‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 1 sur 53 · BERTHE ET RÊNE · texte numérisé non relu

BERTHE ET RÊNE

Gprresponianee.

— Mon ami - reprit Berthe après un silence qui suivit la réconciliation à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs dans les dernières pages du précédent volume, — vous m'avez offert de partir demain si je le souhaitais, aujourd'hui même si cela était possible.

— Oui, je vous l'ai offert, et je vous l'offre encore.

— Je veux vous prouver que je ne suis point une enfant capricieuse et fantasque... Je veux vous prou-

t LIS VltEUBS DB PÀBIS.

ver que je ne doute plus de vous, maiiutenant que j*ai votre parole, maintenant que votre cœur m'est rendu. Berthe s'ùtterrompil.

— Où voulez-vous en venir? — demanda curieusement Henry.

— J'en veux venir à ceci : — Vous devez avoir à régler quelques affaires à Paris, au moment où va commencer une abSiODCe dont nous ignoroas le terme ; — vous en avez, n'est-ce pas?

— J'en ai, sans doute, — mais cela n'intéresse que notre fortune, et qu'importe ?

— Il imparte beaoeoap au cc^utraire, ei je veux, — entendez-vous bien, — je veux que vous mettiez ordre aux affaires dont il s'agit... — Aurez-vous assez de ^rois jours?

— J'auru trop.

— Eh bienl je vous dcmne ces trois jours. — C'est aujourd'hui mercredi, nous partirons samedi prochain.

— C'est bien tard, — da^is vingt-quatre heures, je puis avoir réglé tous mes intérêts pécuniaires.

— Oui, — répondu Berthe en souriant, — mais moi, de mon côté, j'aurai à terminer des préparatifs de départ qui ne manquent point d'importance; — il faut que je m'entende avec toutes sortes de couturières et de faiseuses de colifichets. .. je prétends, dans notre solitude, me faire, pour vous séduire, très-belle et très-coquette.

— Avez-vous besoin de cela ? — s'écria Henry en attirant de nonveau sa femme sur son cœur, — ne suis-je pas séduit d'avance et séduit pour toujours?.., — Que pouvez-YOUs ajouter à ce que Dieu vous a

9fi rik« I» fàJtOLUL 3

donoé déjà de jeunesse, de beauté, de gr&ce et de fratqheur.

— Ohl — répliqua madame de Croï, — oubliezvous donc ce vieux proverbe : Aide^toi, le Ciel (ai" dera!.. Si je suis beUe, ainsi que vous le dites et que je veux croire que vous le pensez en le disant, j'aiderai ma beauté el tout en ira mieux!.. — Un prudent général, quand il entre en campagne, doit toujours avoir une petite artillerie de réserve pour les hasards de la bataille... — les dentelles et les rubans, voilà notre arsenal et nos machines de guerre, à nous autres pauvres femmes I *

La conversation se continua isur ce ton léger bt joyeux, et le départ fut arrêté d*une façon irrévocable pour te samedi de la même semaine.

Lors<}ue M. de Croi avait affirmé à sa femme qu'en lui demandant de quitter Paris, eHe ne faisait qu'aHer ai^devant du plus cher de ses vœux, il disait la vérité.

En effet, la position déplorable dans laquelle Henry se trouvait placé par les suites fatales de sa faiblesse et de son entraînement n'avait qu'unet seule issue. — Cette issue, c'était un départ. — Il importaU, pour le comte, de rompre à tout jamais sa liaison funeste avec René de Savenay. — Il importait surtout de ne plu» se retrouver eu face de la bacchante aux cheveux noirs, qui pouvait, par un scandale devant lequel elle ne reculerait peut-être pas, remettre en question l'avenir et te repos de Henry et de Bertbe.

4 LtS VIVBUIU» OB PAâlS.

H. deCroi comprenait clairement tout cela; aussi il avait accepté avec une joie sans mélange Tidée d'un départ qui ponvait passer pour une fuite, mais qui, dans tous les cas, assurait sa tranquillité. — Heury aurait même préféré s*éloigner de Paris le jour même ou, au plus tard, le lendemain, — mais Berthe avait exprimé un désir contraire, et, pour lui faire partager cette subite hâte, il aurait été obligé d'entrer avec elle dans une voie- de révélations impossibles. — D'ailleurs, les trois jours fixés par la jeune femme devaientêlre bientôt écoulés, et M. de Croï ne pensait point que rien de funeste lui pût arriver pendant un espace de temps si restreint.

