L ORANGE MERVEILLEUSE
II était près de minuit quand Hector arriva chez lui. Ses gens, comme cela se pratique toujours quand l'infortune entre dans une maison, s'étaient empressés dès le matin de courir au cabaret, d'où ils n'étaient pas encore revenus : sans Peritus, le
jeune marquis n'aurait su à qui s'adresser pour avoir de la lumière.
Le digne précepteur, pour les motifs les plus impérieux, n'avait pu obtenir d'un rôtisseur du voisinage qu'une carcasse de poulet étique, avec laquelle il avait vécu depuis le matin. L'estomac creux et le cœur rempli de l'inquiétude affreuse que lui causait l'absence de son cher élève, qui n'avait pas paru au logis depuis la veille , il prêtait l'oreille au moindre bruit venant du dehors, tressaillait à chaque mouvement qui se faisait dans l'intérieur, et cherchait vainement à tromper sa faim et son anxiété en parcourant d'un œil distrait un immense in-folio ouvert devant lui : depuis les désordres d'Hector, Faiïection
DAtTKEFOIS. 289
l'emportait sur l'amour de la science dans Pâme de l'honnête pédant.
Un coup vigoureux frappé à la porterie la maison, et un bruit de pas dans l'escalier donnèrent un peu d'espoir à Peritus. Presquaussitôt il entendit la voix d'Hector qui, tout en montant, appelait ses domestiques de la façon la plus cavalière.
Peritus s'empressa alors de sortir de sa chambre, une lumière à la main.
— Comment , mon digne maître, s'écria Hector dès qu'il l'aperçut, c'est vous qui prenez la peine de m'éclairer! mais où sont donc tous ces drôles?
— Je n'en ai vu aucun depuis ce matin, répondit Perilus, en suivant d'un œil nié-
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lancolique la marche chancelante du marquis.
— lisseront allés au cabaret, les ivrognes qu'ils sont , se griser avec du vin de Suresnes, reprit Hector en faisant un geste de dégoût ! Je leur dirai demain ma façon de penser, et à vous, mon très cher et très honoré maître, malgré tout le respect que je vous dois et que je vous porte, je dis que vous veillez bien mal à l'ordre de la maison.
— Mais, mon cher élève... mais, monsieur le marquis, vous ne m'avez jamais donné aucune instruction à cet égard...
il me semble même que je n'ai point été encouragé dans les petites tentatives que j'ai essayées pour... pour...
d'avtrefois. 241
— Allez-vous recommencer à me faire de la morale? me dire que j'ai joué, que je suis un vaurien, un débauché, et aulnchose encore? eh bien ! mon cher maître, épargnez-vous tout cela : d'abord je le sais mieux que vous , et en second lieu voire morale et vos reproches arriveraient trop lard.
— Comment trop tard? demanda avec terreur Peritus, qui soupçonnait bien quelque chose de la gène du jeune marquis, mais dont l'esprit timide et irrésolu n'avait pas encore osé aborder l'idée d'une ruine complète et irréparable.
— Oui trop tard, mon bon Peritus...
mais enfin je vous revois, et sur mon honneur cela me fait plaisir.
— Au nom du ciel, monsieur Hector, expliquez-vous donc plus clairement, car vos paroles mystérieuses me font mourir d'effroi ! // est trop tard.,, enfin je vous revois... que signifient ces mots d'une obscurité sinistre ? vous savez que je devine mal, que je comprends lentement : pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas dans l'horrible perplexité où je suis ! que vous est-il arrivé ? quel nouveau malheur vous menace encore...
— Pour ce qui est de l'avenir, mon cher Peritus, interrompit Hector, je ne saurais vous dire ce que j'en attends; et quand au passé, il est si confus dans ma tète que je risquerais de mentir si j'essayais de vous en rendre compte. J'ai beaucoup joué,
d'autkkfois. 245
beaucoup perdu ; mais la fortune est capricieuse, et comme elle m'a été fort contraire depuis quelque temps je dois supposer qu'elle ne tardera pas à me devenir favorable.
— Quoi! vous voulez la tenter encore?
demanda Peritus avec un serrement de gosier qui témoignait de l'angoisse de son esprit en faisant cette question.
— Avant de vous répondre, mon cher maître, repartit Hector avec une gravité quelque peu burlesque, permettez-moi de vous interroger.
