Les viveurs d'autrefois
Hector, fatigué de la nuit qu'il venait de passer, ne mit pas immédiatement à exécution le projet qu'il avait formé de retourner chez son oncle le commandeur ; seulement il donna l'ordre à l'un de ses gens de s'informer par la ville où demeurait M. de
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Cardillac, et de lui rendre compte dans la soirée du résultat de ses démarches.
Cet homme lui dit, le soir même, que le commandeur demeurait dans un petithôtel qu'il s'était fait construire rue de Babylone, au centre du nouveau quartier à la mode, qu'on appelait déjà à cette époque le fajÙ^urg Saint-Germain.
Le commandeur était établi à Paris il y avait environ trois semaines, et il n'allait que de loin en loin à Versailles pour faire sa cour.' ''*"P ^'•*' *^ ^^ èf»§iJftl ,io)oaH
Hector, ainsi renseigné, se dirigea deux jours après, vers le petit hôtel de la rue de Babylone, où il arriva sur les onze heures du matin.
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Un grand diable de laquais, frisé, poudré, galonné sur toutes les coutures, reçut Hector sur le ,'perron de l'hôtel, et après lui avoir demandé ses noms et qualités, il s'empressa d'aller l'annoncer à son maître, qui, dit-il, ne recevait pas tout le monde aussi matin.
Le commandeur de Cardillac était le propre frère du feu marquis de Gout-Kérieux, père d'Hector. Ce nom de Cardillac était celui d'un fief qui, de temps immémorial, passait toujours aux cadets de la famille ; le comte en jouissait, sans préjudice de deux magnifiques commanderies qui lui complétaient une somme ronde de soixante mille livres de revenus.
Autant le défunt marquis de Cout-Ké-
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rieiix était un austère et rude gentilhomme campagnard, autant le commandeur de Cardillac pouvait à bon droit passer pour un habile et rusé courtisan, ayant autant d'élégance dans les formes que de corruption dans le fond de l'âme. Ses hautes fonctions dans l'ordre de Malte disent suffisamment qu'il ne pouvait pas être marié; nous ajouterons seulement que parmi les vœux de sa profession qu'il avait formés, celui de chasteté ne l'avait jamais beaucoup gêné, et il était connu à la cour de Versailles comme dans le beau monde de Paris pour un homme à bonnes fortunes, dans toute l'acception qu'on peut donner à ce mot.
A l'époque dont nous parlons, le com-
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mandeur de Cardiilac venait d'atteindre sa cinquante-cinquième année, mais grâce à la poudre, -aux dentelles, aux paillettes et à l'égoïsme surtout, il pouvait hardiment dissimuler deux lustres, ce qui lui permettait de conserver intactes à peu près toutes les prétentions de sa jeunesse.
— M. le commandeur sera enchanté de recevoir Monsieur le marquis, dit le domestique en rejoignant Hector dans un salon d'attente où il était resté pendant qu'on était allé l'annoncer. Si Monsieur le marquis veut bien me suivre, je vais le conduire.
Et le domestique ouvrant une porte, fit traverser à Hector divers appartements,
puis il l'introduisit dans la chambre à coucher de M- de Cardillac.
Le commandeur, enveloppé ou plutôt roulé dans une magnifique robe de chambre de damas à grands ramages verts et blancs, était étendu dans un de ces admirables fauteuils dont notre époque a eu le bon esprit de ressusciter la forme, et il savourait lentement une tasse de consommé, destiné à faire patienter son estomac jusqu'au moment du dîner, qui avait lieu dans ce temps-là vers les deux heures.
— Bonjour, mon garçon, dit le commandeur en tendant amicalement la main à son neveu. Comtois, avancez un fauteuil à M. le marquis de Cout-Kcrieux... bien.
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Maintenant, retournez à ranlichambre et dites que je ne reçois personne jusqu'à nouvel ordre; je sonnerai si j'ai besoin de quelque chose.
Le laquais sortit. Le commandeur et le ' marquis restèrent seuls.
— A nous deux à présent, mon beau neveu! s'écria le premier, en passant sa tasse à Hector, pour poser ses deux mains sur ses genoux et prendre ainsi une attitude grondeuse. Me direz-vous, Monsieur le mauvais sujet, d'où vous sortez, pour avoir passé plus de six mois sans me venir voir. Voyons, arrivez-vous de la lune ou de la Chine?
