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Les viveurs d'autrefois

C'était en 1 764, et par conséquent dans les dernières années du règne de Sa Majesté Louis XV, surnommé le bien-aimé, environ un quart d^ siècle auparavant, dans une de ces heures de fol enthousiasme qui sont comme le premier amour des peuples.

Qu'on n'aille pas supposer, en nous voyant donner une date précise à notre récit, que nousayons le moins du monde la pensée de nous lancer dans le très-épineux et très-vaste champ du roman historique. Notre préférence du moment, nous l'avouons sans le moindre

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détour, est pour la libre et capricieuse fantaisie du roman d'intrigue, de même qu'il nous arrive quelquefois d'être plus réellement charmé par un simple médaillon de Boucher ou de Vateau que par une grande toile de Lebrun. Le passage du Granique est à coup sûr une fort belle chose, nous n'en disconviendrons pas, mais une bergère qui dort coquettement sur un gazon parsemé de primevères et de violettes en est une ravissante... Passons...

L'hiver touchait à sa fin, dans l'almanach du moins, car, du reste, le temps était froid et humide; neuf heures du soir sonnaient successivement à toutes les horloges de Paris; la nuit était profonde, et la rnècha fumeuse des réverbères inventés par M. de la Reynie, ne jetait, de distance en distance, que d'incertaines lueurs dans l'obscurité.

Aujourd'hui, quand vient le soir, legaz s'allume, les magasins resplendissent, la foule est plus animée, et devient à chaque instant plus nombreuse, on dirait en un mot qu'une surabondance de vie s'est tout à coup répandue dans le sein de la grande cité, qui tressaille de plaisir. A cette époque, il s'en fallait de beaucoup que les choses se passassent ainsi, et à dater de la fin du crépuscule du soir, jusqu'au commencement de celui du matin, la plupart des rues restaient silencieuses et désertes, ce qui n'était ni gai ni sûr.

Sur le quai qui longe le vieux Louvre des Valois, un peu avant le fameux balcon du haut duquel le badaud parisien croit sérieusement que Charles IX a fait feu sur son peuple, un homme marchait avec une rapidité inégale, preuve certaine d'un esprit en proie à une vive agitation. 11 allait, s'arrêtait, se remettait en marche, puis s'arrêtait encore. Son al-

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lure avait quelque chose de heurté, de saccadé, si l'on peut se servir de ces expressions en pareil cas, et certainement une ronde du guet qui eût passé près de là, aurait observé cet homme pour tâcher de découvrir quelles craintes ou quels projets causaient l'incohérence de ses mouvements.

Du reste, les ténèbres plus opaques encore en cet endroit que partout ailleurs, en raison des brouillards qui s'élevaient incessamment du fleuve, n'eussent pas permis de distinguer les traits du promeneur solitaire; seulement, à la rigueur, on aurait pu voir qu'il s'enveloppait d'un court et sombre manteau jeté sur l'épaule gauche, suivant la mode espagnole, et qu'il avait rabattu sur la partie supérieure de son visage, un chapeau de feutre aux bords larges et flexibles. Ces détails trahissaient certainement une intention ou une nécessité de mystère, assez gauchement combinées.

Cependant l'homme au manteau, comme s'il eût tout à coup oublié les précautions dont il voulaits'environner pour nôtre pas reconnu, s'était mis à fredonner du bout des lèvres ce fragment d'un des plus célèbres ponts-neufs du temps de la Régence :

De l'argent

Du régent, Dubois se sert à sa guise;

Cardinal

Sans égal, Nul mieux que lui ne se grise.

Puis, de même qu'il avait fait pour la marche,il s'interrompait et recommençdit bientôt cet autre cou plet :

Mousquetaire Ne peuttaire Les conquêtes qu'il sait fairey El du sexe encotillon LaFillon Gardemaint échantillon.

Voyons maintenant ce qui se passait en même temps à quelques centaines de pas plus loin.

Deux gardes françaises, ivres comme des courtisans de feu monseigneur le duc d'Orléans, régent du royaume, venaient de traverser en festonnant le Pont-Neuf, et maugréaient entre leurs dents contre l'insuffisance de la largeur du quai.

— Sacrebleu! morbleu! palsambleu! que le pavé du roi est gras! s'écria l'un de ces ivrognes qui se relevait péniblement après êlre tombé tout de son long. — C'est le parlement qui en est cause, répliqua l'autre entre deux hoquets. — Fleur d'Amour, mon camarade... — Fleur-d'Amour. ..on dirait... o...u... i,le diablem'emporte... on dirait... presque... que nous sommes... gris... et pourtant nous n'avons... guère bu... — Pompon-d'Or, mon ami,répondit impétueusement l'irascible Fleur-d'Amour, quel est le malotru qui oserait dire cela? montre-le-moi, que je le démolisse subito, comme disait ma peti'e brune de Guastalla, tu sais bien?

