‹ Les viveurs d'autrefois (volume 4)Chapitre 22 sur 30 · LES TROIS DOMINOS · texte numérisé non relu

LES TROIS DOMINOS

Il courut ainsi pendant longtemps, ne sachant où il allait et coudoyant les passants sans les voir.

Enfin, il arriva sur la place Saint-Marc, brillamment éclairée par cent fanaux, car la nuit était venue. -

^!)8 LES MVtUUS

Là il sentit sa tête se calmer ; il se souvint de ce, qui venait de se passer.

A l'égarement de son esprit succéda un sombre désespoir.

Tous ses rêves d'avenir étaient à jamais détruits par la fatale découverte de Pépita.

I) ne lui restait plus qu'à choisir entre la continuation de son métier sanglant et la mort.

Il choisit la mort, et d'un pas plus ferme, quoique moins rapide, il traversa la foule, qui, du reste, en le reconnaissant s'écartait devant lui.

d'autulfois. -199

Bientôt il eut ga{;né les quais , il passa devant la pl^ce où chaque soir son poignard était aux enchères, et monta sur le pont des Soupirs.

Sa résolution était bien arrêtée. Il allait chercher la mort dans l'eau tranquille et noire du canal Orfauo ; mais au moment de jeter son corps dans les ondes et son âme dans l'éternité, il s'arrêta pour revoir encore une fois le ciel de cette belle Venise qu'il aimait en la maudissant.

C'était bien le ciel de l'Italie , c'est-àdire un dôme d'un bleu sombre , semé de myriades de lucioles scintillantes.

Sous la molle clarté de la lune, appa-

raissaient au loin les dômes des églises, les balcons des palais.

Sur les canaux glissaient rapidement les agiles gondoles, portant leur fanal comme une étoile au front, et d'instant en instant venaient jusqu'au bravo, avec la brise rafraîchie du soir, les accords joyeux des folles sérénades.

Beppo jetait sur tout cela le triste et dernier regard du mourant, quand une main se posa sur son épaule, et une voix lui dit :

— Renzo Mammone a donc bien du temps à perdre, que ceux qui veulent lui parler le cherchent en vain à sa place or-

d'autiiefois. 20i

dinaire, et le rencontrent, par hasard, plongé dans quelque amoureuse rêverie, et s'oubliant sur le pont des Soupirs ?

— Que me veut votre seigneurie? — demanda Mammone en reconnaissant Camillo.

■— Te proposer cent sequins pour un coup de poignard.

— Mon poignard n'est plus à vendre, et le bras qui s'en servait sera glacé dans dix minutes.

— Le tribunal des Dix t'aurait-il condamné? '

— Un tribunal plus inexorable a pro-

"202 L£S VIVEUIlS

nonce ma mort, et c'est moi qui suis tout à la fois et le juge et l'exécuteur.

— Et quoi donc te pousse à cet acte de désespoir? — Ce n'est pas la misère, l'or ne t'a jamais manqué, et d'ailleurs tu refuses celui que je viens de t'ofïrir. — Tu es jeune, tu es beau, et tes amours doivent être heureuses...

— Assez, seigneur Camillo, ne cherchez pas à savoir mon secret. — Passez votre chemin, et dites aux Vénitiens que Renzo Mammone n'est plus, car vous êtes le dernier homme qui l'aurez vu vivant.

— Peut-être !

d'auïieiois. 203

— Que voulez-vous dire?

— Écoute cette histoire, et nous verrons après si tu veux toujours mourir.

— Une histoire... à moi... en ce moment... raillez-vous?

— Écoute. — Il y avait dans Venise un bravo redouté ; ce bravo aimait une jeune fille qui, ne sachant ni son véritable nom, ni son véritable état, semblait aussi l'aimer. — Un beau seigneur se mit un jour en tête de plaire à la fiancée du bravo. îl y parvint facilement, et dans les derniers efforts d'une résistance expirante, la jeune fille lui dit : — Je ne puis être à vous, un

205 LES VIVIUIIS

terrible serment me lie à mon fiance. — Viens avec moi, dit le beau seigneur à la naïve enfant, tu jugeras ce qu'est ton fiancé, et tu sauras si tu peux briser le serment qui te lie au bravo maudit. — La jeune fille ne voulait pas croire : d'abord, mais elle vit enfin la vérité et ne résista plus...

Pendant ce récit une sueur froide coulait sur le visage contracté de Beppo, et quand Camillo se tut, c'est à peine s'il put demander d'une voix stranguléepar la colère et l'émotion :

— Et comment savez-vous cela?

~ Je sais cela, parce qu'il y a cinq minutes, l'homme qui t'a pris Pépita, et qui

d'autrefois. 10^6

m'enlève, à moi aussi, celle que j'aime, se vantait hautement, sur le cours du Lido, d'avoir séduit la maîtresse de Mammone le bravo. — Cet homme est notre ennemi commun, c'est contrelui que je voulais l'armer.

— Je suis à vous corps et âme. Mais son nom! — dites-moi son nom.

— Le baron Georges de Ghivry, un Français. ;

— Dans une heure il aura vécu !

— Non, Renzo 1 — du calme, — laissemoi te guider aujourd'hui. — Il nous faut

20G LFS VIVEUl'.S

une vengeance, mais il nous la faut plus terrible !

Une semaine s'était écoulée. On avait célébré le matin le mariage de Georges et d'ïléléna, et c'était grande fête le soir au palais Fornasari.

