‹ Les viveurs d'autrefois (volume 4)Chapitre 16 sur 30 · L AMANT DE PEPITA · texte numérisé non relu

L AMANT DE PEPITA

Tandis que se passaient, au palais Fornasari, les faits que nous venons de rapporter, une scène presque du même genre avait lieu à la petite maison, voisine de l'éiîlise de la Madone.

Un homme vêtu comme un pêcheur,

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et masqué, ouvrit la porte qui donnait sur le quai, entra dans la première pièce qu'il trouva déserte, frappa doucement à une seconde porte qui conduisait à une autre chambre, et une voix de jeune fille demanda de l'intérieur :

— Qui est là?

— Moi, Beppo !

— Entrez, ami, je suis seule avec mon père !

La jeune fille qui venait de parler était debout près d'un vieillard aux longs cheveux blancs, étendu dans un fauteuil à

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côté de la fenêtre, — et dont la tête belle et noble recevait un nouveau caractère de la cicatrice d'un large coup de sabre qui partait du haut du front et se prolongeait jusqu'au bas de la joue.

Ce vieillard était enveloppé d'un large manteau de laine et ses jambes reposaient sur une chaise placée devant lui.

Le nouveau venu, en se démasquant, montra les traits du bravo Mammone.

Un sourire éclaira la figuré du vieux soldat, il essaya de faire à l'arrivant un

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signe affectueux, et ses lèvres murmurèrent quelques sons inintelligibles. — La paralysie dont il ètail frappé l'avait rendu sourd et muet.

Beppo s'approcha de lui, prit sa main décharnée et la porta à ses lèvres avec une tendresse respectueuse.

— Comment va-t-il aujourd'hui, Pépita? — demanda-t-il à la jeune fille.

— Gomme toujours, Beppo ! — Il souffre avec courage, et son chapelet ne le quitte pas.

Effeclivtment on voyait entre les

doigts du vieillard ua chapelet à gros grains d'ébène, terminé par une petite croix en argent.

— Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, Beppo !

— Je n'ai pu venir hier.

— Heureusement, car vous ne m'auriez pas trouvée.

— Vous êtes sortie!!!

Et le bravo ne put retenir un mouvement de surprise et d'inquiétude en prononçant ces mots.

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— Ne vous tourmentez pas, Beppo, personne ne m'a parlé, personne ne m'a même regardée en route; je suis sortie parce que mon père et le ménage avaient besoin de différentes choses.

— Ëtes-vous rentrée tard?

— Après la nuit tombée ; mais les places et les quais étaient si remplis de monde qu'il n'y avait réellement pas plus de danger pour moi qu'en plein jour. — J'ai eu cependant une grande frayeur.

— Et pourquoi?

— Parce que j'ai rencontré, à deux ou

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trois cents pas d'ici, des pêcheurs portant un cadavre qu'ils venaient de trouver dans les la^junes. — C'était un jeune homme, Beppo, un beau jeune homme ! — Ce malheureux avait été assassiné la veille, et l'on disait, autour du corps, qu'il portait la marque de cet homme infâme, de cette bête fauve plutôt, qu'on a surnommé ; Mammone !

— L'on disait cela, murmura le bravo d'une voix altérée.

— Oui. — Mais est-ce-vrai, Beppo, dites-moi, est-ce bien vrai qu'il y ait à Venise des hommes capables de tuer pour de l'argent ? — Moi je ne puis le croire.

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— C'est vrai, — c'est bien vrai.

— Et la justice les laisse vivre?

— Oui. — La justice! qu'est-ce que la justice humaine?

— Et la malédiction du ciel ne s'appesantit pas sur eux?

— Peut-être.

' — Oh ! je ne suis qu'une faible femme, mais si mes prières sont entendues làhaut! Mon Dieu, maudissez-les !