En ce moment, un homme passa près d'eux, les regarda furtivement, fort étonné de leurs gestes et de leurs exclamations, puis continua son chemin en pressant un peu le pas.

C'était un petit vieillard chauve et de débile apparence. Il était vêtu avec une certaine recherche sou.>

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la houppelande qui le garantissait du froid, et il assurait sa marche sur le pavé glissant, en s'appuyant sur une haute canne d'ébène à pomme d'or ciselée.

— Holà! ho! l'ami! dit le premier des gardes françaises, c'est-il toi...

Le petit vieillard marcha encore plus vite.

— Si tu ne viens pas ici je vais aller te chercher, répétale soudard, en fortifiant sa menace d'un juron trop peu parlementaire pour que nous nous permettions de le répéter ici.

Le petit vieillard s'arrêta, car il ne sentait pas en lui la-force de fuir si on le poursuivait.

— Est-ce à moi, messieurs, que vous parlez? demanda-t-il d'une voix doucereuse et quelque peu tremblante. — Et à qui donc parlerions-nous, bour-i geois de Paris? répondit le second garde française. Serait-ce à ces maisons qui dansent en dormant, ou au chevat de feu le roi Henri IV qui piaffe sur son piédestal? c'est à toi... à toi seul... et voilà mon camarade Fleur-d'Amour qui va t'expliquer... comme... comment... de la manière. Voyons, Fleur-d'Amour, explique donc à ce petit vieux... moi je ne peux pas, j'ai le gosier trop sec. — Voilà la chose, l'ancien, balbutia Fleur-d'Amour : comme dit Irès-bien mon camarade Pompon-dOr ici présent, nous avons... c'est-a-dire nous avions... oui, nous avons... ah! sacrebleu!... mille diables! je tourne... tout tourne... tu tournes aussi, vieux Gaulois; veux-tu bien rester tranquille!

Et en parlant ainsi, Fleur-d'Amour s'était emparé du bras droit du petit vieillard, tandis que Pompond'Or exécutait la même manœuvre de l'autre côté.

— Vilains ivrognes, voulez-vous bien me lâcher? s'écria le petit vieillard en se débattant avec plus

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d'énergie que Ton n'eût pu en attendre de sa chétive apparence.

Mais les deux ivrognes n'avaient garde d'abandonner le point d'appui que le ciel leur avait envoyé, et plus le vieillard se débattait, plus les soldats se cramponnaient à lui en jurant : c'eût été vraiment une lutte tout a la fois comique et pénible à contempler.

— Qu'est-ce à dire, mon fils aîné, grogna Pompond'Or, nous nous rébellionons contre la discipline de l'armée française! nous n'aimons donc pas le roi Louis XV? ah! fi donc! fi donc! — Ah! fi donc! répéta Fleur-d'Amour comme un écho.

Et il saisit le petit vieillard par sa cravate, qu'il se mit à tourner en spirale, ce qui pouvait devenir dangereux a la longue.

— Donne-nous des nouvelles de ton épouse, vieux...

Le mot un peu leste se perdit heureusement dans un hoquet formidable de Pompon-d'Or qui allait le prononcer.— Viens nous payer à boire ou sinon... reprit Fleur-d'Amour d'un Ion tout à fait menaçant. — Infâmes canailles! beugla le pauvre prisonnier en sarrachant par un brusque et dernier effort à l'étreinte de ses oppresseurs chancelants : je vais aller porter plainte à monsieur le lieutenant de police, et nous verrons s'il est permis à des soldats du roi de... — Ah! vil bourgeois, tu traites les gardes françaises de canailles, interrompirent les deux soldats, et tu veux aller te plaindre au lieutenant de police, dont nous nous fichons pas mal, par parenthèse! Eh bien! va le prier de raccommoder les boutonnières que nous allons faire à ta houppelande! voyons, flamberge auvent! nous sommes bons enfants et nous le permettons de le défendre, en garde donc!

d'autrefois, il

En même temps ils attaquèrent leur victime qui s'était acculée contre la plus prochaine muraille, et qui se mit en devoir de parer avec sa canne les coups d'espadon qu'on allait lui porter, tout en criant de toute la force de ses poumons :

— Au secours! au secours! on assassine un pauvre vieillard sans défense! au secours! au secours.

Revenons au jeune homme dont nous avons parlé d'abord.