— - Je suis à vos ordres, monsieur le marquis.
Eh bien ! mon bon Peritus, mettez la
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main sur votre conscience... ce n'est pas au figuré que je parle.
Peritus après avoir réfléchi un moment, posa machinalement sa main droite sur son cœur.
— Un peu plus près de l'estomac, reprit Hector.
Peritus obéit, comme un automate aurait pu le faire sur l'invitation d'un ressort.
— C'est cela, mon ami, mon excellent maître! Maintenant dites-moi avec toute la sincérité que ce geste commande, si vous avez faim.
Peritus crut que le marquis devenait fou, et il n'eut pas la force d'articuler une parole.
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— Voyons, répondez, fit Hector avec impatience, avez-vous faim?
— Mais je ne sais trop, balbutia Peritus : oui je crois... il me semble... ce sera comme vous voudrez, monsieur le marquis.
— Donc vous avez faim. Eh bien! si vous voulez manger il faut me permettre de jouer encore, car il ne me reste pas un liard pour vous donner à dîner demain.
Peritus leva les mains au ciel; cependant il eût été facile de voir que ce geste de désolation n'exprimait pas un sentiment entaché d'égoïsme.
— Monsieur le marquis, dit-il après quelques instants de réflexion, il ne faut
pas vous occuper de moi ; je n'ai besoin de rien ; mes livres me suffisent et...
— Etes-vous donc une souris , pour vivre en rongeant des bouquins? demanda Hector avec une gaîté sinistre. Dans tous les cas, comme ce régime ne saurait me convenir, il faudra toujours que je joue....
— Mais si vous n'avez plus rien? se hasarda à dire Peritus.
Il me reste cette bague.
Peritus vit seulement alors la vérité dans tout ce qu'elle avait d'horrible, et il fut obligé de se cramponner à son bureau pour ne pas tomber à la renverse.
— Eh bien ! eh bien ! mon cher maître,
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n'est-ce clone rien que cet anneau d'or qui brille à mon doigt? reprit Hector, en posant avec une familiarité affectueuse une de ses mains sur l'épaule du pauvre précepteur affaissé sur lui-même : il s'est trouvé plus d'un joueur, mon ami, qui a su ramener la fortune avec de plus faibles ressources, et...
— Mais, monsieur le marquis, cette bague est un cachet... elle porte l'empreinte de vos armes... interrompit Peritus dont les paroles étaient à peine intelligibles; vous ne pouvez donc...
— Au contraire, interrompit à son tour Hector, j'irai au combat précédé par mon écu comme un ancien chevalier, et je remporterai la victoire.
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— Il est fou... murmura Peritus. Mon Dieu, ayez pitié de lui !
— Écoutez, mon vieil ami, reprit Hector : demain je sortirai de bonne heure, et je vous ferai donner de mes nouvelles dans la journée. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de gronder vigoureusement mes gens quand ils rentreront du cabaret...
— J'aimerais mieux avoir à leur donner quelque argent sur leurs gages, balbutia Péri lu s.
^4— Ah! diable! fît Hector... mais j'y songerai , j'y songerai. Vous parlez quelquefois comme un livre, mon bon Peritus. À
DALTUtlOlS. 24 9
demain, à demain... je vais essayer de dormir... Bonsoir.
Et Hector se dirigea vers sa chambre, guidé par Peritus qui ne le quitta que lorsqu'il l'eut vu étendu dans son lit.
Le sommeil lut d'abord rebelle aux yeux d'Hector. Les pensées les plus étranges, les plus confuses se heurtaient dans son cerveau; des visions bizarres environnaient sa couche ; enfin ses yeux se fermèrent et il s'endormit en murmurant:
— La Seine... les femmes.. Richelieu est un grand homme... Le vin de Bourgogne est un excellent vin... Ferdinand, pardonne-moi... Lepicard... Guillaume... rue du Mail, n° 50... de l'or... de l'or...
Quand le marquis s'éveilla le lendemain, la matinée était déjà fort avancée, ce dont il fut averti par le son d'une horloge qui tintait lentement onze heures. À l'instant même, les événements de la veille lui revinrent à l'esprit avec une clarté extraordinaire, et sans perdre une minute il sauta hors de son lit, s'habilla quatre à quatre, et descendit l'escalier sans bruit, pour ne pas éveiller l'attention de Peritus, qu'il aimait tout autant ne pas rencontrer.