La première action de Henry, en quittant la comtesse, fut de donner à son valet de chambre l'ordre formel de ne laisser arriver M. de Savenay ni auprès de lui ni auprès de Berthe, et de ne s'écarter, sous aucun prétexte, de cette consigne sévère. — Ceci fait, Henry se mit au lit et se reposa pendant quelques heures des fatigues de sa nuit d'orgie. — Puis, après avoir déjeuné, il sortit et se rendit chez son banquier. — Les comptes d'intérêt qu'il avait à régler avec ce dernier étaient des plus simples. En moins d'une demi-heure ils furent terminés. — M. de Croï se fit remettre une somme de vingt mille francs, en billets de banque, et il regagna la rue Tronchet. — Berthe était sortie en voiture, laissant un petit mot par lequel elle prévenait son mari qu'elle courait pour des emplettes et qu'elle serait rentrée à cinq heures.

Heury s'enferma dans sa chambre.

Quelle que fût sou inexpérience à l'eudi^oit des

un niS DE ^AMltLfi. â

mœurs scandaleuses de la jeunesse de notre époque et des coûteux désordres qu'il n'avait partagés qu'une fois^ il savait cependant de quelle façon un gentilhomme de bonne race doit en agir avec une courtisane dont il a obtenu ou dont il a subi les douteuses faveurs.

Il s'assit devant son bureau. — Il prit une feuille de papier à lettre et, après avoir longtemps réOéchi, il écrivit les lignes suivantes, qu'il ne croyait point compromettantes :

a Vous êtes trop belle, Madame, pour ne pas être bonne. — Je viens donc avec sécurité faire un appel aux sentiments nobles et généreux de votre cœur.

» Vous connaissez ma position et les ménagements qu'elle m'impose — vous savez que je ne m'appartiens point, et vous n'abuserez pas d'un instant de faiblesse dont vous avez été la complice involontaire.

» Je vous supplie d'oublier la rencontre fortuite qui nous a mis en présence l'un de l'autre pour la première et la dernière fois. — Je vous supplie de ne plus vous souvenir de. mon nom, de ne le prononcer jamais, et, enfin, de vouloir bien accepter la très- minime bagatelle que je joins à ces quelques mots. »

Après avoir achevé les lignes précédentes qu'il ne signa point, pour des raisons faciles à comprendre, Henry glissa la lettre sous une large enveloppe, avec cinq billets de banque de mille francs chacun. — Ensuite il alluma une bougie, — il enflamma un bâton de cire rouge et jl appuya sur la cire brûlante le chaton armorié de. la bague qu*il portait au doigt et qui lui servait habituellement de cachet, — sans réfléchir

6 LSS TIVEORS Dfi PàStS.

que le blason dont il scellait cette lettre équivalait à HAe signature. — Ged fait, il traça sur Fonveloppe le BOoi d'EsTHER, puis il s'interrompit, arrêté par une difficulté momentanément insurmontable.

Il ignorait l'adresse de la courtisane. — Sans doute rien n'était plus facile que de demander cette adresse à René, mais nous savons déjà que Henry ne voulait pas. revoir M de Savenay avant- son départ. — Cependant il y avait un moyen d'arriver à son but. — Ce moyen, le comte l'employa — Il se souvenait du numéro de la maison ée Camélia. — Il modiia la suscription de sa lettre, de manière à la faire passer par les mains de la maîtresse 4e René. ^— Puis il sortit, et ayant déposé lui-même son billet entre les mains du ooncierge de la rue de Provence, avec prière de la remettre survie cbamp, il se dit :

— N'y pensons plus, — tout est fini!

Au moment précis &h M. de Croï se félicitait, ainsi que nous venons de le voir, d'avoir conduit sa barque à bon port, à travers les écueils de sa situation, René venait d'arriver chez Camétia.

— £h bien I mon cher, — lui demanda cette dernière, — y a-t-il quelque chose de nouveau?

— Rien que je sache, — répondit M. de Savenay ; — je n'ai pas vu le comte. — Je vais aller chez lui en sortant d'ici.

— Le premier acte est joué, — reprit la pécheresse, -*- et franchement,^ le succès a dépassé nos espérances.

— Sans doate le prologae a merveilleasement réussi, — répliqua René, — mais nous ne sommes pas encore au dénoûment.