Après avoir continué, pendant quelques moments encore, sa bizarre promenade, il avait semblé se décider tout à coup à prendre un parti qui ne manquait point d une certaine originalité. 11 descendit lentement le talus formé par la rive du fleuve, qu'un parapet ne bordait pas comme aujourd'hui; arrivé au bord de l'eau, il dégrafa son épée qu'il posa par terre : ôtason large feutre qu'il mit a côté de son épée, et détachant son manteau il le jeta sur le tout avec itâ mouvement rempli d insouciance. Cela fait, il recula de trois ou quatre pas comme pour prendre son élan et se précipiter la tête la première dans la rivière, très-profonde en cet endroit. Une seconde de plus, et il se lançait dans l'éternité!... un bruit soudain, lamentable arriva jusqu'à lui. Il s'arrêta, prêta l'oreille, et entendit ces mots, distinctement prononcés à peu de distance :

— Au secours! au secours! on assassine un pauvre vieillard sans défense! au secours! au secours...

A près un rapide instant d hésitation, le jeune homme reprit son épée, regrimpa le talus avec une agilité merveilleuse, puis, arrivé sur le quai, il s'arrêta un moment pour prêter l'oreille. De nouveaux cris lui parvinrent : nous en savons l'origine.

Sans réfléchir ni écouter plus longtemps, il courut à toutes jambes du côté du Pont-Neuf, et il aperçut bientôt, a la lueur tremblante d'un réverbère, la lutte de nos trois personnages. L'inégalité apparente d un pareil combat le révolta d'abord, et il s'apprêtait à se jeter résolument sur les gardes françaises, quand, en les examinant avec plus d'attention, il reconnut que les pauvres diables étaient ivres à ne pouvoir se tenir sur leurs jambes, et que la manière gauche dont ils se servaient de leurs armes, rendait celles-ci au moins aussi dangereuses pour eux-mêmes, que pour le vieillard qu'ils attaquaient. Toutefois, comme ce dernier semblait prendre sa position au sérieux, et qu'en définitive un malheur est toujours bientôt arrivé, le jeune homme tira son épée, se mit en garde, et après deux ou trois passes vigoureuses, fit sauter à dix pas les espadons des deux soldats.

Tandis qu'ils s'en allaient à tâtons, chancelant comme des aveugles et jurant comme des renégats, ramasser leurs rapières dans la boue, le petit vieillard se jeta presque dans les bras du jeune homme, en lui disant d'une voix encore toute frémissante d'anxiété :

— 0 mon gentilhomme, mon cher seigneur, vous m'avez sauvé la vie, et j'en suis bien reconnaissant; mais, de grâce! soyez bon, soyez grand, soyez généreux jusqu'au bout, en me permettant de vous accompagner jusque chez vous, ou dans quelque lieu que vous alliez! vous le voyez, je suis sans armes; de plus mes forces se sont épuisées dans le combat que j'ai soutenu : si vous me laissez seul, ces mécréants m'attaqueront de nouveau, rien n'est plus certain, et si je ne meurs pas de quelque coup d'épée, la peur me tuera, c'est sûr... je me connais. — Je ne puis en con-

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science vous emmener avec moi, dit le jeune homme, et le temps me manque pour vous reconduire chez vous, monsieur; mes moments sont comptés. — Ne me reconduisez pas si vous avez des affaires d'un autre côté, reprit le vieillard; mais souffrez que j'aille avec vous... je vous jure que je serai discret, s'il s'agit, comme je n'en doute pas, d'une affaire d'amour. J'ai connu cela autrefois, continua-t-il en baissant la voix et en faisant un geste mystérieux.

Le jeune homme sourit avec amertume, et la lueur du réverbère donnant en plein sur son visage, le petit vieillard- remarqua ce sourire, et il ajouta :

— Laissez-vous attendrir, mon beau, mon cher seigneur du bon Dieu! vous ne vous en repentirez pas, je vous le promets! — Venez donc avec moi si vous le voulez absolument, répondit le jeune homme en souriant de nouveau; mais en me rappelant votre contenance de tout à l'heure, je puis être bien sûr que vous ne me suivrez pas jusqu'au bout. — Et où donc allez-vous. mon gentilhomme? — Vous le saurez bientôt si vous me suivez comme vous l'avez dit il n'y a qu'un moment. — Au bout du monde s'il le faut! s'écria le vieillard en jetant un coup d'œil à la dérobée sur les deux gardes françaises, qui semblaient se consulter à quelque distance sur ce qu'ils devaient faire : malgré leur ivresse, la menace d'une plainte au lieutenant de police leur paraissait une chose très-grave, et c'était sérieusement que, pour l'empêcher, ils avaient voulu tuer le vieillard. Les ivrognes ne voient jamais qu'un côté des questions. — Eh bien! venez donc, dit une seconde fois le jeune homme en se mettant en mouvement.

Suivi de près par le vieillard qui lui marchait, sur

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les talons, il reparcourut le chemin «qu'il avait fait quelques minutes auparavant, et parvenu au bord de la Seine il redescendit le talus, juste à l'endroit où gisaient encore son feutre et Sun manteau.

