M LES VIVEURS
Il tenait a la main un gigantesque bouquet de roses mousseuses et de giroflées doubles, des plus rares espèces.
On s'étonnait qu'un si petit homme pût porter un bouquet si gros.
Comme d'ailleurs, on prévit qu'il allait se passer quelque chose, on fit cercle autour de lui et de la marquise.
Le joli vicomte fit trois révérences, dans le genre de celles que le maître à danser voulait apprendre k M. Jourdain, puis, présentant son bouquet à Diane sans toutefois le lui laisser prendre, il déclama le madrigal suivant, d'un ton langoureux et coquet, et avec des mines tout à la fois si bucoliques et si mousquetaires, que nous renonçons à en donner à nos lecteurs une idée, même imparfaite.
Voici les vers :
Ces fleurs, faibles interprètes Du plus tendre des sentiments, A vous céder sont toutes prêtes En parfums comme en agréments!
En vous approchant, belle dame, Avec des soupirs contenus, Nous croyons, pardieu, sur notre âme, Arriver aux pieds de Vénus!
La marquise prit le bouquet, sourit, et les applaudissements éclatèrent de toutes parts.
— Comme c'est joli! — Comme c'est galant! — Comme c'est tourné! — Voilà ce que j'appelle de la bonne poésie! — Franchement je sais de gros livres qui sont bien peu de chose auprès de ce madrigal. — Cela vaut un fauteuil à l'Académie! — Il n'y a guère d'académiciens capables d'en faire autant! —Que d'esprit! — Que
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de finesse! — Quel ton badin! — Il y a dans l'avantdernier vers, un pardieu qui est cavalier! — C'est affaire à vous, mon cher vicomte! — Permettez, mon bon ami, qu'ï je vous félicite!
Le vicomte échappa par la fuite au feu croisé de toutes ces louanges, et pendant quelques minutes il se retira d'un air rêveur dans une embrasure de croisée où il se tint coi, les yeux fixés à terre et le doigt sur son front.
Un poëte de salon modeste, un poëte qui se dérobe à son triomphe, surtout à un triomphe aussi bien mérité, voilà qui est bizarre et même invraisemblable, vous en conviendrez?
Nous en conviendronsjmais le vicomte avait ses motifs.
Certes, son beau talent n'avait pas trouvé d'incrédules, jugez donc de ce que devint l'enthousiasme quand on le vit s'avancer de nouveau vers la marquise, et lui dire :
— Oserais-je vous demander, madame, de répandre sur moi les trésors de votre indulgence? — De 1 indulgence! répondit Diane, vous n'en avez pas besoin... — 11 s'agit d'un petit impromptu... — En vérité!! — Oui, madame la marquise, et vous en êtes l'auteur plus que moi, car c'est vous-même qui venez de l'inspirer. .. — Un impromptu! s'écria-t-onde toutes parts. C'est prodigieux! écoutons! écoutons! — Nous sommes comme vous le voyez tout à vous, monsieur le vicomte, dit Diane, que cependant le pcële n'amusait que d'une façon médiocre.
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Le charmant vicomte commença :
Belle déesse de ce lieu, Pardonne à notre tendre ivresse!
L'Amour est près de toi sans cesse, N'es-tu pas mère de ce dieu?
— Bravo! — Bravo! — Ah! bravo, bravo! bravissimo!
Ces exclamations tumultueuses furent en un instant répétées d'un bout à l'autre des salons.
Ceux qui n'avaient pas entendu criaient plus fort que les autres, et, à vrai dire, nous comprenons leur enthousiasme. Ce fut pendant quelques instants, pour le vicomte poëte, une bruyante ovation, à laquelle, cette fois, nous devons convenir qu'il ne chercha nullement à se dérober.
Or, au milieu de tout ce mouvement, il était fort naturel que personne n'eût le loisir de se préoccuper de la contenance d'Hector, personne, excepté la marquise, qui plus d'une fois continua à le chercher du regard.
Quant au jeune homme, contrarié, et cela se comprend, d'avoir paru gauche et embarrassé au moment de sa présentation, il ne se rapprocha point de Diane» mais il eut soin de se placer de façon à ne pas la perdre un seul instant de vue pendant toute la soirée. Malgré lui elle attirait ses yeux, il cherchait son profil dans toutes les glaces, son ombre sur tous les panneaux.