Son premier soin fut de courir chez un orfèvre, auquel il proposa sa bague. On lui en donna quarante-huit livres, qu'il se fit payer en deux pièces d'or.
Puis il passa chez un traiteur, sur le
comptoir duquel il jeta un de ses deux louis, en lui ordonnant de faire porter à son logis un gigot rôti, un plat de légumes, quatre bouteilles de vin, un pain immense et quelques assiettes de dessert.
Pendant qu'on plaçait ces divers objets dans la manne du marmiton qui devait les porter, Hector écrivit le billet qu'on va lire :
« Mon cher maître, déjeûnez, dînez et soupez de bon appétit : nous nous reverrons bientôt, j'espère. L'anneau magique commence à opérer, comme vous voyez. »
■ Cette première dépense soldée, il restait
encore au marquis à peu près quarante
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livres ; il mit un louis à part, et il réserva le reste de sa monnaie pour les besoins de la journée.
Voici en quelques mots le calcul qu'il avait fait :
«Je me promènerai toute la matinée afin de me remettre du calme dans l'esprit, puis je dînerai sobrement, et j'irai n'importe où, jouer avec n'importe qui ce que j'ai encore d'argent. Si je gagne, je suivrai les conseils de Lepicard ; si je perds , il me restera toujours la Seine qui coule pour tout le monde : dans un cas comme dans l'autre je serai tranquille demain. »
Après cette réflexion, qui sentait un peu trop à notre avis la philosophie du dix-
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huitième siècle, Hector alla s'asseoir sur la terrasse des Feuillants, où il y avait foule, quoiqu'on fût en plein hiver, parce que le temps était pur et assez chaud pour la saison.
Le marquis, plongé dans ses réflexions, regardait d'un œil distrait les belles promeneuses qui passaient et repassaient devant lui, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.
Il se retourna et il se trouva face à face avec le chevalier de Blignac.
— Marquis, enchanté de vous rencontrer, dit Blignac en prenant une chaise : je pensais justement à vous aller voir tout-à-
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l'heure, pour vous proposer une partie de plaisir pour ce soir.
— S'il s'agit de jouer, répondit Hector, je suis prêt.
— Il s'agit de tout, reprit Blignac : c'est l'ouverture du Colysée, ce sera magnifique et tout Paris y viendra.
— Quel est le programme de la fête?
demanda Hector avec distraction.
— D'abord des jeux de toutes les espèces, depuis le loto dauphin des petites bourgeoises, jusqu'au Pharaon et au Creps des gentilshommes ; puis un bal paré et masqué, où certaines femmes de la cour viendront à la faveur d'un masque et d'un domino, se mêler à la foule des beautés
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moins imposantes de la ville; enfin, on parle encore de Nicolet avec ses sauteurs, et d'Audinot avec ses marionnettes.
— J'irai là certainement, dit Hector ; ainsi vous me trouverez dans la salle des jeux.
— Il serait plus sûr de ne pas nous quitter, tit Blignac de cette voix caressante du parasite qui quête un dîner.
— Je ne vous dis pas le contraire, chevalier; mais je suis décidé à faire diète aujourd'hui, et je m'imagine que ce régime ne serait pas de votre goût.
Au mot de diète, Bli[jnnc avait fait la grimace : quelques minutes après, voyant venir à lui la loueuse de chaises, qui allait
sans doute lui réclamer deux sous, il prit congé du marquis et s'éloigna rapidement.
Le soir est venu, — Hector, qui a dîné modestement dans un cabaret borgne de la rue Saint-Florentin, s'achemine en chaise à porteurs vers le haut des Champs-Elysées : c'est là qu'est situé l'établissement dont lui a parlé Blignac.
Il ne saurait dire pourquoi, mais son cœur est rempli d'espoir, bien qu'il ne lui reste que trente livres dans la poche.
11 a pénétré dans le Golysée, établissement immense dont la vogue fut brillante mais éphémère. Quelques vieillards gar-
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«lent encore le souvenir de sa grandeur et de sa décadence.
La foule est considérable. Ici l'on joue, là on danse, partout on intrigue, car plus des deux tiers de la foule se composent de femmes masquées.
Hector s'est dirigé vers les salons de jeu, où, après avoir examiné les parties pendant quelques instants, il a risqué un écu de six livres sur une carte. Depuis qu'il joue, il ne lui est jamais arrivé de pousser devant lui un enjeu aussi modeste.