— Sois tranquille, — tout ira bien.

— Tu eu es sûre?

— Dame ! à peu près, — une scène terrible a dû avoir lieu ce matin entre ton ami et sa femme — je parierais qu*à Theure qu'il est ils sont l'un contre l'autre dans un état d'exaspération qui doit, selon toute apparence, nous ramener le comte Henry pieds et poings liés...

— Crois-tu qu'il m'en veuille de ce qui s'est passé cette nuit?..

— Ce serait de bien mauvais goût de sa part. — Esther était d*une beauté miraculeuse...

— C'est vrai. ^ J'en étais presque troublé, sais-lu bien?

— Mauvais sujet!.. — dit Camélia en riant — vous êtes libertin jusqu'au bout des ongles, mon cher amil..

— Que veux-tu?., cette juive vous a des raffinements de coquinisme et des allures de volupté à damner un saint !..

— Le fait est qu'elle a joué son rôle avec une perfection inouïe!.. — pauvre fille, si elle faisait preuve, au théâtre, de la centième partie du talent qu'elle a déployé cette nuit, elle serait une étoile, comme disent nos amis les Anglais!..

— Quant à Henry, il a tenu son emploi dans notre comédie d'une façon très-satisfaisante et digue des plus grands éloges.

8 LIS*V1?ICIIS Dl PARIS.

— Certes I .. — il n'y a rien de tel qne ces gens vertnenx ponr succomber à la première occasion, avec remords, mais avec délices!..

— Le drôle était vraiment trop henreuxl..

— Pas plus que tu ne le seras avec sa femme... Ici la conversation fut interrompue.

Un domestique entra et remit à Camélia une lettre que le concierge venait de monter.

Camélia prit Tenveloppe, — en regarda la susoription, — la tourna et la retourna, puis finit par la tendre à René en lui disant :

— Sais- tu de qui vient cela?

— Parbleu I — répondit le jeune homme après une demi-minute d*examen, — cela vient du comte Henry.

— Tu es certain de ne pas te tromper?

— Parfaitement. — L'adresse est de son écriture, et les armes du cachet sont les siennes.

— Alors, il doit y avoir là-dedans des choses intéressantes au plus haut point...

— L'enveloppe est bien lourde, — que peut-elle contenir?..

— Impossible de deviner... — à moins cependant que ce ne soient des billets de banque ou quatre pages de madrigaux!..

— Si tu décachetais?..

— Un abus de confiance!., fi donc !..

— Ainsi tu vas envoyer cette lettre à Ësther.^..

— Non pas. — Je vais faire dire à notre juive de venir ici, et elle lira devant nous cette mystérieuse épttre dont il nous importe^ au moins autant qu'à elle, de connaître la teneur...

un P!LS ftB PâMILLS. 9

^ Ttt as parfaitement raison, envoie-la chercher et qu'elle se hâte...

Camélia donne des ordres.

La belle B^sther demeurait rue de la Victoire et ne se fit guère attendre. — Elle arriva, haletante de curiosité et follement désireuse de savoir ce que Camélia avait à lui dire. — Sa toilette du matin, beaucoup plus que simple, démontrait clairement qu'elle venait de se jeter en bas de son lit, et que, pour arriver plus vite, elle n'avait pris que le temps de passer un peignoir, de s'envelopper dans un châle et d'attacher un chapeau sur ses cheveux mal renoués. — Du reste, hâtons-nous de le dire, elle paraissait aussi belle dans ce désordre pittoresque, que dans sa splendide toilette de la nuit précédente.

— Bonjour, mon petit... — dit-elle à René qui la dévorait du regard.

Pais elle ajouta, en s'adressant à Camélia : ^

— Qu'est-ce que tu me veux ma chère belle î..

— Une lettre pour toi, — répondit la pécheresse.

— Pour moiî.. — et, de quiî

— De ton amant.

— Mon amant !.. — tu sais bien que je n'en ai pas dans ce moment-ci...

— Tu manques de mémoire, ma pauvre amie, — fit Camélia en riant, — tu oublies donc monsieur de Croï?..

— Ohl — répliqua la juive, — il l'a été si peu, si peu, que, vraiment, ce n'est pas la peine d'en parler, — et puis, en me rappelant la froideur assez désobll* géante qu'il m'a témoignée ce matin en me quittant

iO LBS nVBURS DB PARIS.

j'étais fort loin de supposer que je reoevrais une lettre de lui deux ou trois heures après.. .