— Qu'allez-vous faire, mon Dieu? lui demanda s jn compagnon envoyant qu'il se débarrassait de son épée. — Ce que je vais faire, mon cher monsieur? me baigner, pour savoir si je réussirai à me noyer. — Vous ne parlez pas sérieusement, j'imagine, dit le vieillard qui reprit une grande partie de ses terreurs. — Trèssérieusement, je vous jure; je suis las de la vie, et pour en finir plus vite avec elle, j'étais venu ici pour me jeter dans la rivière lorsque j'ai entendu vos cris. Ces drôles sont partis, je pense; vous n'avez plus besoin de moi; je reviens donc a mon projet. Voyons, monsieur, reculez-vous un peu, je pourrais vous éclabousser. — Vous noyer! miséricorde divine! s'écria le petit vieillard avec force. Je l'empêcherai, mon gentilhomme! je l'empêcherai, dussé-je m'accrochera vos vêtements, pour savoir si vous aurez le courage de m'entraîner dans la rivière avec vous. Vous noyer à votre âge! êtes-vous donc tout a fait abandonné des hommes et du ciel? — Oh! pour cela rien n'est plus certain, répondit froidement le jeune homme, en cherchant avec douceur a se dégager des mains du vieillard qui l'avait saisi à bras-le-corps. — Et vous n'avez ni père, ni mère, ni sœur, ni maîtresse que votre mort mettrait au désespoir. — Rien de tout cela que je sache, monsieur; et excepté un brave homme nommé Péritus, qui m'a élevé, personne ne se soucie assez de moi pour s'inquiéter si je vis ou si je meurs. Ainsi donc ne vous mêlez plus de ce qui ne vous regarde pas, et laissezmoi me noyer tout à mon aise.

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En ce moment une petite brise qui s'éleva dispersa

quelques-uns des nuages flottant dans le ciel, et un

rayon de la lune frappant sur la main gauche du

jeune homme, fit étinceler un anneau d'or à son doigt.

— Ah! ah! murmura-t-il à demi-voix, j'avais oublié qu'il me restait encore cetle bague! mais alors tout n'est pas perdu... je pourrai revenir demain si c'est indispensable.

En faisant cette réflexion, il avait remis son chapeau sur sa tête, son manteau sur ses épaules, puis, tout en rebouclant le ceinturon de son épée, il dit à son compagnon :

— J'ai changé de résolution, monsieur, je ne me noierai pas aujourd'hui. — Que le ciel en soit loué, mon gentilhomme! et puissiez-vous demain n'avoir plus de ces idées lugubres dans la tête. Maintenant me ferez-vous l'honneur de venir souper avec moi à l'auberge du Chariot d'or, le cabaret le plus en renom de la rue Saint-Honoré, près de la barrière des Sergents? la je pourrai du moins vous remercier comme il convient du service signalé que vous m'avez rendu. — Puisque je ne me passe pas la fantaisie de me noyer ce soir, répondit insoucieusement le jeune homme, je n'ai rien de mieux à faire, ce me semble, que d'aller souper avec vous. Ainsi j'accepte sans aucune espèce de façon l'invitation que vous me faites.

Etilsuivit le vieillard, en chantonnant encore comme quelques instants auparavant ;

Mousquetaire

Ne peut taire

Les conquêtes qu'il sait faire!...

Ils arrivèrent bientôt a la porte de l'illustre taverne

ci-dessus nommée. La clarté des lumières qui brillaient a l'intérieur, illuminait aussi la rue par les fenêtres du rez-de-chaussée, et Ton entendait d'instant en instant, à travers la porte, un joyeux cliquetis de verres et de bouteilles, et de longs et bruyants éclats de rire.

Nos personnages entrèrent, s'assirent en face l'un de l'autre à l'extrémité d'une longue table où plusieurs places étaient vacantes, ce qui leur permettait de s'isoler un peu de la foule; et le plus jeune, pour appeler un des garçons qu'on voyait courir çàet là, frappa la table du pommeau de son épée, qu'il posa ensuite devant lui, mais un peu par côté.

La figure de ce jeune homme était expressive et belle, mais très-pâle. Ses traits nobles et réguliers portaient la profonde empreinte de cette fatigue qui est comme une sorte de flétrissure physique appliquée sur un visage. A l'éclat déjà terni de ses grands yeux bruns, qu'entourait un cercle marbré, on voyait que bien des insomnies succédant à de longues veilles d'orgie et de débauche avaient usé ce regard, et laissé sur ce jeune front leurs inetfaçables stigmates. On trouvait aussi, par moments, les traces d'une pensée fugitivement douloureuse sur cette physionomie qui semblait cependant s'étudier à n'exprimer que l'insouciance.

Quant aux traits ridés du petit vieillard, ils ne peignaient pour le moment que la frayeur qui venait de les contracter non loin du Pont-Neuf.

