‹ Les viveurs d'autrefois (volume 4)Chapitre 28 sur 30 · IV · texte numérisé non relu

IV

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Ici Léonce s'aperçut que, faute de réflexion, sa rouerie était en défaut, et qu'il avaitïait une maladresse énorme en écrivant la lettre que nous avons citée tout à l'heure. Cttte lettre, en effet, avait deux conséquences fâcheuses : la première, de le mettre dans la nécessité de répondre pour ainsi dire à un interrogatoire ; la seconde, de lui faire jouer un rôle qui n'est jamais beau, celui de délateur, tandis qu'avec un peu d'adresse il aurait pu faire naître en causant des soupçons que plus tard on lui aurait su bon gré d'éclaircir. Mais la faute était faite, il ne fallait plus que tâcher d'en tirer le meilleur parti possible.

— Qu'avez-vous à me dire? répéta Berthe.

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— Il s'agit de M. de Morny, répondit Léonce avec un cerlain embarras.

— Parlez-moi donc alors de M. de Morny !

— Je m'enferre, pensa Léonce, et c'est toujours la suite de cette maudite lettre. Je ne puis me tirer de là que par un coup de maître. Audaces foriuna juvat. Courage et en avant!

Une subite inspiration lui vint.

— Non, ma cousine, je mentais,— s'écriat-il tout à coup, — je n'ai rien à vous dire de votre mari ; je n'ai à vous parler que de moi, que de cet amour si ardent qui fait que je ne m'appartiensplus, que je suis tout à vous, tout à toi, Berthe.

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Et, tandis qu'il débitait cette phrase passionnée, il avait, comme par un irrésistible mouvement, enlacé de son bras la taille de sa cousine.

*La jeune femme essaya de se dégager mais bien faiblement. L'une de ses mains s'appuyait sur celui des bras de Léonce qui passait autour d'elle ; mais, de la main qui lui restait libre, le jeune homme saisit l'autre main de Berthe, et attirant sur son cœur la jeune femme qui ne put résister à ce mouvement imprévu, il chercha sur ses lèvres un doux et long baiser en disant à voix basse :

— Berthe, veux-tu m'aimer?

En ce moment Berthe s'échappa de ses

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bras, mais il n'y avait pas de colère dans la voix dont elle lui dit :

— Vous êtes fou, mon cousin! asseyonsnous et causons. — Et du doigt elle lui montra un banc tout auprès d'eux.

— Causons, reprit-elle après un moment de silence, mais ne me parlez plus d'amour.

— Eh ! de quoi voulez-vous donc que je vous parle, Berthe ma bien-aimée? — Quand on n'a qu'une pensée dans l'âme, on n'a de même qu'une pensée sur les lèvres. — De quoi vous parler? du bonheur; mais le bonheur c'est l'amour. — Le bonheur, c'est de sentir qu'on est deux, et pourtant qu'on n'est qu'un ; de savoir qu'il

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y a là, ignoré de tous, quelqu'un qui vit de notre vie, qui pense avec notre pensée, qui regarde presque, ô Berthe ! avec notre regard. De quoi parler? de poésie ; mais la poésie c'est encore de l'amour, car l'amour seul donne à l'âme les ailes qui la portent aux cieux. De quoi parler? de ces chants d'oiseaux qui résonnent autour de nous ; mais dans leurs chants les oise»aux se disent qu'ils s'aiment. De quoi puis-je donc vous parler, Berthe, si je ne vous parle pas d'amour?

La jeune femme avait écouté pensive et les yeux baissés ; quand Léonce eut achevé ces dernières paroles, elle se leva :

— Vous dites des folies, mon cousin, et des folies, coupables. Ce langage ne doit

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nous convenir ni à l'un ni à l'autre. Vous êtes marié, je le suis aussi. J'aime M. de Morny ; j'ai confiance en lui, comme il a confiance en moi ; il ne voudrait pas me tromper, et de ma part ce serait le tromper que de vous écouter davantage.

Léonce, intérieurement, bénit Asmodée, le diable qui protège les amants.

— Il ne voudrait pas vous tromper ! s'écria-t-il.

— Non, il ne le voudrait pas.

— Vous vous en croyez sûre?

— .l'en suis sûre, ~ répondit Bertlie en fixant Léonce.

— Écoutez-moi donc, alors. — El Léonce

raconta dans le plus grand détail les trahisons de M. de Morny, récit qu'il termina par cette péroraison foudroyante :

— Vous tromper ainsi, vous si jeune et si belle, enchaînée à lui, et qui jamais ne lui faites sentir combien ce hen est dur pour vous ! vous tromper ainsi, lui, presque un vieillard ! c'est infâme !

Tant que Léonce avait parlé, la surprise et 1 indignation s'étaient peintes tour à tour sur le visage de Berthe. Quand il se tut, elle serra convulsivement sa main en lui disant :

— Ce soir nous serons là tous deux.