S'il avait fermé les yeux, il aurait retrouvé son image dans son cœur.
— Eh bien! comment la trouves-tu? demanda M. de Cardillac en l'emmenant. — Charmante! mon oncle,
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ravissante! divine! — Ah! ah! fît le commandeur; puis il reprit après un silence : — Ainsi tu en es amoureux? — Comme un fou! — J'en étais sûr! et si tu découvrais que tu as un rival? — Je le tuerais, mon oncle, n'en doutez pas. — Donnez doncdes conseils aux jeunes gens! voilà comme ils les suivent! fit M. de Cardillac en hochant la tête; enfin, ajouta -t-il, tu me tiendras au courant de ce qui se passera. Sur ce, bonsoir et bonne chance!
Et l'oncle et le neveu se séparèrent.
Guillaume Lepicard.
Hector en quittant l'hôtel Lormois monta dans une chaise à porteurs et se fit conduire chez lui. Il était alors à peu près deux heures du matin.
La tête du jeune homme était en feu, et nous devons renoncer à donner un aperçu de sa situation morale. Nous prions seulement ceux de nos lecteurs qui ont passé par la première période d'un violent amour, de vouloir bien se rappeler ce qu'ils éprouvèrent. Leurs souvenirs seront sans contredit plus éloquents que nous ne le pourrions être nous-mêmes et ils y gagneront, par parenthèse, quelques pages de moins à lire ou à sauter.
Hector renvoya son valet de chambre sans vouloir accepter ses soins, et il se mit au lit, appelant le sommeil de tout son pouvoir.
Mais le sommeil refusait de venir.
Enfin, après quelques heures d'insomnie, au mo-
ment où lejour allait paraître, Hector s'endormit et il eut un rêve. Un rêvesinistre que nous allons raconter en peu de mots.
Le vieil Homère racontait bien les rêves de ses héros et de ses demi-dieux. ,
Pourquoi ne compléterions-nous pas, comme lui, l'odyssée du marquis Hector de Cout-Kérieux, notre Achille?
Il est bien entendu que dans ce rêve, madame de Lormois jouait le rôle principal.
Hector la voyait sommeillant sous les grands rideaux sombres d'un lit à baldaquin. La toile merveilleusement fine de ses draps en désordre laissait deviner quelques-unes des beautés de son corps, et ses longs cheveux dénoués inondaient autour de sa tête charmante les dentelles de l'oreiller. •
Le jeune homme fixait un œil ardent et profane sur la marquise endormie, dont le sommeil était calme et pur comme celui d'un enfant.
Tout à coup l'expression du visage de Diane changea.
Sa beauté cessa d'être calme et innocente, si nous pouvous nous servir de ces expressions, pour devenir agitée etvoluptueuse.
Ses bras s'arrondirent et se refermèrent sur son sein palpitant.
La bouche s'entrouvrit, le sourire de la passion satisfaite découvrit ses dents petites et nacrées : elle murmura :
— Je t'aime! je t'aime!
Puis sa poitrine se gonfla, ses bras s étendirent, elle ouvrit les? yeux, vit Hector, et le même sourire conlinua d'errer sur ses lèvres,
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— Viens! viens! lui dit-elle, en l'appelant du geste, du regard, du baiser.
Hector voulut s'élancer.
Impossible !
Un pouvoir surnaturel, un invincible obstacle le clouait à sa place, et tandis qu'il s'épuisait en efforts inutiles, il voyait un fantôme se dresser entre lui et la marquise.
C'était un gentilhomme, d'une merveilleuse élégance, mais soigneusement masqué; ce gentilhomme s'approcha du lit de Diane, de Diane qui l'appelait comme l'instant d'avant elle avait appelé Hector.
Il se pencha sur elle; la jeune femme se souleva à demi; puis leurs bouches se joignirent et échangèrent un long baiser.
La fureur d'Hector ne connut plus de bornes; il fit un nouveau et plus violent effort, ses pieds se dégagèrent de leur invincible entrave, il bondit, mais déjà le gentilhomme masqué se trouvait au milieu de la chambre et face à face avec lui.