— Tu vois cependant qu'il t'écrit...

— Oui, mais, quoi?

— C'çst ce que nous allons savoir.

— Où est la lettre?

— La voici.

Esther prit des mains de Camélia la missire de Henry, et elle rompit vivement le cachet. — Ses doigts blancs et fins froissèrent les soyeux chiffons de papier portant les très-illustrissimes signatures de messieurs de CrimsaS'Cretety Duchêne et Ville. — A ce contact elle ne put retenir une exclamation de surprise et de joie. — Elle retira un à un les billets de l'enveloppe, elle les compta avec précipitation, puis, se levant comme si elle eût été piquée de la tarentule, elle se mit à danser éperdument tout autour de la chambre, en chantant sur on air 4e polka :

— Cinq!., cinql.. cinq!.. — il y ep a cinq!., — cinq!., cinq !.. cinq!., cinq!., cinq!., cinq!..

Et toujours ainsi, jwqu'à ce qu'elle retombât, étouffée et haletante, sur le siège d*où elle s'était levée hn instant auparavant dans ses transports de jubilation.

Et, là, ^lle continuait à agiter triomphalament les billets de banque, en répétant encore, mais d'une voix indistincte :

— Cinq!., cinq!., cinq!.. — ily en acinql..

La marionnette.

Camélia et René avaient^ssîsté avec d€S saitiments bien différents à la dernière partie de cette scène. — Monsieur de.Savenay riait a»x éclats.

Camélia frappait du pied et ne parvenait point à dissimuler son imf^atienee »iamfeste<

— Ma d^re amie, — dit-elle enfîn^ quand il lui sembla qu'Esther était en état de l'entendre, — tu es là à te réjouir d*une façon extravagante et tu ne lis salement pas cette lettre qui doit être bien autrement importante que ces quatre ou cinq mauvais billets de banque!..

— Mauvais billets de banque!.. — répéta la juive avec une expression de subit effroi, — creis-tu donc qu'ils soient fanx?..

— Pas le moins du monde, — répondit Camélias haussant les épaules, — je veux dire seulement qu'une aussi misérable somme ne vaat pas la peine qu'on manifeste de tels transports ! .,

42 LES VIVBOHS ùt PàAI$.

— Ce n*est pas mon avis...

— Voyons, la lettre !.. la lettre !.•

— M'y voici...

Et Esther parcourut des yeux, avec uue complète indifférence, les lignes tracées par monsieur de Groî.

— Ma foi, — dit-elle ensuite, — bon voyage!., les procédés de ce beau gentilbomme soûl plus aimables que son style !..

Puis, avec Tépttre de Henry, elle fit une petite boule qu'elle jeta en Tair et qui retomba aux pieds de Camélia. — Cette dernière la ramassa vivement, la défrippa et la lut à son tour. — René suivait, par-dessus son épaule.

— Diable!., diable!.. — fit-il, quand ils eurent acbevé.

— Qu'en dis^tuî — demanda la pécberesse.

— Rien de bon.

— Tu trouves que notre partie se gâte?

— Ma foi, oui. — N'est-ce pas aussi ton avis?

— Non.

— Comment?

— J'avais prévu la possibilité de ce qui se passe.

— Et tu as un expédient?..

— Sans doute.

— Lequel?

— Tu verras.

Camélia revint à Eslber qui, an peu remise de son essoufflement momentané, avait repris sa chanson monotone et sa polka fougueuse. — Elle l'arrêta en lui posant la main sur l'épaule.

— Hein? — demanda la juive.

UN FlU 01 PimLLI. 43

— Assez de folie comme cela, ma chère; donne-moi ceci, je te prie...

— Quoi?

— Ce que tu tiens.

— Les billets de banque?

— Mon Dieu, oui.

— Tu me les reprends I.. — s'écria Estber.

— Parfaitement.

— Tu plaisantes, n'est-ce pas?..

— En aucune façon.

— Quoi!., tu veux me dépouiller de ce pauvre ar* gent que j*ai si bien et si légitimement gagné!..

— Il le faut.

— Bais, grand Dieu! qu'en veux- tu donc faire!..

— Le renvoyer au comte de Croï.

— C'est répondre par une insolence à la politesse de ce charmant jeune homme ! . .

— Pas le moins du monde, — c'est te réhabiliter à ses yeux...

