant, marquis, m'apprendrastu oà tu courais si vite? on eût dit vraiment que les sergents étaient à tes trousses.

— Mon cher comte, je lâchais de rejoindre une ravissante femme, que tu m'auras fait manquer, je le crains bien : un phénix, mon cher !

— Ah ! diable ! s'il s'agit de femme, je te laisse; les femmes avant tout, marquis!

Mais, à propos, veux-tu venir souper ce soir chez Sophie Arnould? Manuela, la belle Espagnole, y sera : tu sais, Manuela, qui nous a montré dans le dernier balle»

une jambe si fine et une poitrine si blanche?

— Je refuse pour le souper, mon cher comte ; mais j'ai le projet d'aller un moment au jeu.

— Tu m'y trouveras... j'ai entendu dire que tu avais fait des gains énormes à l'ouverture du Golysée : reçois-en mon compliment.

— A ce soir donc, dit le marquis, je me remets en chasse.

— Bonne chance !

Ce personnage, arrivé dans notre his-

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toire sous la forme d'un contre-temps pour le marquis de Gout-Kérieux, était le comte Roland de Villarcy. Venu au monde de nos jours, on l'eût appelé te roi des viveurs, ou le chef suprême de la bohème élégante ; mais, à cette époque, les mots de viveurs et de Bohême ne s'étaient pas encore faufilés dans le langage usuel de la bonne et même de la mauvaise compagnie, et Roland était tout bonnement ce qu'on appelait alors un vaurien , un mauvais sujet. Avant rencontré Hector dans les salons de différentes maisons de jeu, et dans les boudoirs de quelques impures à la mode, il était devenu son ami , ou pour parler d'une manière plus conforme à la vérité, son compagnon de débauche.

Revenons pour un moment à Hector.

Sa rencontre imprévue avec . Villarcy , la petite conversation qui en avait été la suite, avaient eu des conséquences fatales pour les prétentions de notre héros, car il lui fut tout-à-fait impossible de retrouver les traces de sa belle inconnue. Peut-être était- elle entrée dans une maison ou dans quelque boutique; peut-être aussi avait-elle pris une autre rue à droite ou à gauche de celle qu'elle suivait d'abord; toujours est il qu'après avoir erré çà et là pendant plus d'une heure, regardé de tous les côtés et questionné les passants comme eut pu le faire un agent de M. le lieutenant de police, Hector renonça pour le moment à sa poursuite et se consola en sécriant :

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« Au fait, puisque je suis décidé à nie lancer dans les grandes dames, il ne faut pas que je commence, comme un procureur au Chàtelet, par courir après les petites bourgeoises.

«Celle-ci évidemment appartient à cette classe.

* D'abord son costume.

« Ensuite elle était à pied et elle marchait avec l'assurance d'une personne qui a l'habitude du pavé.

« Donc c'est une conquête qui ne me fera ni ambassadeur, ni colonel, ni gentilhomme de la chambre.

« C'est égal , j'aurais été toujours bien aise de savoir où elle demeure, afin de pouvoir la rencontrer quand j'aurai trouvé ma grande dame.

« Un homme qui se dispose comme moi à suivre les traces du grand Richelieu, ne peut pas n'avoir qu'une seule maîtresse. Il me faut absolument une grande dame pour l'honneur, une courtisane pour le plaisir, et une petite bourgeoise, une madame Michelin quelconque pour le sentiment ; puis s'il se présente quelque autre chose encore, nous verrons.

« Une idée ! si cette ravissante créature était une dame de la cour déguisée?

« Ce n'est pas absolument impossible ; mais une femme de la cour qui se déguise en plein jour ne le fait que pour aller à un rendez-vous.

« Et quand elle va à un rendez-vous c'est qu'elle a déjà un amant.

« Ah ! diable !

« Mais, au fait, puisque je suis décidé à avoir trois maîtresses, une femme peut bien avoir deux amants, ne fût-ce que pour embrouiller les idées de son mari : il faut de la prudence en toutes choses. Je consulterai sur ce cas de conscience mon oncle le commandeur de Cardillac qui m'a

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paru un homme fort entendu en pareille matière.

Après ces différentes réflexions, que nous avons rapportées fidèlement dans l'ordre où elles se présentèrent à l'esprit de notre héros, qui les prononça même entre ses dents, Hector retourna chez lui pour montrer à son ami Peritus le billet de vingt mille livres qu'il venait de retirer des griffes acérées du juif Eléazar.

— Vous voyez, mon cher maître! s'écria-t-il d'un air triomphant : encore neuf comme cela, et je serai débarrassé de ce vieux coquin!

— Et alors nous pourrons retourner à

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Cout-Kérieux, répondit le bon précepteur avec un rire qui eût fait le tour de sa tête s'il n'eût été arrêté par ses deux oreilles.

— Certainement, certainement que nous y retournerons un jour ou l'autre, mon vieil ami... à moins cependant que les ordres de Sa Majesté...

~ Comment les ordres de Sa Majesté !

interrompit Peritus avec un mélange de surprise et de consternation... je ne comprends pas...

— C'est que je compte me pousser à la cour, interrompit à son tour Hector. Il n'est point convenable qu'un Cout-Kérieux

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végète dans ses terres comme un hobereau qui a acheté une savonnette à vilain par la protection de la femme de l'intendant de sa province. Je me dois à moi-même, mon bon Peritus; je dois à la mémoire de mon père et à la renommée de mes ancêtres de devenir quelque chose de considérable, comme qui dirait un ambassadeur, un gentilhomme de la chambre du roi , ou un mestre-de-camp de ses armées. Voyons, la main sur la conscience, mon cher maître, n'êtes-vous pas de cet avis?

— Il est certain que si monsieur le marquis pouvait arriver à ces hautes dignités, balbutia Peritus... mais il me semble que

pour cela il faudrait des amis puissants, des protecteurs bien posés dans le monde, et parmi les personnes que monsieur le marquis connaît...

— Fi donc, des protecteurs , Peritus ! s'écria Hector; un Cout-Kérieux ne doit pas employer de ces moyens là. Regardez votre élève, mon cher maître, et dites s'il a besoin de quelqu'un pour faire son chemin.

Et le jeune marquis, jetant son chapeau sous son bras gauche, se mit à marcher dans l'appartement avec toute la grâce impertinente des grands seigneurs les plus élégants de l'époque.

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Peritus fut émerveillé, mais ne sachant comment exprimer son admiration, il se borna à sauter au cou d'Hector en lui souhaitant bonne chance.

Le soir, le marquis fut au jeu, où il rencontra Villarcy, ainsi que eela avait été convenu entre eux le matin. Hector, dont la bonne veine continuait, gagna quatre mille livres en un tour de main. Cela le mit en belle humeur, de sorte qu'il se laissa entraîner par le comte à aller souper chez Sophie Arnoult. Les beaux yeux, la jolie jambe, les blanches épaules de Manuela lui tournèrent la tête, conjointement avec les fumées du vin de Champagne , et le lendemain matin, en rentrant chez lui,

il n'avait plus qu'un souvenir confus de la belle inconnue, bourgeoise ou non, au mantelet vert-chou.

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