Hector mit Tépée à la main et regarda fixement Inconnu pour tâcher de deviner ses traits sous le masque de velours noir qui les recouvrait.
Chose étrange, le masque avait deux trous à l'endroit des yeux, mais dans ces trous il n'y avait pas de regard.
Hector frissonna. Cependant l'inconnu avait aussi tiré son épée, et les lames s'engagèrent.
On eût dit que celle du gentilhomme masqué était soudée au bout d'un bras de fer, tant elle frappa t rudement, de seconde en seconde, l'épée vacillante du marquis.
Cette force surnaturelle, ces paupières saQS regard
tout cela augmenta tellement le trouble, et disons mieux, la terreur du jeune homme que, malgré lui, il ferma les yeux en se fendant machinalement.
Il entendit aussitôt un grand cri et sentit la pointe de son arme s'enfoncer dans un corps vivant.
Il regarda... Diane était debout, à demi nue, entre les combattants, et les lames des deux épées se croisaient dans son corps.
Cependant la marquise restait immobile et muette, et de chacune de ses blessures s'échappait un jet de sang. Bientôt tout le parquet en fut couvert. Hector se sentait devenir fou. Le sang continuait à couler. Diane pâlissait, blanchissait, mais ne faiblissait pas. Le sang montait. Hector en avait jusqu'à la cheville, et déjà de petites vagues se formaient dans cette mer écarlate.
Qu'ajouter à cet épouvantable récit? Le sang coulait et montait encore. Hector en avait jusqu'aux épaules;quelques minutes de plus et il allait disparaître sous la houle croissante, il recommanda son âme à Dieu, poussa un cri déchirant et. . .et s'éveilla trempéde sueur.
Il était grand jour. A travers les rideaux fermés, le soleil tamisait de douces lueurs sur le tapis de la chambre à coucher.
La vision terrible qu'il venait de subir était-elle un présage? voilà ce que nous saurons plus tard; mais quoiqu'il en soit, l'impression produite s'effaça rapidement, tandis que le rêve lui-même disparaissait dans les brumes du sommeil, et bientôt il ne resta plus à Hector que le souvenir d'un hideux cauchemar, et l'image de Diane finit par triompher complètement du lugubre entourage que lui avaient prêté les ombres de la nuit.
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— Dans combien de jours pourrai-je me présenter chez madame de Lormois? se demandait Hector d'instant en instant.
Puis, quelques secondes après il se disait :
— Sera-t-elle chez elle quand je m'y présenterai? Et il ajoutait :
— Et si elle y est, voudra-t-elle me recevoir?
On comprend qu'à de telles questions, Hector ne trouvait pas de réponse, mais c'était s'occuper de la marquise, et ces questions il se les renouvelait sans cesse.
Enfin, vers le milieu de la journée il lui vint une idée, qui lui parut de prime abord triomphante.
En repassant dans son- esprit les différentes occasions dans lesquelles il lui avait été donné d'entrevoir la marquise avant de lui être présenté, il se souvint de la scène de l'Opéra, de Guillaume Lepicard, et des paroles prononcées par ce dernier :
— N'est-ce pas qu'elle est belle! bien belle! — C'est de la marquise qu'il s'agissait, se dit le jeune homme, donc Guillaume la connaît, et en allant le voir, je trouverai au moins une occasion de parler d'elle à quelqu'un qui l'admire autant que moi.
Comblé de joie par ce lumineux ressouvenir, notre héros ne perdit pas de temps et se dirigea tout aussitôt vers le logis de l'ancien valet de chambre de monseigneur le duc de Richelieu, de galante mémoire.
Ce logis, on s'en souvient, était situé rue du Mail, n° 30.
Le marquis trouva sans peine la maison, c'était une construction fort ancienne, assez haute et très-étroite de façade.
De l'un des côtés de la longue et sombre allée qui
conduisait à l'intérieur, il y avait une' boutique de menuiserie.
Hector entra dans la boutique.
— Cette maison est bien celle de monsieur Lepicard? demanda-t-il. —Oui, m'sieu, répondit un jeune garçon de douze à quinze ans, assis sur un tas de copeaux, et mordant à belles dents dans une immense tartine de pain et de fromage blanc.