Cependant, comme il commençait à se rassurer, il adressa d'un ton assez dégagé cette question à son compagnon :

— Est-ce qu'il y aurait de l'indiscrétion, m:n gen-

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tiihomme, à vous demander votre nom? — Il y en aurait beaucoup, monsieur, répondit l'autre laconiquement, -et je vous engage à... — Vous me permettrez au moins, interrompit le vieillard un peu désappointé, de vous donner votre titre, et de vous appeler monsieur le marquis, le reste viendra plus tard. — Comment savez-vous?... — Les armoiries gravées sur la bague que je vois à votre main gauche, et sur le pommeau de voire épée, supportent toutes deux, si je ne me trompe, une couronne de marquis. — Vous savez le blason, monsieur? — Eh! eh! répondit le vieillard, après avoir toussé deux ou trois fois comme quelqu'un qui veut gagner du temps pour arranger une phrase, il faut bien savoir un peu de tout si l'on ne veut pas s'ennuyer quelquefois.

Nous allons maintenant quitter pour un instant nos deux personnages, et mettre nos lecteurs au courant des faits antérieurs à cette soirée, qui avaient déterminé notre héros, le marquis Hector de Cout-Kérieux, à venir se noyer dans la Seine par une sombre et froide nuit de l'hiver de 4764.

Et voyez un peu, s'il vous plaît, comme la Providence dispose tout pour le mieux dans ce bas monde : si le petit vieillard à canne d'ébène n'avait pas pris le Pont-Neuf pour rentrer chez lui, et rencontré près dudit pont deux soudards ivres, dont les violences l'obligèrent a crier au secours de toute la force de sa peur, nous n'aurions plus de héros, et par conséquent plus de roman. Nous ne pouvons donc nous empêcher de bénir la Providence, les gardes françaises, le vin et les peureux.

Puissiez-vous, ami lecteur, en faire autant.

Hector.

Le château de Cout-Kérieux, berceau de la famille d'Hector, était situé dans une des plus pittoresques contrées de cette vieille Armorique, si chère aux poètes et aux chroniqueurs. C'était une lourde et féodale demeure, de construction mi-partie ancienne et mipartie moderne, qui présentait dans son ensemble une réunion de beautés bizarres, dont l'irrégularité n'était pas dépourvue de charme. Le parc, d'une vaste étendue, n'était nullement dessiné dans. le goût quelque peu maniéré de l'époque. On n'y voyait, par exemple, ni boulingrins, ni statues mythologiques, ni vieux ifs transformés en animaux de toutes les espèces, ni charmilles taillées en arcades, ni bassins, ni jets d'eau; mais de larges pelouses, ornées, de distance en distance, de groupes d'arbres séculaires, étendant leurs ramaux au loin, et de vieilles futaies aux allées pleines de mystère et d'ombre. Vu des fenêtres du château, ce parc offrait dans toutes les directions d'admirables perspectives, et le château, à son tour, quand on le contemplait de certains points du pyre et a certaines heures, semblait plus impesant encore. Il y avait surtout un moment uù son aspect était magique, c'était le soir lorsque les rayons du soleil couchant illuminaient ses irré^ulièrea façades de briques, et faisaient resplendir, comme autant d'escarboucles, les vitres enchâssées de plomb, de ses nombreuses fenêtres de toutes (ormes. Cout-Kérieux était bâti assez

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loin dans les terres, et cependant quand le vent d'ouest soufflait, il apportait d'imposants murmures dans lesquels les hôtes passagers du manoir eux-mêmes reconnaissaient d'abord cette grande voix de l'Océan, dont les accents ont tant de charme, malgré leur profonde tristesse, pour les âmes rêveuses et les imaginations poétiques.

Quand Anne-Victoire de Kersac marquise de Coût- Kérieux mourut, Hector n'avait que quinze ans environ, mais ces années d'enfance avaient suffi à la noble et vertueuse femme pour déposer dans le cœur d'Hector le germe des sentiments les meilleurs et 1 instinct de toutes choses élevées. Il était bon, charitable, bienveillant, capablededévouement et de sacrifices : nous ne parlons ici ni de bravoure ni de loyauté, vertus depuis longtemps héréditaires dans les deux races dont le sang coulait mêlé dans les veines d'Hector. Mais toute médaille a son revers, et dans l'âme de ce jeune homme, candide encore, sommeillaient des passions violentes qui n'attendaient que le choc d un événement pour s'éveiller d'une façon terrible. Comme elles ne se trahissaient par aucun signe extérieur, la marquise ne soupçonnait pas leur existence mystérieuse, et elle était morte parfaitement tranquille sur l'aVenir de son enfant.

