LES DEUX FEMMES
La brise de l'Adriatique faisait succéder une délicieuse fraîcheur aux brûlants rayons du soleil italien.
Des myriades de gondoles glissaient sur les canaux , dans la direction du port — de Fusina - ou des iles voisines.
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Mais c'était surtout le long du {];rand canal bordé par la place Saint-Marc, que l'on voyait passer les barques les plus élégantes, toutes remplies de brunes Vénitiennes. '
Les belles signoras se souriaient en passant, répondant par un gracieux regard ou par un coquet mouvement d'éventail aux saluts et aux compliments des galants seigneurs qui faisaient manœuvrer leurs gondoles autour d'elles.
Parmi ces derniers , on. remarquait don Camillo.
Il montait une barque noire dont les ciselures merveilleuses étaient encore re-
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haussées par des dorures d'un goût exquis.
Six rameurs nègres maniaient les avirons. — Ils portaient des jaquettes blasonnées à ses couleurs. — - Des anneaux d'argent massif brillaient à leurs cous , à leurs poignets et aux chevilles de leurs jambes nues.
Camillo n'était point assis.
Debout , dans une attitude négligée et peut-être un peu prétentieuse, il s'appuyait contre le dais de sa gondole dont les rideaux étaient ouverts.
De la main gauche, il tenait une gui-
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tare, et de la droite il jouait avec un petit masque en velours suspendu par un ruban de soie à la boutonnière de son pourpoint.
Non loin du comte se tenait également debout un jeune homme, qu'à son habillement blasonné comme celui des nègres on reconnaissait pour un subalterne, mais dont la pose, tout à la fois familière et respectueuse , indiquait un de ces domestiques privilégiés qui sont les favoris du maître.
• •»• Ce jeune homme se nommait Grizzo. — C'était le valet de chambre, le confident et l'âme damnée de Cavalcanti.
Depuis une heure à peu près, la gon-
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dole dont nous nous occupons avait parcouru le Giudecca dans tous les sens , quand Gamillo , qui semblait absorbé par ses réflexions, releva la tête.
— Grizzo !
— Signore ! répondit le valet en portant la main à sa toque.
— Au port!
Grizzo transmit cet ordre aux rameurs , et la gondole glissa rapide et silencieuse avec ce mouvement d'oscillation fantastique produit par le va et vient continuel des petites vagues qui se brisent contre les chaussées.
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Au moment de sortir du canal la barque de Camillo passa devant un de ces escaliers qui descendent jusqu'aux flots et près desquels stationnent d'habitude les Ijondoles de louage. — La place était alers déserte ; mais sur la dernière marche se tenait une jeune fille semblant attendre le retour de l'une des barques destinées au service public.
Quoique mise d'une façon très simple cette jeune fille était charmante.
j Elle portait une courte jupe de couleur foncée. — Un mantelet noir serrait sa taille et se terminait par un capuchon qui pouvait à volonté cacher le visage , mais qui dans ce moment rabattu en arrière
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tlécouvrait une riche chevelure brune et une délicieuse figure.
Camillo était connaisseur; aussi donnat-il l'ordre à son valet de faire ralentir le mouvement des rames, et dès que l'escalier fut dépassé il appela Grizzo près de lui;
— As-tu remarqué cette enfant ? lui demanda-t il.
— Oui, Signore.
— Elie est jolie , n'est-ce pas ?
— Charmante , Signore !
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— La connais-tu?
— Oh ! Signore, je sais par cœur toutes les vierges folles de notre cité; mais quant à celles qui font profession de sagesse et de cruauté , c'est autre chose ! du reste , si votre seigneurie désire savoir quelle est cette enfant , elle n'a qu'à dire un mot , elle le saura ce soir!
— Cela m'est assez égal, per Bacco ! — Cependant , fais comme tu voudras !
Grizzo dit quelques paroles aux nègres , qui firent à l'instant virer de bord la gondole et l'amenèrent jusqu'au pied de l'escalier où l^t jeune fdle attendait toujours.
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Grizzo descendit , s'éloigna, et se mêla aux groupes des promeneurs , sans toutefois perdre de vue la pauvrette qui restait là , tranquille et calme comme la perdrix qui ne devine point l'approche du limier.
— Au palais Fornasari! — dit Camillo , après avoir admiré de nouveau et de plus près les jolis traits de la petite Vénitienne éclairée par les rayons de la lune , qui faisaient resplendir sa peau blanche et dorée.
La gondole repartit comme une flèche.
— Chantez 1 ajouta Camillo.
El les bateliers élevant la voix en choeur
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firent entendre une de ces barcaroles bien-aimées des pêcheurs des lagunes , une de ces barcaroles dont rien ne saurait exprimer la douce et magique harmonie le soir sur les flots tranquilles.
Pendant ces chants, la gondole avait traversé divers canaux à peu près déserts.
Soudain un brusque mouvement rétrograde des' avirons l'arrêta en face d'un palalais de belle apparence.
Tout dans les alentours était silencieux; une faible lumière brillait seulement au premier étage, à Tune des fenêtres masquées en dehors par une jalousie.
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Camillo pril sa giiitarre, l'accorda et se mit à chanter amoroso une romance de sa composition.
La voix du Vénitien était agréable ; aussi, vers le sixième couplet, une ombre intercepta la lumière de l'intérieur, la fenêtre s'ouvrit, une petite main blanche souleva la jalousie ; mais dès que le chantear eût été reconnu la jalousie retomba, et la fenêtre fut refermée avec une vivacité qui annonçait, sinon de la colère, au moins un vif mouvement d'impatience.
Camillo chanta deux ou trois couplets encore, puis craignant que ta fraîcheur du soir ne iinit par l'enrouer, il lit prendre à ses gondoliers le chemin de sa demeure.