— A quel étage demeure-t-il? — Au deuxième.— Et par où faut-il passer, mon petit ami? — C'est bien facile, m'sieu : suivez ralléejusquà moitié à peu près, prenez un couloir à droite : et faites attention de ne pas vous butter, car il y a trois marches; tournez a gauche, prenez l'escalier et montez, voila. La porte est au fond du corridor. — Merci, fit Hector en donnant quelque monnaie au gamin, qui stupéfait de cette libéralité, le regarda les yeux grands ouverts et la bouche béante.
Le marquis, suivant ponctuellement les indications qu'il venait de recevoir, arriva sans encombre au corridor qui conduisait à l'appartement du vieux valet de chambre.
Ce corridor était très-étroit.
Au moment où il allait s'y engager, Hector se trouva face à face avec une jeune femme encapuchonnée dans unmantelet gris d'une nuance discrète.
Évidemment la jeune femme sortait de chez le vieillard.
Hector se rangea contre la muraille, pour la laisser passer.
Elle vit ce mouvement, s'arrêta à son tour, souleva quelque peu son capuchon, découvrant ainsi un frais et charmant visage, digne sans contredit d'attirer toute l'attention d'un connaisseur; mais que
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préoccupé comme il Tétait, Hector ne remarqua pas, et elle dit, quoique avec une certaine hésitation :
— Monsieur... — Mademoiselle?... répondit le jeune homme assez surpris.
Il est bon de rappeler qu'à cette époque, on appelait mademoiselle, toutes les bourgeoises, quelles fussent ou non en puissance de mari. — Mademoiselle?... répéta le marquis. — Est-ce que c'est chez monsieur Lepicard que vous allez? — Précisément, mademoiselle, ne serait-il pas chez lui? — Pardon, monsieur, il y est.
Et tout en disant ces mots, la jeune femme tourna prestement sur les talons, revint sur sespas jusqu'à la porte de l'appartement qu'elle entre-bâilla, puis, passante demi sa tête par l'ouverture, elle dit simplement :
— Voici quelqu'un. — Merci, Mariette, répondit une voix .
Mariette aloTS, puisque tel était son nom, repassa devant le marquis en lui faisant une légère révérence et disparut dans l'escalier.
Hector frappa.
— Entrez! dit-on.
Il ouvrit et se trouva vis-à-vis Guillaume Lepicard en personne.
Juste en ce moment on refermait avec une certaine vivacité une porto qui, placée en face de celle première pièce, conduisait dans une autre.
11 sembla même à Hector qu'il avait entrevu une élégante tournure de femme.
— C'est vous, monsieur le marquis! vous! s'écria le petit homme. — Comme vous voyez. — Ah! monsieur lu marquis, soyez trois fois le bienvenu dans ma pauvre demeure!!!
Guillaume, en prononçant ces dernières paroles, affichait une humilité qui ne devait pas être sincère, car la pièce dans laquelle se trouvaient les deux interlocuteurs, et qui cependant ne semblait guère devoir servir de salon était, malgré le peu d'apparence de la maison, décorée avec un luxe très-remarquable.
Une tapisserie de haute lice, fort belle, et représentant, comme celle de l'Usurier de Molière, les amours de Gombaut et Macé, couvrait les murailles. Les meubles, chaises et fauteuils, étaient recouverts en étoffe de lampas, quelque peu passée, mais encore suffisamment éclatante, retenue avec de gros clous dorés aux têtes rondes et saillantes. Le rideaux des fenêtres étaient d'un semblable lampas, et Ton remarquait çà et là quelques tableaux des bons maîtres de 1 école italienne et flamande.
Maître Lepicard lui-même, la figure radieuse, le corps enveloppé dans une ample robe de chambre de damas cramoisi qui dissimulait ses formes grêles et chétives, avait tout à fait la mine d'un riche bourgeois.
—Ma foi, mon cher monsieur jGuillaume, dit. Hector pour entrer en matière, vous avez une jolie fille. Lex-valet de chambre tressaillit.