On parle beaucoup, aujourd'hui, des désordres du siècle passé, et nous conviendrons franchement que ce n'est pas sans raison. Tout ce qui tenait de près ou de loin à la ccur, était plus ou moins atteint de la corruption de celte époque, fertile en scandales, qui commence a la régence de Philippe-d'Orléans et qui Unit au premier échafaud de la révolution. Mais, au milieu des honteuses turpitudes de ce temps, un grand

nombre de familles d'antique origin'e et qu'avaient illustrées de longs services rendus à 1 État, donnaient, dans leurs terres où elles vivaient retirées, l'exemple des plus belles et des plus touchantes vertus. A Paris, à Versailles, a Ghoisy, partout enfin où les courtisans et la cour servaient de modèles a la foule, le vice s'étalait avec un cynisme triomphant, et il ne se trouvait pas même une voix courageuse pour le flétrir. Lesliens de famille étaient relâchés quand ils n'étaient pas rompus tout à fait; le mariage se transformait au bout de quelques mois d'indifférence en une sorte de convention, réciproque entre les époux, de fermer les yeux sur leurs mutuels écarts, on se voyait à peine tant qu'on vivait; on ne S3 pleurait pas lorsque venait lheure de l'éternelle séparation. Un respect glacial, infranchissable comme les barrières de l'étiquette, traçait une ligne de démarcation entre les pères et les enfants, quelquefois, de plus, en rivalité entre eux. Dans les provinces tout se passait autrement à peu d'exceptions près. Les existences de château étaient grandes et simples à la fois comme celles des anciens patriarches. Les familles y vivaient unies dans une tendresse qui n'avait rien de trop familier, et dans un respect qui n'avait rien de trop sévère. L'affection des époux était grave et sainte comme la religion par laquelle elle avait été consacrée. Les femmes n'allaient jamais à la cour, les hommes ne se séparaient d'elles que pour courir sur les champs de bataille, et,>la guerre finie, il n'y avait ni remords pour celles qui avaient attendu le retour, ni déceptions pour ceux qui étaient revenus.

Aussi, après vingt-cinq ans d'une vie a deux, d'une vie de tendresse et presque de passion, le marquis de

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Cont-Kéri,eux n'avait-il pu résister longtemps à la douleur profonde que la mort de sa femme lui avait causée. Usé, d'ailleurs, par les fatigues de dix campagnes, il s'était éteint, un an après la marquise, ayant la conscience qu'il laissait, pour soutenir son nom et perpétuer sa race, un fils noble de cœur comme ses ancêtres, beau de corps, élevé d'esprit, merveilleusement adroit à tous les exercices, maniant un cheval difficile avec la hardiesse et l'aplomb d'un centaure, ardent à la chasse comme un descendant de Nemrod, et tirant 1 epée à devenir un jour le rival du célèbre chevalier de Saint-Georges.

Un peu avant de mourir cependant, le marquis de Cout-Kérieux s'était dit que l'éducation toute physique que le jeune Hector avait reçue, n'était pas suffisante pour un gentilhomme, et qu'il serait peut-être bon que chez lui l'esprit fût cultivé comme le corps. Il se décida donc à placer auprès de cet enfant si cher un homme excellent, fort vieux, fort sale, fort chauve et- très-simple, mais d'une moralité et d'une science tout à fait respectables. Ce personnage chargé de meubler convenablement la vive intelligence dujeune marquis se nommait Chrysostôme Peritus.

Était-ce à sa naissance et de ses parrain et marraine qu'il avait reçu ce beau prénom de Chmjsoslôme, qui, comme on le sait, veut dire en grec bouche d'or? Nous l'ignorons complètement, mais nous prendrons la liberté de supposer qu'il ne lui avait été donné que beaucoup plus tard, alors qu'on avait vu qu'il était naturellement fort silencieux : c'était se conformer ace sage précepte dulvoran qui, pour eticourager la sobriété de la langue, dit quelque part,que .si la parole est d'argent le silence est (for.

Revenons au marquis de Cout-Kérieux, que nous allons bientôt quitter pour toujours.

Après avoir pourvu, ainsi que nous venons de le dire, à tout ce qui pouvait, selon lui, manquer a son fils, monsieur de Cout-Kérieux mourut lame en repos, car il ne se croyait plus nécessaire dans ce inonde, et il sourit doucement à la mort, parce qu'il pensait qu'il allait rejoindre la compagne aimée des plus beaux jours de sa vie. Les yeux déjà voilés par l'ombre qui précède l'aube du jour éternel, il tenait la main d'Hector dans ses mains, et ses dernières paroles furent celles-ci :

— Vis toujours comme j'ai vécu, mon enfant; c'està-dire en homme d'honneur et de courage, et Dieu te bénira.

Hector pleura beaucoup la perte qu'il avait faite, sans en comprendre toutefois l'immensité. Puis il se consola : à cet âge, hélas ! on prélude à la vie par l'oubli, parce qu'on sent vaguement qu'on aura souvent besoin de recourir à ce moyen de guérison.

