‹ Les viveurs d'autrefois (volume 4)Chapitre 29 sur 30 · IV · texte numérisé non relu

IV

ouvraient dans deux cabinets sans autre issue et remplis de livres.

— C'est ici qu'ils se verront sans doute, dit alors Bertlie d'une voix émue, car ici M. de Moriiy ( et ses lèvres tremblèrent en prononçant ~ ce nom ) ne pensera pas pouvoir être entendu. Mais nous serons là , nous, ajoula-t-elle en montrant les cabinets, nous serons là !!

Léonce voulut baiser la blanche main de Berthe, mais elle lui fut retirée avant qu'il eût eu le temps de la porter à ses lèvres ; et comme sa cousine , au même moment, sortit de la bibliothèque pour entrer au salon, force lui fut de revenir à son premier projet qui était de monter chezsa femme.

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Il la trouva rêveuse.

— Ce que vous exigez de moi me tourmente, lui dit-elle.

— Enfant, pourquoi donc ?

— Parce que cela me prouve que vous ne m'aimez guère. Je souffrirais tant, moi, si je vous savais un rendez-vous avec une autre femme.

— Pauvre petite ! se dit Léonce, comme elle m'aime ! Et il posa un long baiser sur le front pur d'Estelle.

— Enfin , poursuivit la jeune femme, enfin, j'ai consenti, je tiendrai ma promesse, mais c'est bien malgré moi.

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Puis tous deux descendirent, car la cloche annonça le dîner. ♦

La physionomie de ce repas fut à peu près la même que celle du déjeûner; seulement, M. de Morny fut très gai, ce qui fit que plus d'une fois Léonce se répéta : — Le pauvre homme ! ! !

VI i

Dans les soirées d'automne, le crépuscule commence de bonne heure ; aussi, avant la fin du repas, un domestique apporta des lumières.

~ Allez éclairer la salle de billard, lui dit M. de Morny.

On se leva de table. Léonce, en condui-

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sant sa cousine, lui pressa doucement le J)ras : il lui sembla sentir un léger tremblement répondre à cette pression.

Avant de commencer une partie de billard, on tira au sort pour savoir quels seraient les partenaires de chaque parti.

Léonce et Berthe furent ensemble.

Ils gagnèrent.

— Heureux présage ! pensa Léonce.

La seconde partie fui jouée entre Estelle et M. de Morny.

M. de Morny fut battu.

Berthe et Léonce venaient de commencer une autre partie, quand le comte s'ap-

d'aiituefois. 295

procha de la fenêtre et entr'ouvrit les rideaux. Un clair de lune magnifique illuminait la terrasse et inondait de ses bleuâtres lumières lés grands arbres du parc.

— Si nous allions nous promener un peu? demanda M. de Morny.

— Volontiers , répondit Estelle ; mais quand Berthe aura fini sa partie.

— Oh ! ne nous attendez pas, dit Berthe ; nous irons vous rejoindre ; on se voit de loin comme en plein jour. — Estelle, je te prie, sonne Yictorine, elle descendra mon châle et ma capotte en même temps que tes affaires, et je n'aurai pas à remonter.

La femme de chambre apporta les objets

demandés, et M. de Morny sortit avec Estelle.

Dès qu'on n'entendit plus leurs pas, Berthe quitta le jeu et regarda Léonce.

— Eh bien ! demanda ce dernier.

— Eh bien! ne comprenez-vous pas l'intention de M. de Morny ? il a proposé cette promenade pendant notre partie, afin de sortir seul avec Estelle; et, tout à l'heure, j'en suis sûre, tandis qu'il croira que nous les cherchons dans le parc, il la ramènera ici. — Or, nous , nous allons sortir dans un instant, nous ferons le tour du château, nous rentrerons par une porte de derrière, et nous irons attendre à la bibliothèque.

— Quelle adresse! se disait Léonce. Eh

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bien! avec tout cela, ce n'est pas moi qu'elle tromperait 1

Après tous les détours indiqués par Berthe , ils arrivèrent à l'escalier dérobé où ils avaient passé quelques heures auparavant. La jeune femme s'arrêta là, et dit à Léonce :

— Attendez-moi, je vous appellerai quand il en sera temps.

Léonce eût mieux aimé la suivre. Il obéit pourtant en se rappelant le proverbe consolateur : Bien différé n'est pas perdu.

Au bout d'un instant, il entendit le mot : Venez; et il descendit en grande hâte.

— Les voici, dit Berthe tout bas.