Hector avait prévu cette question ou
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toute autre du même genre, et nous savons qu'il s'était préparé à y répondre en donnant à entendre vaguement qu'une affaire d'amour suivie d'une affaire d'honneur l'avait obligé à se tenir à l'écart pendant quelque temps. Quant au jeu, aux emprunts, aux Juifs, le marquis pensait qu'il était inutile d'en parler.
— Mon cher oncle, répondit-il en prenant un air modeste, il n'est que trop vrai que je me suis fort mal conduit à votre égard ; mais j'ose espérer que vous m'excuserez quand vous saurez les motifs graves, douloureux... qui... que... j'ai compromis une femme...
Le commandeur partit d'un éclat de rire magnifique et du meilleur aloi.
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— Et tué un homme, ajouta Hector.
— Était-ce un amant ou un mari? demanda le commandeur en s'efforçant de reprendre un peu de sérieux.
— Mon oncle, je n'en voudrais pas trop dire, de peur de vous mettre sur la voie.
— De la discrétion, maintenant ! Ah ! çà, mon pauvre Hector, mais sais-tu bien que tu ne t'es pas décrassé du tout? Crois-tu donc que j'irais te dénoncer à MM. de la Prévôté? Tu as compromis une femme, tué un mari ou un amant, peu importe, cela se voit tous les jours, mon garçon, et n'a jamais empêché un gentilhomme de remplir certains devoirs de famihe et de société. Tu aurais dû au moins m'écrire.
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Maintenant, mon ami, sauf le chapitre de la discrétion, qui n'entre pas du tout dans nos mœurs, et en ne portant que pour mémoire tes remords, auxquels tu me permettras de ne pas ajouter foi, je conviendrai très volontiers que tes débuts sont assez brillants, et tu me fais l'effet de devoir être un jour un digne rejeton de notre famille. Aussi je ne t'en veux plus, mon cher, et si je puis t'être encore bon à quelque chose, j'espère que tu viendras sans façon t'adresser à moi. D'abord, je dîne tous les jours à deux heures, et il va sans dire que ton couvert sera mis chez moi toutes les fois que cela te sera agréable. As-tu besoin d'argent ?
— Non, mon oncle.
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— Ah! çà, mais nous ne sonlmes donc pas dérange, ou bien tu manges ton fond avec ton revenu? L'un me plairait mieux que l'autre.
■— Lequel des deux, mon oncle ?
— Que tu fusses un peu désordonné maintenant, sauf à devenir économe plus tard. Vois-tu, Hector, un gentilhomme qui n'a pas de dettes, c'est absolument comme une joHe femme qui n'a pas d'amant ; personne ne s'occupe de lui. Tu as compromis une réputation féminine, tué un homme en duel, maintenant il te faut des créanciers, si tu ne veux pas rester inconnu...
— J'en ai, mon oncle, interrompit Hector.
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— C'est bien, continua M. de Cardillac, en massant complaisamment une prise de tabac au fond d'une boîte d'or, dont le couvercle renfermait une délicieuse miniature, représentant une femme couronnée de pampres et vêtue d'une peau de tigre attachée au-dessous des seins. C'est bien, répéta-t-il, il n'y a qu'une chose que je me permettrai de t'interdire, si tu veux bien le permettre, c'est le jeu. Qu'on s'y enrichisse ou qu'on s'y ruine, il ne donne jamais de considération. Dans le premier cas, on passe pour trop habile, dans le second, qui est le plus fréquent, on ne manque pas de dire que vous êtes niais ? et puis qui trouve- t-on autour des tables de pharaon et de lansquenet ? des aigrefins qui trichent, et des femmes sur le retour qui
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ont préféré les cartes à la dévotion, parce que c'est une manière de montrer qu'elles ont encore des bras potelés et des mains blanches. Méfie-toi des uns et des autres, mon cher neveu, car la piperie est des deux côtés. Il est bien entendu que j'excepte le jeu du Roi et des princesses si Sa Majesté ou Leurs Altesses te faisaient l'honneur de t'admettre un jour à leur partie : et, à propos de cela, je te dirai que le roi à eu la bonté de me demander pourquoi tu n'étais pas revenu lui faire ta cour depuis ta présentation.
— Et qu'avez-vous répondu, mon oncle ?
— Que des affaires graves t'avaient rappelé dans tes terres de Bretagne. Alors Sa Majesté m'a fait un gracieux signe de tête