Après quelques semaines données aux larmes et aux affaires, quand les premières commencèrent à se tarir et les secondes à se débrouiller, il fallut songera l'accomplissement d'une des^dernièresvolonlés du défunt marquis, c'est-a-dire à l'éducation intellectuelle et morale de son jeune et brillant héritier.

Certes, ce fut une rude et terrible besogne pour le bon Chrysostôme.que celle de courber l'impétueux jeune homme sous le joug fatigant de l'étude : la seule vue d'un livre faisait fuir Hectorqui disparaissait quelquefois des journées entières. Peritus courait à la recherche de son élève; mais lent , gauche, distrait comme tous les savants, il ne parvenait jamais à retrouver

Hector, qui revenait le soir, sa carnassière pleine de gibier sur l'épaule, ou le meilleur cheval de ses écuries entre les jambes. Alors l'aimable enfant sautait au cou du vieux pédant avec le plus affectueux abandon, il lui contait ses prouesses du jour, lui promettait d'être plus sage le lendemain, et le bon précepteur enchanté d'une docilité si grande, se contentait de marmotter entre les dents d'ébène de sa bouche d'or : il faut bien que jeunesse se passe.

Mais ce qu'il n'avait pu faire, ce digne homme, le hasard, ce charmant intrigant, le fit dès qu'il voulut, s'en mêler. Un jour, un livre, non pas de ceux qu'on voulait faire lire à Hector, mais peut-être un de ceux qu'on lui cachait soigneusement, tomba entre lesmains du jeune marquis. Comme on lui avait dit : Vous ne lirez pas ceci;\\ se dit a son tour : Pourquoi ne liraisje pas cela? C'était un de ces ouvrages étincelants d'esprit, remplis de science, brodés de paradoxes, comme le dix-huitième siècle en produisait tous les jours. Hector le dévora : il y trouva la preuve d'une multitude de mauvaises choses qu'il ne faisait que soupçonner, mais il y prit aussi un certain goût pour l'étude. Peritus, en sa qualité de savant, vit l'effet et ne s'inquiéta pas de la cause, qui méritait cependant moins d'indifférence, et il se borna à exploiter de son mieux les excellentes dispositions de son élève.

Quatre années s'écoulèrent. Hector partageait, sans se plaindre qu'il fut trop long, son temps entre les livres, l'avare conversation de Peritus, lâchasse, lequitation, et quelques rares visites chez des hobereaux du voisinage : il vivait enfin de la vie d'un gentilhomme campagnard, dans toute l'acception qu'on donnait a ce mot ci cette époque-là.

Vi LES VIVEURS

C était du reste un charmant cavalier, que le jeune marquis, et à quatre ou cinq lieues à la ronde il n'y avait personne qui ne le connût et ne l'aimât. Nous avons parlé de ses qualités morales, et nous nous bornerons à dire qu'elles ne s'étaient pas sensiblement altérées. Quant au physique, Hector était grand sans l'être trop, il avait le teint blanc, mais point efféminé ni fade, les cheveux du plus beau châtain, les yeux bruns pleins de feu, de fierté et d'expression, une taille svelte et souple, la jambe fine et bien prise, le pied petit et cambré ; on ne pouvait donc désirer chez lui que ce qui s'acquiert facilement, c'est-à-dire un peu de celte gracieuse désinvolture que donne l'usage du grand monde, el qui caractérisait particulièrement alors les roués de la cour et les habitués de l'œil de bœuf.

Il va sans dire que ce n'était pas l'honnête Peritus qui trouvait que le jeune marquis pouvait encore gagner quelque chose, car à son avis il ne lui manquait rien, ce qui pouvait à la rigueur se soutenir, puisque la grande recherche des manières nuit quelquefois à 'eur aisance naturelle.

Le plus souvent cette calme et monotone existence fie province satisfaisait le jeune marquis, dont le caractère avait pour base un très-grand fonds d'insouciance; mais quelquefois aussi, quand arrivaient jusqu'à lui quelques bruits lointains des fêles de Versailles, ou quelque récit des splendeurs de la cour, il sentait battre violemment son cœur où s'éveillaient de vagues désirs, et des rêves brillants traversaient son imaginalion et la laissaient excitée pour plusieurs jours. Peu à peu sa pensée s'accoutuma à ne plus considérer les lieux où il avait vécu jusqu'alors, comme devant lui

servir toujours d'asile. Les bruits du monde qui étaient parvenus jusqu'à lui bourdonnaient sans cesse à son oreille, et jetaient le trouble dans son âme. Paris, la cour étaient des mots magiques dont la \ibration faisait tressaillir son cerveau ; enfin un jour il prit un parti qui lui sembla une inspiration du ciel, ou plutôt un avertissement de la destinée, et il entra résolument, dans le cabinet de Chrysostôme Peritus,autrefois son gouverneur et maintenant son ami.