•—Comment?

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— Vous le verrez. Et si ce que vous dites est vrai...

— Eh bien?

— Eh bien ! je me vengerai.

Et après avoir murmuré ces paroles, Berthe, gracieuse, légère et courroucée, s'enfuit sous les arbres comme honteuse de ce qu'elle avait dit.

Enivré de joie et d'orgueil, notre héros resta quelques instants immobile à l'endroit où tout-à-l'heure la jeune femme était debout; puis il se mit à marcher, mais lentement, et comme pour mieux savourer son bonheur ; et enfin , tirant de sa poche des cigarres, il se mit en devoir

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d'en allumer un. Mais une réflexion subite l'arrêta et le lui fit jeter. Notre chasteté de conteur ne nous permet pas de dire quelle fut cette réflexion ; nous laisserons à nos lecteurs le soin de la deviner, en nous réservant pourtant de leur rappeler que le tabac donne à l'haleine une odeur qui, respirée d'excessivement près, déplaît quelquefois aux femmes.

Ce petit sacrifice accompli , Léonce continua sa promenade. Au détour d'une allée, comme il allait vaguement, les yeux fixés aux ciel, perdu dans ses désirs et dans ses espérances, il sentit tout-à-coup une main se poser sur son épaule. Cette sensation le fit retomber du ciel sur la terre. 11 tourna vivement la tète, et aper-

çut M. de Morny qui lui dit en riant :

— A quoi pensez-vous donc, mon cousin?

— Comme il a l'air gai ! se dit Léonce au lieu de répondre ; il y a pourtant des maris comme cela!

M. de Morny répéta sa question , et Léonce répliqua, sans trop penser à ce qu'il disait :

— A quoi je pensais? Je pensais à ma femme.

•— A votre femme ! Heureuse Estelle !

répliqua le comte en riant toujours.

— Heureuse ! Pourquoi donc?

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— Parce que vous pensez à elle, et qu'il y a tant de femmes ( heureusement pour les amants) à qui leur.ï maris ne pensent guère.

— 'Heureusementpour les amants, pensa Léonce ; le pauvre homme ! ! — Et il reprit : — Alors, mon cousin, moi aussi, je dirai heureuse Berthe ! car s'il y a au monde un mari qui aime sa femme et ne pense qu'à elle, ce mari, c'est vous.

— Vous croyez , répondit le comte en réprimant un sourire ironique.

— Est-ce que je me trompe ?

— Eh! eh! si l'on était bien sur de votre discrétion, l'on pourrait peut-être vous conter...

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— Oh 1 Molière, où es-tu? se dit Léonce; et, après cct^ parte, ilrépoiîdit:

— Racontez , racontez, mon cousin, et croyez que je suis indulgent et discret.

— Je le crois; car vous êtes trop jeune pour être sévère ; et pas assez pour ne pas savoir garder une confidence. Eh bien ! comme vous le disiez, j'aime et surtout j'estime ma femme ; mais que voulez-vous, mon cher, on a été jeune et l'on a toujours dans le fond de la mémoire quelques souvenirs dejeunesse,etdanslefonddelatête et du cœur quelque velléité de voir si l'on a conservé un peu de son mérite d'autrefois. Or, vous voyez bien que, quand vous me parlez de mon édifiante fidélité, votre compliment a tout l'air d'une épigramme.

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— A vous dire vrai, mon cousin, répondit Léonce, votre manque de confiance seul me faisait vous parler ainsi, car j'ai toujours soupçonné que vous n'aviez nullement renoncé à la carrière des galantes aventures. — Serais-je indiscret en vous priant de me raconter quelqu'un de vos derniers exploits ?

— J'ai pour principe de ne jamais rien raconter, mon cher Léonce; et puis, un récit dont vous pourriez peut-être reconnaître l'héroïne, déconsidérerait ma délicatesse à vos propres yeux.

— Il croit qu'il se moque de moi, ce cher cousin , pensa Léonce; mais patience, patience!

La conversation continua quelque temps

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sur ce ton, le comte parlant avec bonhomie de son bonheur intérieur et extérieur, c'est-à-dire dans son ménage et dans celui des autres, et Léonce accueillant ses confidences avec des épigrammes silencieuses. Enfin, l'heure du diner approchant, ils se séparèrent.

Léonce montait chez sa femme quand, dans un corridor il rencontra Berthe qui paraissait l'attendre. Elle lui sembla pâle, et il crut voir qu'elle avait pleuré. — Elle lui fît signe de la suivre.

Elle descendit en marchant devant lui un escalier dérobé qui, du premier étage, conduisait dans la bibliothèque, qui ellemême donnait dans le salon. Deux portes, dans chacun des angles de celte pièce,

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