En effet, ces mots : Bertlie, Léonce, êtes-vous là? furent prononcés très haut et à plusieurs reprises dans la salle de billard par la voix de M. de Morny.

— Il veut s'assurer que nous sommes sortis, murmura Berthe.

M. de Morny entra dans le salon. Berthe ouvrit un des cabinets, et dit à Léonce :

— Allons, vite, vite.

— Et vous, n'entrez- vous pas? demanda le jeune homme.

— Moi dans l'autre ; songez que je ne suis encore sûre de rien. — Et poussant rapidement son adorateur stupéfait , elle ferma la porte et tourna" la clé. — Léonce,

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au même instant, se trouva dans une obscurité profonde, pouvant entendre tout ce qui se disait dans la bibliothèque, mais ne pouvant rien voir de ce qui s'y passait, position susceptible de devenir très désagréable.

Alors commença une scène dans le genre de ces actions en partie double qui toujours obtiennent au théâtre les éclats d'un fou-rire.

Berthe alla jusqu'à la porte de l'autre cabinet, l'ouvrit, puis la referma, et, marchant sur la pointe du pied , s'avança jusqu'au milieu de la bibliothèque en riant d'un rire muet et étouffé. Là, elle s'arrêta.

— La voilà qui s'enferme, se dit Léonce

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en entendant le bruit de la porte du cabinet.

M. de Morny entra donnant le bras à Estelle. Tous deux répondirent par ce même rire étouffé aux signes d'intelligence de Berthe; puis le comte, élevant la voix, dit en ouvrant la porte de l'escalier dérobé :

— Léonce, Berthe, êtes-vous là ? — Et se retournant du côté du salon, il ajouta, comme parlant à quelqu'un resté dans la première pièce.

— Il n'y a personne, Estelle, venez.

— Me voici répondit Estelle, après avoir laissé s'écouler le temps nécessaire pour venir du salon à la bibliothèque. — Me

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voici, répéta-t-elle de sa voix la plus douce; puis, et comme malgré elle, elle partit d'un violent éclat de rire. Berthe eut peine à réprimer l'envie d'en faire autant.

~ Pourquoi ce rire? ~ se demanda Léonce. Sa curiosité fut bientôt satisfaite; car la question qu'il s'adressait à luimême, le comte en même temps l'adressait à Estelle.

— Donnez-moi d'abord un fauteuil , répondit-elle en riant toujours, et ensuite je vous répondrai.

Il sembla à Léonce que le comte avançait un siège et s'asseyait lui-même ; mais,

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ici, nous devons indiquer la véritable position des personnages.

M. de Morny avait, en effet , remué des fauteuils, mais déjà Estelle s'était assise sur un divan. M. de Morny se plaça à l'autre extrémité, et Berthe entre eux, tenant la main d'Estelle et riant toujours.

— Vous me demandez pourquoi je ris?

dit enfin la jeune femme, devinez-le.

— C'est impossible, Estelle, répliqua le comte d'un ton mielleux; c'est impossible. Le rire exprime le plaisir; le plaisir fait partie du bonheur , et une charmante femme comme vous a tant de raisons pour être heureuse ! — Tant de raisons , ajoulat-il après un court silence, qu'elle doit

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faire partager à celui qui l'aime comme je vous aime quelque peu de ce bonheur.

— Voyez-vous le vieux Géronte ! ! — se dti Léonce avec impatience.

— Vous voulez savoir pourquoi je ris?

reprit Estelle , eh bien I écoutez donc , admirez, et remerciez-moi. — J'ai, par une ruse sublime, rendu le plus merveilleux service à notre amour; j'ai, d'un seul coup , tué toute la méfiance, tué tous les soupçons qui, pe^t-étre, seraient nés un jour dans l'esprit de Léonce. — Je lui ai dit que vous m'aimiez. II sait que, dans ce moment, vous êtes avec moi II croit que, dans ce moment, je vous fais sentir (ce sont ses expressions) toute l'inconvenance de votre conduite ! ! !

SO-i lES VIVEURS

Puis Estelle partit de nouveau d'un éclat de rire homérique.

— Vous êtes adorable, dit M. de Morny ; et prenant la main, non de sa cousine, mais de sa femme, il déposa sur cette main deux ou trois baisers qui résonnèrent jusque dans la cachette de Léonce.

Mais alors celui-ci avait comme un ver- ~ tige, la tête lui tournait, ses jambes tremblaient sous lui ; certes, il ne pensait guère à Berthe en ce moment, quand là, tout près de lui, il entendait sa femme parler d'un amour adultère avec impudence et cynisme.