Ce digne personnage était un homme de cinquantecinq à .cinquante- huit ans, paraissant en avoir au moins soixante et dix; quelques mèches éparses de cheveux grisonnants se dressaient par devant sur son crfme chauve et poli, et d'autres retombaient par derrière sur le collet de son habit gris de fer, habit assez remarquable pour mériter une mention toute particulière. Sa couleur primitive avait presque entièrement disparu sous les innombrables taches de graisse, d'encre et d'autres liquides de toute nature. Après dix ans de laborieux services, cet habit, au lieu d'être mis à la réforme à laquelle il avait des droits incontestables, avait été retourné par les soins de Peritus lui-même, et il était, a l'époque dont nous parlons, a la cinquième année de ce nouveau bail. Presque tous les boutons en étaient absents, ou seulement suspendus à quelques fils: les coutures avaient une teinte blanchâtre et craquaient daus une multitude d'endroits; les poche> liantes formaient dévastes et sombres cavités au fond desquelles on apercevait quelques vieux bouquins, quelque sale manuscrit, mêlés à des coquilles de noix, à des croûtes de pain, à des pièces de menue monnaie, sans compter un chapelet rustique dont Peritus faisait un fréquent usage, car il avait encore plus de piété que

desavoir. Pour en finir avec l'habit du docte et pieux personnage, nous dirons que 1rs manches trop courtes et trop larges laissaient voir un bras et une main d'une maigreur phénoménale, et d'une teinte bistrée dont l'origine était moins que douteuse; une cravate blanche, noircie par l'usage, encadrait un visage ride, aux joues saillantes, et supportait un menton proéminent. Des besicles à monture de cuivre pinçaient un nez mince et crochu, et voilaient, sous leurs verres nuageux, deux petits yeux gris clignotants et fatigués par le labeur des nuits. Si nous passons au reste du costume, nous ajouterons encore que le gilet, la veste comme on disait alors, de la môme couleur que l'habit, attestait les nombreux outrages du temps, qui n'avait pas respecté non plus la culotte. Des bas de soie noireà teinte rougeâtre dissimulaient mal, malgré leurs plis nombreux, l'absence complète de mollets, et de larges pieds osseux ballotaient dans d'immenses souliers avachis et éculés, à boucles de fer battu, jadis argenté.

Jamais Hector, qui possédait tous les instincts de l'élégance, n'avait pu obtenir la moindre modification à ce costume, fort pittoresque sans doute pour un peintre de genre, mais très-peu comfortable, comme on dirait de nos jours.

Quant à l'appartement de Chrysostôme, il nous faudrait, a défaut du pinceau d'Hogarth ou de Rembrandt, la plume de Scott ou de Balzac, pour en donner une idée même imparfaite. Le célèbre Capharnaùm de X Antiquaire du romancier écossais, n'était rien, nous le pensons du moins, auprès de l'autre favori du digne Peritus. Tout ce que l'on peut rôver de plus impossible en fait de désordre se trou-

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vait là réalisé et surpassé. C'était ramas le plus inouï, le plus fantastique de mille choses les plus incohérentes : vieux livres, vêtements sordides, instruments de physique et de chimie, armes, curiosités, manuscrits, brimborions sans nom et sans forme d'où s'échappaient au moindre choc des nuages de poussière nauséabonde, composaient un tohu-bohu dont la hotte d'un chiffonnier n'offrirait qu'une incomplète image. Dans cette pièce et au milieu de ce désordre, devant un bureau recouvert d'un maroquin noir, tout taillé de coups de canif, et écrasé sous des piles d'in-folio, trônait Chrysostôme Peritus, la plume à l'oreille et enfoui dans la méditation d'un bouquin quelconque ouvert devant lui.

Hector entra dans cette chambre sans que Peritus s'aperçût de sa présence. Ce que voyant, le marquis lui frappa sur l'épaule. Le savant tressaillit, se retourna, et reconnaissant son élève, il se leva avec vivacité et gaucherie, et lui fit un profond salut. — Que veut monsieur le marquis de son très-humble serviteur? demanda-t-il. — Vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera fort, mon bon maître, répondit Hector de sa voix la plus caressante, et en posant familièrement la main sur l'épaule du savant.

Peritus s'inclina sans proférer une parole et Hector poursuivit :

— Je suis las de la vie que je mène ici; je veux voir le monde, la cour, briller sur un autre théâtre; je pars donc pour Versailles, et, comme j'ai grande confiance dans votre zèle et dans vos lumières, je vous emmène avec moi.

Peritus jeta autour de lui un regard désolé.

— Où serons- nous mieux qu'ici? dit-il enfin mé-

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