‹ Les viveurs d'autrefois (volume 5)Chapitre 2 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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et a ajouté : monsieur de Gardillac, quand votre neveu sera de retour nous le verrons avec plaisir.

— Le roi est bien bon.

— C'est un grand prince, mon neveu, un vrai gentilhomme, quoiqu'en disent messieurs les philosophes, race que je déteste, par parenthèse. Ne tarde pas à lui faire ta cour, et je te promets qu'il ne te sera pas difficile d'obtenir une compagnie en attendant un régiment. Peut-être venais-tu me demander de penser à quelque chose comme cela pour toi.

— Pas encore, mon cher oncle ; pour le moment j'ai une ambition plus modeste.

— Et c'est?

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— De vous prier de vouloir bien me présenter dans, quelques-unes des maisons où vous allez le plus habituellement.

— Mais c'est facile, très facile môme, mon ami. Voyons quels sont les salons déjà ouverts pour lesquels j'ai des invitations. Aujourd'hui, madame de Vivonne :

on s'y ennuyé mortellement, je ne te mènerai là qu'en carême. Demain, la maréchale de Mirepoix : j'attendrai , pour t'y conduire, que tu aies plus d'expérience ; elle reçoit trop de ces vieilles coquettes qui ne lâchent plus un homme une fois qu'elles l'ont pris. Après-demain, la marquise de Lormois. Voilà notre affaire ! je te mènerai chez la marquise ; ses réunions sont délicieuses, et la divinité qui y préside

enfin tu verras... madame de Lormois est le diamant du Marais.

Et M. de Cardillac huma sa prise de tabac qu'il avait gardée jusqu'à ce moment.

— Est-elle jeune ? demanda Hector.

— Vingt-cinq ans.

— Jolie?

— Ravissante !

— Riche?

— A millions !

— Spirituelle?

— A miracle!

— Coquette?

— Toutes les femmes le sont.

— Eh bien ! galante ?

— Ceci est encore un mystère : les uns disent oui et les autres non.

— Mais qu'en pensez-vous, mon oncle ?

•— Moi je pense qu'elle n'a pas encore conclu,

— Bah!

— Ma parole d'honneur ! cependant je puis me tromper, car je ne suis pas infaillible.

— Elle n'a donc pas d'ennemis pour l'espionner?

— Elle doit en avoir, et même des amis

pour la trahir ; mais tout cela n'a pas fait encore qu'on ait parlé d'elle d'une manière fâcheuse.

— Voilà qui est bizarre.

— Prodigieux, mon cher! mais c'est comme cela.

— Qui est en son nom madame de Lormois ?

— Mystère encore, mon garçon.

— Gomment on ne connaît pas sa famille ?

— Pas plus que si elle n'en avait pas.

— Et son mari ignore-t-il aussi...

— L'ignorance des maris ne s'amuse pas à ces bagatelles : elle a mieux à faire.

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— Mais comment ce mariage s'est-il arrangé?

— Mystère toujours ! Lormois est parti un beau matin en disant qu'il allait faire un voyage d'agrément; et trois mois après il est revenu marié : comme sa femme était cliarmanta, personne ne s'est avisé de dire qu'il avait fait un mauvais choix.

— - Quelle espèce d'homme est-ce?

— Il est très spirituel, assez prodig«e, fort vicieux; tout le monde l'aime, et il jouit d'une grande considération.

— Va-t-il à la cour.

— Pas depuis son mariage, parce qu'il n'a pas présenté sa femme, sans doute

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pour se dispenser des preuves qui eussent été peut-être difficiles à établir.

— Mais enfin, mon oncle, quelles conjectures fait-on?

— On a renoncé aux conjectures, et l'on est convenu d'appeler tout cela les mystères de la marquise.

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— Vous me mènerez après-demain chez elle?

— Je puis même t'y mener aujourd'hui si tu veux rester à dîner avec moi?

— Mon oncle , j'accepte avec le plus grand plaisir.

M. de Cardillac sonna, et il dit au domestique qui vint, qu'il voulait sa voiture

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I) ALir.MIOlS ^o

pour trois heures précises ; puis il procéda à l'opération fort importante de sa toilette, après avoir prévenu Hector que sa présence ne le gênerait pas le moins du monde.

Pendant que son valet de chambre coiffeur V accommodait^ il questionna avec beaucoup de ton et de grâce le jeune marquis, pour savoir jusqu'à quel point il lui ferait honneur dans le monde où il allait le présenter, et tout ce qu'il découvrit en lui l'enchanta. Tout ce qu'Hector n'avait pas été à même d'apprendre, il l'avait deviné avec une incroyable justesse d'esprit, et il expliquait ses instincts aussi clairement que s'ils eussent été déjà des habitudes prises ou des principes enracinés. Il con-

naissait les hommes comme un vieux courtisan , et les femmes comme une revendeuse à la toilette. Profondément sceptique déjà, son scepticisme avait le calme de l'expérience sans l'amertume du désenchantement. Sur le chapitre de l'amour, que l'oncle et le neveu traitèrent longuement, M. de Gardillac le trouva d'une force qui le charma et le confondit, si bien qu'il ne put s'empêcher de lui dire le plus sérieusement du monde :

— Mon cher ami, tu peux aller sans inconvénient chez madame de Mirepoix, car tu en sais autant que toutes les vieilles coquettes de la cour ensemble. Mais où diable as-tu appris tout cela? ce n'est pas chez ton père, je pense ? le pauvre homme

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n a jamais su que se Jjattre et prier Dieu.