— Taisez-vous, Pépita, <pisez-vous! —

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Enfant, votre bouche est pure et ne doit adresser au ciel que des prières de pardon. — Ne maudissez jamais ! — Dieu ne peutil pas faire gxâce ? — Et savezvous d'ailleurs ce que souffrent ces hommes? — Connaissez-vous leurs remords? N'ignorez-vous pas si une terrible fatalité s'appesantit sur eux et leur dit : Du sang 1 du sang !

En parlant de la sorte, Mammone était devenu pâle comme un linceul.

— Vous pouvez avoir raison, Beppo, — répliqua la jeune fille après un moment de silence, — mais pour de tels crimes, je suis sans piliè! — Je comprends qu'on frappe par haine, — je suis J talienne ! —Je

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comprends qu'on frappe par vengeance.

— Et je crois que Dieu peut pardonner. Mais tuer pour de l'or !— comprenez- vous cela, Beppo?

— Et si c'est un désir de vengeance qui pousse le bras du bravo, — si la haine pour toute la caste des nobles orgueilleux le décide à leur vendre son stylet afin qu'ils se détruisent les uns les autres;— s'il rêve la liberté ; s'il frappe les puissants pour être libre ! — comprenez-vous cela, Pépita?

— Non, car ces projets de liberté, de haine et de vengeance ne peuvent vivre avec l'amour du gain dans le cœur d'un bravo maudit.

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— Peut-être.

Renzo prononça ces mots d'une voix tellement étrange, que Pépita ne put s'empêcher de jeter les yeux sur lui.

— Pourquoi vous attrister par des paroles sinistres, Pépita? — reprit le bravo. — Pourquoi., quand nous sommes ensemble, parler de meurtre et de sang? — Ne vaut-il pas bien mieux penser à noire amour, dites-moi?

— Oui, Beppo, mais c'est vous qui depuis longtemps ne vous occupez plus de notre mariage.

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— Parce que maintenant il est impossible.

— Et pourquoi ?

— J'aime votre père , vous le savez , comme si j'étais son fils, Pépita, et cependant tant que Dieu n'aura pas mis fin à ses longues souffrances en l'appelant à lui, nous ne pouvons être unis.

— Je ne comprends pas cette nécessité de mêler des larmes à notre bonheur, et de ne pouvoir porter la couronne d'épousée sans une robe de deuil ; mais enfin j'attendrai, Beppo! — J'attendrai et je prierai.

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En ce moment on entendit du bruit dans la première pièce, et Renzo se hâta de remettre son masque. — C'était une voisine qui venait demander des nouvelles du père de Pépita, et quî sortit presque aussitôt.

Expliquons en quelques mots la liaison du bravo et de la jeune fille, et l'ignorance de cette dernière sur l'affreuse industrie de son fiancé.

Le véritable nom du redoutable Vénitien était Beppo Canti , — son nom de guerre était Lorenzo, dont par une abréviation habituelle en Italie, on avait fait Renzo, — et Mammone, nous le savons déjà, son surnom.

La faaiille doniil Mam??ione était le dernier rejeton tenait par quelques liens de parenté à celle de Piétro, le père de Pépita.

Le jeune Beppo avait grandi sous les yeux du soldat, qui l'avait pris en tendre affection. Une paralysie, suite de ses longues campagnes et de ses nombreuses blessures, vint clouer Piétro sur son fauteuil et laisser Beppo abandonné à luimême avec une âme ardente et pleine d'énergie, pouvant se porter avec une égale impétuosité, aux bonnes comme aux mauvaises actions. Une direction sage l'eût fait marcher dans une voie honorable et droite : la fatalité le poussa au crime. — Nous disons la fatalité^ car ce fut un incident vul-

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gaire qui décida de toute sa vie et voua son avenir au mal.

Un riche seigneur venait de lui succéder dans les bonnes grâces d'une belle fille.

Avec une tête moins bouillante, Beppo aurait remercié tout bas la courtisanne de son aumône amoureuse et se serait éloigné sans bruit.