— Je n'ai pas l'honneur de comprendre ce que veut dire monsieur le marquis, balbutia-t-il. — La jeune femme que je viens de rencontrer en arrivant chez vous, n'est-elle donc pas votre fille? poursuivit Hector. — Non, monsieur le marquis, répondit vivement Guillaume, non, ce n'est pas ma fille. — Votre nièce, peut-être? — Non plus. — Une de vos parentes entin? —Pas davantage.— Peste! dans ce cas, mon cher
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monsieur Guillaume, je vous fais mon compliment, et M. de Richelieu lui-même... Mais, pardon, je suis peut-être indiscret...
Un sourire un peu contraint vint effleurer les lèvres de Lepicard qui ne répondit pas.
Pendant quelques instants un silence embarrassant régna entre nos deux interlocuteurs. Le petit vieillard reprit le premier la parole en changeant le sujet delà conversation. — J'ose espérer, dit-il, que monsieur le marquis voudra bien excuser la liberté grande de ce que je vais avoir l'honneur de lui dire... L'intérêt seul que je prends à tout ce qui concerne monsieur le marquis, en raison de la dette de reconnaissance que j'ai à lui payer, m'autorise peut-être à lui rappeler des circonstances pénibles... — Vous m'effrayez! De quoi s'agit-il donc? — ■ Je voudrais demander à monsieur le marquis si, comme j'en ai le bien vif désir, il n'a point eu lieu de se repentir d'avoir renoncé au funeste projet dontj'ai été assez heureux pour empêcher la réalisation, le jour ou plutôt le soir, durant lequel je vis monsieur le marquis pour la première fois. — Vous voulez parler du dessein que j'avais formé de me jeter à l'eau? — Hélas! oui. — Eh bien! rassurez-vous, mon cher monsieur Guillaume... je fais bon usage de l'existence que vous m'avez conservée, et jamais au i.rand jamais je n'ai trouvé la vie si bonne que depuis « e moment... — Le ciel en soit loué! — Et il est probable que de même que je vous ai dû la vie, je vous devrai encore mieux, je vous devrai le bonheur! — Vous m'enchantez! mais... je ne comprends pas bien comment... — Écoutez-moi. — Je suis tout oreilles. — Vous vous souvenez des conseils excellents, arrosés de vins exquis, que vous me donnâtes le soir en ques-
tion, au cabaret du Chariot d'Or*l — Sans doute. Les conseils avaient trait aux femmes, et quant aux vins, c'étaient un vieux Volnay et un antique Saint- Émilion. — Je résolus de profiter des premiers et de boire souvent des seconds. — C'était sage. — C'était si sage qu'à l'heure où je vous parle, je crois avoir le pied sur le premier échelon de l'échelle des femmes.
— Ah! ah! — Figurez-vous... mais c'est tout une histoire... — Contez, contez, monsieur le marquis; rien ne nous presse et je vous écoute avec plus d'intérêt que je ne saurais le dire. — Je commence par la fin, c'est essentiel pour la clarté de mon récit : donc, j'ai passé la soirée hier chez la marquise de Lor mois...
Hector s'arrêta, épiant l'effet que produirait ce nom. Guillaume en l'entendant prononcer pâlit, et ses lèvres murmurèrent involontairement :
— Chez la marquise de Lormois! — Mais au fait, poursuivit Hector, vous la connaissez la marquise? — Non, non, répondit vivement le vieillard. — Mais...
— Non... non! répéta-t-il, je ne la connais pas! — Cependant à l'Opéra, l'autre jour, vous m'avez précisément fait remarquer sa beauté merveilleuse.
Lepicard fît un violent effort sur lui-même, et répondit d'une voix dont le calme forcé contrastait avec le bouleversement de ses traits :
— Ah! cette femme... c'était... c'était elle? — Ne le saviez-vous pas? — Comment l'aurais-je su? Est-ce que je connais encore ce monde-là depuis que j'ai quitté monseigneur le duc de Richelieu, mon glorieux maître? — Ainsi c'est par hasard... — Tout à fait; je vous ai vu regarder une femme que j'avais remarqué»1 moi-même, et je me suis permis de vous dire : Elle
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est bien belle! Quoi de plus simple? — C'est vrai; mais, vous savez, il y a un proverbe qui prétend que c'est le ton qui fait la musique, et vous m'avez dit cela comme si vous connaissiez la marquise. — C'est un effet de votre imagination, monsieur le marquis. — C'est possible. Enfin, que vous la connaissiez ou non, elle est admirablement belle. — Oh! oui!... — Tenez, voyez encore comment vous venez de dire cela! — M. le duc de Richelieu ne parle jamais d'une jolie femme sans un peu d'émotion. — Ah! si c'est une réminiscence... — C'en est une, monsieur le marquis. — Alors je me tais, quoique fort désappointé. — Pourquoi donc? — Parce que j'avais espéré que vous connaissiez madame de Lormois. — Et si cela eût été?