Le banquier tourne les cartes: Hector a perdu.
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De ses (rente francs, il n'a plus qu'un ouis.
« Il faut en finir, se dit-il en lui-même. C'est peut-être à cette extrémité que la fortune m'attendait. On assure qu'elle a de ces coquetteries -là. »
Le louis est perdu.
fc Allons, pensa Hector, ii faudra recommencer te cérémonie d'hier; mais j'espère bien que ce soir rien ne m'empêchera d'exécuter mon projet. »
Pendant quelques moments, il erra à droite et à gauche dans les nombreuses et vastes salles du Colysée ; il y régnait une chaleur étouffante; Hector eut soif.
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« Singulier besoin, se dit-il, pour un homme qui songe à se noyer. N'importe, si j'avais seulement une pièce de vingtquatre sous, je me procurerais le plaisir de boire un verre ou deux de limonade en attendant l'eau de la Seine.
Et Hector fouilla dans sa poche plutôt par distraction que dans l'espoir d'y trouver quelque chose.
a Ah ! ah ! se dit-il encore, je n'ai pas vingt-quatre sous, mais il m'en reste douze, je puis acheter deux oranges. J'en mangerai une et je ferai une galanterie avec l'autre, c'est ce qui s'appelle finir en gentilhomme. »
Les deux oranges furent achetées :
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quand Hector eut mangé la première, il recommença à reparcourir les salons en tenant la seconde, qu'il faisait sauter dans sa main en disant :
« Qui veut mon orange ? »
Il arriva ainsi jusqu'à la salle de jeu qu'il avait abandonnée peu d'instants auparavant. Parvenu auprès des tables, il répéta sa phrase : « Qui veut mon orange? »
— Moi, répondit une voix de femme.
— Beau masque, la voilà.
— Je la prends, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que tu accepteras en échange
DALTRLFOIS. 2*M
ce double louis que tu iras jouer immédiatement.
— Tu me connais donc ?
— Que t'importe?
— C'est que je ne pujs accepter d'une inconnue...
— Nous serons de moitié.
— C'est différent; voilà mon orange.
— Et voilà mes deux louis.
— Où te retrouverai-je pour te rendre mes comptes ?
— Auprès du buste du roi.
— C'est entendu.
262 lls viveurs
Le masque, qui était un petit domino noir fort coquet, se perdit dans la foule, et Hector se mit à une table de lansquenet.
Quand la main lui arriva, il prononça d'une voix ferme ces deux mots sacramentels :
— 11 y a deux louis.
Hector gagna : il laissa ses quatre louis et gagna encore ; d'encore en encore, il passa douze fois de suite, et vit s'entasser devant lui la somme énorme de huit mille cent quatre-vingt-douze louis ; alors il céda la main à un Anglais qui lui avait fait banquo douze fois de suite, et ayant confié son gain à un des administrateurs des jeux, il courut à la recherche de son domino noir.
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Il ne le trouva ni auprès du buste du roi, ni aux alentours ; il ne fut pas plus heureux après avoir visité tous les eoins et recoins du Colysée.
11 revint eu conséquence se mettre au-
près du buste et il attendit.
Vers les quatre heures du matin, comme la foule commençait à diminuer, Hector fut accosté très poliment par un laquais en livrée qui lui demanda s'il n'attendait pas une femme en domino noir.
Hector répondit affirmativement.
— Eh bien ! Monsieur, continua cet homme, je suis chargé par cette personne que je ne connais pas, de vous dire qu'elle
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vous prie de donner au premier pauvre que vous rencontrerez les deux louis qu'elle vous a prêtés.
Hector questionna, mais il ne put obtenir aucun éclaircissement: le laquais jura ses grands dieux qu'il ne savait rien.
« Eh bien ! je donnerai les deux louis à un pauvre : j'en donnerai même dix, pensa Hector. »
Puis il retourna près du monsieur auquel il avait confié son argent, lui demanda quelques centaines de louis pour garnir ses poches, se fit donner un reçu en bonne forme du reste, et annonça qu'il viendrait le chercher le lendemain.
Au point du jour il rentra chez lui, où il trouva Péri tus endormi sur son bureau.
Il le réveilla et lui conta ses aventures, en ajoutant force promesses d'être plus sage à l'avenir.