— Et il croit, poursuivit Estelle, il croit avoir affaire à la plus candide, à la plus

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naïve jeune femme! —Qu'en pensez- vous?

— Je pense, répondit le comte, je pense qu'il se trompe beaucoup ! mais c'est assez parler de lui, parlons de nous, de notre amour, Estelle.

Ici le dialogue devint ce que doit être toute conversation du genre de celle que nos voisins d'outre-mer appellent criminelle, mot qui peut se rendre par le synonime de fort tendre. Peut-être seulement dans cette circonstance la passion était-elle exprimée d'une manière quelque peu froide ; maison aura , je l'espère, la bonne foi de convenir que dans la situation où se trouvait Léonce, il ne lui était pas facile de distinguer la chaleur factice de la chaleur naturelle.

iv. âO

Chaque mot qu'il entendait s'imprimait en lettres de feu dans son cerveau. Il n'avait plus que deux sentiments dans le cœur, la rage et la honte ; la rage d'être trompé, d'être baffoué ainsi; la honte de l'infamie de sa femme. Deux ou trois fois déjà ses mouvements brusques et violents avaient été entendus de Berthe , d'Estelle et du comte; enfin, dans un moment où la voix mélodieuse d'Estelle répondait : — Je vous aime, aux tendres paroles de M. de Morny , Léonce, dans un paroxisme de colère, ébranla violemment la porte et le plancher.

Estelle jeta un grand cri, puis Léonce Ten tendit s'enfuir.

Berlhe allait lui ouvrir, il allait être

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libre enfin 1 libre de se venger du conile! de tous les deux peut-être ! ! !

Trois minutes se passèrent , lentes pour lui comme un siècle ; enfin il lui sembla que la porte de l'autre cabinet glissait lentement sur ses charnières. — La clé tourna dans la serrure , et Berthe entra la figure contractée et les yeux étincelants.

— Eh bien! demanda-t-elle.

— Où sont-ils? s'écria Léonce.

— Écoutez , répondit la jeune femme.

Il écouta : on entendait le choc des billes au billard.

OOS LES VIVEUllS

— Ils sont là! ils jouent! damnation!

ils sont donc fous ! !

— A quoi pensez-vous ? demanda Berthe .

Léonce étonné, la regarda j

— Est-ce à moi? poursuivit-elle. M'aimez-vous toujours comme tantôt ?

— Vous aussi , vous êtes folle ! répondit le jeune homme , et il entra rapidement dans le salon. Berthe le suivit.

Au bruit des billes se mêlaient des éclats de rire.

Léonce ouvrit la porte de la salle de billard.. Sa figure était pâle.

11 marcha droit à M. de Mornv, s'arrêta

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devant lui, et lui dit d'une voix tremblante de colère :

— J'étais là.

— Je le sais , répondit le comte.

— Et savez-vous aussi , monsieur , que vous êtes un infâme? Nous allons nous battre ici même ! à l'instant !

— Volontiers, mais d'abord vous me direz pourquoi.

— Pourquoi? parce que vous m'avez pris ma femme.

— Non, répondit le comte, non, ce serait plutôt parce que vous avez voulu me prendre la mienne.

olO LES vivErns

Ici Léonce, stupéfait , regarda d'un air si comiquement abasourdi M. de Morny d'abord, puis Estelle et Berthe, qui s'étaient rapprochés , que ces trois personnages furent pris à la fois d'un long éclat de rire .

Léonce se crut le jouet d'un rêve.

— A-t-elle été bonne, la leçon, mon cousin? dit Berthe au bout d'un .moment.

Léonce commençait à comprendre.

— Allons, vous avez été bien puni, continua Berthe. Je vous pardonne , et mon mari aussi, et Estelle aussi, dit-elle en prenant la main de Léonce et en voulant la mettre dans celle de la jeune femme; mais

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celle-ci se recula en faisant une petite moue dédaigneuse et en disant :

— Non , non , pas de longtemps.

— Allons, ma bonne Estelle, interrompit le comte , allons , pardonnez-lui , car vraiment il ne savait ce qu'il faisait.

— Oh ! quelle bonne journée ! quelle bonne journée, se dit Berthe en se couchant, certes, on ne s'ennuierait jaujais

si Ton avait quelqu'un à tromper tous les jours !

Cette réflexion n'est pas morale , aurait dit Bilboquet, mais elle n'est pas consolante.

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