— Vous m'auriez aidé de vos conseils pour me faire réussir auprès d'elle. — Que dites-vous là? — Je dis que je suis amoureux de la marquise... — Amoureux de la marquise! ah! mon Dieu! s'écria Lepicard en joignant les mains et en levant les yeux au ciel. — Eh bien! pourquoi donc ne l'aimerais-je pas? — Au fait, répliqua Guillaume, mais d'une voix qui, cette fois, n'était plus calme malgré tous ses efforts, au fait, pourquoi ne l'aimeriez-vous pas? — Elle est jeune. — C'est vrai! — Elle est belle. — C'est vrai! — Elle a une grande position dans le monde. — C'est encore vrai!
— Tout ce que vous m'engagiez à chercher dans une femme, elle le réunit. — C'est toujours vrai! — Et puis il y a autour de la marquise quelque chose qui m'attire invinciblement. — Quoi donc? — Un mystère. — Un mystère! reprit Guillaume en palissant davantage. — Je devrais dire plusieurs mystères. — Mais, enfin, lesquels? — On ne sait qui elle est ; la plus profonde obs< urilé entoure son mariage aussi bien que sa naissance,
et ce n'est pas tout, il y a mieux... — Quoi donc encore? — Moi, qui vous parle, j'ai deux fois rencontré la marquise dans la rue, à pied et déguisée. — Déguisée! est-ce possible! — Certainement. C'est même assez a la mode, elle avait un costume de petite bourgeoise. — Mais ne vous serez-vous pas trompé? êtesvous bien sûr? — Autant que je le suis d'être près de vous en ce moment.
Tandis qu'Hector parlait ainsi, le visage du petit vieillard s'était contracté et son regard s'était enflammé peu à peu.
Le marquis n'avait fait nulle attention à ces symptômes précurseurs de l'orage.
Enfin. Guillaume ne put résister davantage, et cédant à l'émotion puissante qui le dominait depuis le commencement de cette scène, il serra fortement ses mains l'une contre l'autre, comme s'il eût voulu les' broyer, et il s'écria :
— Monsieur le marquis! monsieur le marquis! comment qualifier votre conduite de ce moment? — Hein? quoi? que voulez-vous dire? fît Hector au comble de la surprise. — Ce que je veux dire? écoutez, le voici... Et ce sont ne pas de belles phrases ni de beaux discours que vous allez entendre, je ne sais pas les faire : c'est la vérité, nue et dure! Ce sont vos propres actes, vos propres paroles que je vais reprendre les uns après les autres, pour vous les reprocher ensuite dans ma juste sévérité, comme je le sens, comme je le dois!
Lepicard, en parlant de la sorte, s'était pour ainsi dire complètement transfiguré, il semblait avoir grandi, sa voix devenait nette et vibrante, et ses gestes avaient perdu leur caractère habituellement mesquin et saccadé.
Il reprit avec plus d'éclat :
— Ce qui vous est arrivé, monsieur le marquis? écoutez! écoutez! Vous avez rencontré une femme... cette femme était belle, vous l'avez remarquée, et parce que vous la désiriez, vous avez prétendu l'aimer! Ça de l'amour, monsieur le marquis! Allons donc! L'amour quand il existe, se cache au plus profond du cœurîPar pudeur pour celle qu'on aime on ne fait point parade de ce sentiment mystérieux, on n'en livre point sans raison le secret au premier venu!...
Hector arrêta le vieillard par une exclamation dont ce dernier comprit le sens, car il répondit aussitôt :
— Oui, je le dis et je le répète, car que suis-je pour vous, moi qui vous parle? Un étranger, presque un inconnu, le premier venu enfin, et pourtant vous venez me livrer le secret de votre amour. Est-ce loyal, monsieur le marquis, est-ce loyal?