Les préparatifs ordonnés pour le bal surpassaient tout ce dont on se rappelait de mémoire d'homme à Venise.

î.es seigneurs et les belles dames

D*Al!TI;EF01S. 20;

avaient employé les huit jours qui précédaient la fête à se procurer de riches et brillantes parures, car dona Héléna avait décidé que le bal de ses noces serait un bal masqué.

Les gondoles se pressaient au débarcadère du palais, et sur les marches de marbre blanc se posaient incessamment les jolis pieds des belles Vénitiennes.

Le velours et le damas ruisselaient, l'or et les diamants scintillaient de toute part.

Les gorges superbes des nobles filles de l'Adriatique faisaient craquer les corsages de satin.

208 LES VlVtUiiSi

Les perles rehaussaient de leur éclat nacré les noires chevelures et les brunes épaules qu'aimait tant à peindre Titien.

Héléna et Georges de Ghivry seuls n'étaient pas masqués.

Héléna était vêtue de blanc avec des nœuds rouges dans ses beaux cheveux.

Georges portait le costume de mode alors à la cour de Fancre.

Minuit allait bientôt sonner.

Une gondole noire, conduite par quatre rameurs, s'arrêta devant le palais.

Deux hommes en sortirent, revêtus de

d'aiîtuefois. 200

dominos noirs, soutenant chacun par le bras un troisième personnage enveloppé dans les larges plis d'un ample domino rouge.

Tous trois étaient masqués.

Arrivés à la porte du premier salon, là où un Ir^issier faisait démasquer pendant une seconde tous les arrivants afin d'empêcher l'introduction de quelque intrus, l'un des dominos noirs glissa dans la main de l'huissier une bourse remplie d'or, et en vertu de cette maxime : Qui paie bien n'est pas suspect^ — sut se soustraire, lui et ses compagnons, à la formalité de rigueur.

L'entrée des trois masques fit sensation.

JV. 14

210 LES VIVEUnS

— On s'empressa autour d'eux, on les accabla des mille questions et des mille lazzis ordinaires. — Un seul d'entre eux répondit d'une voix évidemment contrefaite, en repoussant toutes les attaques par des sarcasmes souvent amers.

Ils firent ainsi le tour des salons, et parvinrent jusqu'à Héléna. 1^

Après un salut profond ils passèrent, et cherchèrent Georges de Ghivry, autour duquel se pressait la foule des invités.

— Daignerez-vûus, seigneur, dit alors celui des dominos qui prenait habituellement la parole, daignerez-vous nous accorder un instant d'audience?

« Il s'a[j,i(, de faire passer joyeusement une heure aux nobles cavaliers réunis dans ce noble palais !

— Je suis à vous, répondit Georges de Chivry, quoiqu'à vrai dire la joie ne me paraisse point habiter sous vos déguisements lugubres.

Le Français et les trois masques quittèrent alors les salons, et entrèrent dans un petit boudoir dont la porte se referma sur eux.

212 LES VIVF.rRS

Au bout de cinq minutes la porte du boudoir s'ouvrit et le trio reparut.

Les deux dominos noirs assirent la figure rouge dans un fauteuil blasonné qu'ils portèrent ensuite au milieu de l'un des salons, puis ils se mêlèrent à la foule.

Un cercle se forma presqu'aussitôt autour du domino rouge.

Chacun prévoyait quelque folle impro-

d'autrefois. 245

visation, quelque grotesque intermède.

Mais, trompant l'attente et la curiosité générales, la figure rouge restait immobile et muette.

En ce moment Héléna s'approcha du groupe qui s'ouvrit respeclueusement devant elle.

Elle arriva jusqu'au fauteuil.

— Beau domino, dit-elle, ne seriez-vous point, par aventure, quelque savant magicien venu dans notre palais pour nous révéler aujourd'hui notre fortune à venir?

Le domino ne répondit pas.

244 LES VIVEIUS

— Peut-être, poiisuivit la jeune femme, peut être, comme à la Sy bille de Cumes, faut-il vous faire violence pour vous arracher des oracles?

Même silence.

— Voici ma main, lisez-y Tavenir ; je le veux! je Pordonne!

Et tout en riant joyeusement, Héléna souleva la manche rouge et flottante qui tombait jusque sur les genoux du masque.

Elle recula soudain en poussant un cri de terreur.

La main qu'elle venait de toucher était inerte et glacée comme celle d'un mort.

d'aux UEFOIS. 245

On arracha le capuchon du domino sinistre, et on vit la pâle figure de Georges assassiné.

Une main habile avait porté le coup.

Le stylet était entré de haut en bas, et pas une goutte de sang n'avait jailli au dehors.

Il était facile du reste de reconnaître dans la blessure la trace triangulaire du stylet de Renzo Mammone.

Héléna devint folle de désespoir, mais sa folie fut un bonheur, car elle lui fit tout oublier.

21G LES MVEURS d'autrefois.

Elle resta belle. Allez voir son portrait couronné de cyprès dans la galerie du palais Santa-Groce.

Kenzo voulait mourir; il mourut, portant un crime de plus sur sa tête déjà si coupable.

Pépita chercha dans la religion un asile contre les séductions des beaux Vénitiens, et referma sur elle les portes d'un couvent.

Don Camillo ne fut point puni par la justice humaine.

La justice de Dieu, sans doute, se le réservait tout entier.

Page 1