— J'ai beaucoup réfléchi, mon oncle.

— En vérité je ne croyais pas que ce fut aussi utile. Reste à savoir maintenant si tu seras capable de mettre en pratique cette admirable théorie. Je te préviens que si je te vois amoureux sérieusement, je me moquerai de toi de tout mon cœur.

— Vous en aurez bien le droit , mon cher oncle, et vous me rendrez un grand service.

— Uamour comme l'entendent les gens de province est le fléau de la galanterie, reprit M. de Cardillac en dessinant sur son front couvert de poudre trois pointes à

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l'aide d'un petit couteau à lame de vermeil. Dans ma jeunesse , moins sage que toi, je suis tombé dans l'erreur des grands sentiments , et je me suis laissé souffler des maîtresses charmantes par des gaillards qui pendant que je m'épuisais en soupirs langoureux et en œillades mourantes, se bornaient à glisser fort impertinemment trois ou quatre paroles fort lestes dans l'oreille des femmes. Je n'ai pas compris tout de suite les avantages de cette manœuvre, mais une mienne parente, chanoinesse de Remiremont, et fort miséricordieuse à la jeunesse inexpérimentée , a eu pitié de mon ignorance , et dans peu de mois mon éducation était faite. Aurais-tu trouvé aussi une chanoinesse, mon neveu? Si cela était, je t'en fe-

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rais bien mon compliment. Ces diables de femmes n'ignorent rien ; on dirait que chacune d'elles à mangé toutes les pommes de l'arbre de la science.

— Mais, mon oncle, comment arrangent-elles cela avec leurs vœux? demanda Hector.

— Mon neveu, vous êtes un impertinent; mais je vous pardonne parce que vous êtes en même temps fort aimable.

Comtois , voyez si l'on pense à nous servir.

Comtois revint dire qu'on menait sur table, et peu d'instants après le commandeur et le marquis passèrent dans la salle à manger.

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Comme chez tous les vieux garçons qui sont à la fois très riches, très gourmands et cependant soigneux de leur santé, le dîner était simple mais excellent. Il se composait d'un potage réconfortant aux légumes, d'une pièce de bœuf garnie de croquettes de volaille, d'une poularde de Bresse sur du riz, d'un plat de laitues au jus, et d'une fondue au parmesan : ce der- «» nier mets était destiné à mettre dans toute sa valeur le bouquet d'une bouteille de vieux cliambertin que le commandeur avait demandée avant de se mettre à table.

Le vin d'ordinaire était parfait, le dessert composé de fruits magnifiques , le café , qu'on servit ensuite , brûlant et parfumé ,

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les liqueurs exquises; mais le coiiiiiiandeur n'en buvait pas, à cause de ses nerfs, disait-il.

On vint dire que la voiture était avancée.

— Mon neveu , quand vous voudrez.

— Mon oncle , je suis à vos ordres.

^ Et ils s'acheminèrent vers le perron de l'hôtel en se tenant par le bras comme deux amis du même âge : le commandeur paraissait radieux de cette espèce de rajeunissement.

— Rue des Tournellcs , hôtel de Lormois , dit-il à son cocher en s'installant avec Hector dans le fond de son carrosse.

Pendant le trajet qui dura une bonne

demi-heure, Hector fit encore bon nombre de questions à son oncle sur la marquise. Cette femme , qu'il n'avait jamais vue , le préoccupait d'une façon singulière.

— Serais-tu déjà amoureux, demanda le commandeur. Dans ce cas nous ferions tout aussi bien de renoncer à notre visite.

— Amoureux , mon oncle ! Vous con-' naissez ma manière de voir à cet égard.

— La manière de voir n'est pas toujours conforme à la manière d'agir, mon pauvre garçon . Au surplus, fais ce que tu voudras ; je ne te demande qu'une chose , c'est d'éviter le ridicule d'être jaloux, si tu vois la marquise ou telle autre femme à qui tu ferais la cour , donner la préférence à un au-

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tre que toi. Laisse-les faire : ton tour viendra toujours assez tôt, surtou t si tu cherches ailleurs pendant ce temps-là.

— Mais , mon oncle , c'est hien désagréable d'être le successeur de quelqu'un.

— On s'en console en se disant qu'on deviendra le prédécesseur d'un autre. Et puis, vois-tu , il n'y a rien de plus amusant que tous les petits mensonges de corps et d'esprit d'une femme qui a déjà eu un ou plusieurs amants, et qui veut vous faire croire que vous êtes le premier, quand vous êtes sûr du contraire.

, Comme le comiiiaiideui prononçait ces mots , son carrosse se trouvait à la hauteur du boulevard Saint- Antoine, et il allait

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