M. de Cout-Kérieux voulut interrompre de nouveau, Lepicard ne lui en laissa pas le temps et poursuivit :
— Ce n'est pas tout! Le hasard, un hasard que vous avez cherché, que vous avez fait naître, vous a appris quelque chose qui ressemble à un mystère. Tous l'avez rencontrée, dites-vous... qui vous dit que vous ne vous soyez pas trompé? Qui vous empêche de croire à une de ces ressemblances étrangesdont on a vu des exemples? Pourquoi enfin ne pas douter du témoignage de vos sens, plutôt que de vous faire l'écho ou l'instigateur de rumeurs mensongères qui peutêtre perdront cette femme? Est-ce donc là ce que vous appelez de l'amour? Est-ce donc là le cas que vous faites de l'honneur de celle que vous prétendez aimer? Ah! monsieur le marquis, je vous le demande
encore, cette conduite est- elle cligne de vous? est-elle digne d'un gentilhomme?
Ainsi parlait Lepicard, en proie à une exaltation fiévreuse.
Hector l'écoutait avec une surprise croissante.
— Évidemment il est fou! se disait-il.
C'était étrange, en effet, et la supposition du jeune homme ne manquait pas d'une certaine vraisemblance.
A quelle cause, autre qu'une folie bizarre et momentanée,attribuer l'incompréhensible métamorphose de Guillaume Lepicard?
Quel motif inconnu pouvait pousser le roué subalterne, l'enthousiaste admirateur, et sans doute aussi jadis le Mercure du duc de Richelieu, à se faire le don Quichotte de l'honneur d'une femme qu'il ne connaissait pas, et le prôneur du respect qu'on doit a un sexe, qu'il était, par principes, accoutumé à mépriser?
Comment enfin l'ex-valet de chambre d'un grand seigneur, l'homme ferré sur le blason et inattaquable sur l'étiquette, pouvait-il oublier l'énorme distance qui le séparait, lui Guillaume Lepicard, du marquis de Cout-Kérieux?
Hector se taisait, étourdi et irrité tout à la fois.
Guillaume comprit qu'il avait été trop loin. Un subit et nouveau changement se fit en lui. Son regard perdit son éclat, et redevint humble et placide, il parut rapetisser aussi vite qu'il avait grandi, et il murmura non sans quelque hésitation :
— Pardon, mille fois pardon, monsieur le marquis! je me suis laissé entraîner, emporter; je vous prie d'en accepter mes excuses soumises et respectueuses; niais, voyez-vous, monsieur le marquis, je ne voulais
parler que dans voire intérêt. Soyez discret sur vos amours, croyez-moi, c'est un des moyens les plus sûrs pour réussir auprès des femmes; et surtout pour l'amour de Dieu, pour l'amour de vous-même, ne vous occupez pas de madame de Lormois, cela vous porterait malheur... je ne sais pas pourquoi... mais j'en ai le pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais!
C'était certainement la revenir franchement et complètement; mais Hector avait été blessé des paroles vives et même violeutes échappées a Guillaume dans le premier moment.
Il répondit avec hauteur :
— Gardez vos excuses, comme à l'avenir vous pourrez garder vos conseils, je n'ai besoin ni des uns ni des autres, maître Lepicard, tenez-vous-le pour dit! — Oh! monsieur le marquis, s'écria le vieillard, je vous ai offensé, je le vois bien, je vous supplie de me permettre de vous en témoigner tous mes regrets!!! — Je vous répète, répondit Hector, que je ne veux pas d'excuses.
Et il sortit en enfonçant son chapeau sur sa tête, et en saluant à peine son hôte d'un léger signe de main.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Guillaume resté seul, au moment où le marquis refermait violemment la porte, que de malheurs prépare ce jeune fou! que de maux je prévois pour lui, pour elle, pour nous tous! et je n'y puis rien! rien! rien!!!
Pendant un instant il cacha sa tête dans ses mains, puis il la releva en murmurant :
— Fasse le ciel que je me trompe! fasse le ciel que mon imagination me peigne l'avenir trop en noir! Oh!
si cela est, tant mieux! mille fois tant mieux! — Tu peux rentrer, Denise, ajouta-t-il alors, assez haut pour être entendu de la pièce voisine. Tu peux rentrer, il n'y a plus personne.