Il voulut faire du scandale, et fut honteusement chassé par les gens de son exmaîtresse.

Ce jour là, pour la première fois, Beppo rêva la vengeance, mais la vengeance loyale et franche.

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Il alla le lendemain chez son rival de hasard, et lui proposa un duel.

Le gentilhomme le crut fou , et le fît mettre à la porte par ses laquais.

De ce jour sa haine pour un seul rejaillit sur la caste entière. — Une profonde horreur pour toute richesse et pour toute aristocratie s'empara de son âme et subjugua sa pensée. — De ce jour, il prit place dans les ran,gs des bravi.

Ses rapports avec Piétro et Pépita ne furent point interrompus. — Son affection de frère pour la jeune fille devint peu à peu un amour de fiancé, un amour qui

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remplit son âme, et bien souvent le poursuivit comme un remords au milieu de ses abominables exploits.

Il eut peur de la justice divine !

Il se dit que le ciel ne pouvait permettre l'union de tant d'innocence. et de pureté, avec tant de scélératesse et d'infamie !

Il voulut s'arrêter, mais en vain ! — La pente était rapide, et, comme il le disait tout à rheure à Pépita, le sang appelait le sang!

Il éloignait donc son mariage et comptait, ap;^ès la mort de Piéiro, jeter soo

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stylet dans la mer et emmener la jeune iille dans quelque pays lointain où son sanglant renom ne serait pas encore parvenu !

Rien n'était plus simple, du reste, que l'ignorance de Pépita à son égard : ~ elle sortait à peine, ne connaissait personne. — Renzo venait toujours masqué, et pour expliquer cette circonstance à la jeune fille, illui avait dit que s'étant compromis dans une affaire de contrebande, il ne pouvait se montrer à visage découvert !

La naïve enfant ne conçut pas même ^ l'ombre d'un doute ou d'un soupçon.

Un moment interrompue, la conversa-

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tion des jeunes gens reprit et continua quelque temps encore, puis le bravo dit adieu à sa bien-aimée, et sortit en jetant autour de lui un regard circonspect avant de s'avancer sur le quai.

Il aperçut à peu de distance, et s'adossant à la muraille un homme vêtu comme lui, et comme lui masqué, qui semblait examiner avec attention la porte de la maison de Pépita.

Renzo fit quelques pas.

L'homme masqué le suivit.

Renzo s'arrêta.

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L'inconnu s'arrêta de même.

Il se remit a marcher.

L'inconnu reprit aussitôt sa marche.

Le bravo, voyant ce manège, revint sur ses pas, s'arrêta en face de l'individu qui paraissait s'attacher à lui, et lui dit :

— Que me voulez-vous ?

— Pas la moindre chose.

— Vous me suivez pourtant !

— Moi!!l

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— Oui.

— Je ne vous suis pas !

— Alors, passez votre chemin !

— Et de quel droit me parlez- vous ainsi? Le quai ne vous appartient pas plus qu'à moi, je pense!

— Vous êtes un espion !

— Que vous importe?

— Rien, si vous ne vous occupez pas de moi ; — mais souvenez-vous de ceci : — Ne me suivez pas, ne clierchez pas à sa-

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voir qui je suis, d'où je viens, ni où je vais, car il vous arriverait malheur !

Et le bravo s'éloignant rapidement se jeta dans une petite barque amarrée par lui non loin de là, décrivit quelques circuits au milieu des gondoles, ôta son masque, changea de toque, et revint sur le quai sans avoir remarqué qu'il avait été suivi dans tous ses détours par une barque exactement semblable à la sienne et montée par un seul homme.

L'inconnu n'était plus là, mais cinq minutes après, Grizzo rejoignait sur la Piazetta son maître encore déguisé, et lui disait ;

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Oh! signor, signor, prenez garde à

vous!

— Pourquoi?

— Vous ne savez pas quel est l'amant de la Pépita!

-— Eh bien !

— Eh bien ! c'est Renzo Mammone !

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