— - Me réhabiliter!., mais Je n'y tiens en aucune façon à être réhabilitée !..

— Tu as tort et j'y tiens pour toi, ma chère.

— Eh bied, soit! — fais ce que tu voudras, mais laisse-moi mes cinq mille francs. .

— C'est impossible, il faut que tu mêles donnes...

— Je refuse.

— Tu n'en as pas le droit.

— Par exemple!..

— Oublies-tu donc qu'aux termes des conventions intervenues entre toi, Sydonie, et moi, vous me de-

U LB8 llVBim» Dl PilUS.

Tea ran6 el raulre la pks complfete ei la pius- passive obéissance?..

Ësther baissa la tète.

— Enfant !.. — reprit Camélia, — ne cecnprendstu pas que j'agis pour ton bien et que je n*ai en vue que ton véritable intérêt?..

— IMon intérêt?.. — répéta la juive.

— Oui, certes!., aie confiance en moi! laisse-moi la maîtresse de conduire les choses à ma guise, et, cette somme que tu regrettes tant aujourd'hui, je la décuplerai rapidement...

Esther se gratta le ûront du bout de son ongle rose, et elle dit :

— Cinq mille francs, décuplés, cela en fait, si je ne me trompe, cinquante mille

— Tout autant. — Tu comptes aussi bien que les banquiers de ta religion.

— Et tu me les promets, ces cinquante mille francs?..

— Oui.

— Et je les aurai bientôt?..

— Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.

— Eh bien, — dît alors Esther après un instant de silence, — puisqu'il faut toujours te céder, prends donc, mais tu m'arraches le cœur !..

Elle présenta les billets de banque à CaméHa, — puis elle ajouta en poussant on gros soupir :

Si tu savais pourtant dans quel énorme embarras je me trouve, et conune cet argent m*aurait tirée d'affaire!..

Camélia pmt son air le plas eompatiasaat et sa ?oix la plus sympathique :

-7 Tu es dans rembarras, ma paurie petite !.. — dit-elle.

— Ahl je crois bienl..

— Comment donc cela?..

— Figures-toi que les huissiers sfiot Tenus chez moi avant4iter.

— -Et, ils ont saisi?. .

— Hélas!..

— Pour quelle somme?

— Quinze cents francs^

— Ainsi, on va vendre tes meubles ?. .

— Ceflakiement... si je ne paie pas...

— Tu paieras.

— Avec quoi?

— Avec quinze cents francs que Réué se fera un véritable plaisir de te porter, ce soir...

— Bien sûr?.. — s* écria Esther.

— Interroge-le plutM lui-même.

La juive se tourna vers mon^ur de Savenay.

— Est-ce que réellement vous ferez cela, mon petit René?.. — hii demanda* t-elle avec uhe grâce mignarde et en le câlinant du regard.

— Oui, pardieul.. — répondit le jeune homme, — et de tout mon cœur, ainsi que vient de vous le dire Camélia...

Esther lui sauta au cou.

— Ça ne vous contrarie pas que je vous embrasse ?.. — lui demanda-t-elle naîveqient après cette chaude accolade.

40 LU VlYIOaS OB i»ÀRlfl.

•— En aucune façon, ma cbère enfant* — Ainsi, allez toujours, — allez, ne vous gênez pas !..

Esther recommença. — Camélia la regardait faire en riant. — René se disait, à part lui, qu*il ne regretterait point son argent. — La juive reprit :

— Ça sera une bien belle action, je vous assure, et ma reconnaissance n'aura pas de bornes .,

Et Texpression de ses yeux souligna en quelque sorte les derniers mots que nous venons d'écrire.

— J'y compte ma foi bien... — répondit le jeune homme de la même manière.

Et il ajputa à part lui, en ricanant :

— Pauvre Henry!., sa maîtresse, d'abord... sa femme, ensuite!.. Il a certes raison de me regarder comme le plus dévoué de ses amis ! . .

— Et maintenant, — reprit Esther, remise en gaieté depuis qu'elle avait la certitude que ses meubles ne seraient point vendus, — maintenant que vous n'avez plus besoin de moi, je m'en vais...

— Tu te trompes, ma chère petite, — répliqua Camélia — nous avons besoin de toi, au contraire, plus que jamais, et tu vas rester avec nous...

— Ça m'est égal... pourvu que tu me donnes à dîner... — Je commence à mourir de faim. . attendu que je me lève et que je n'ai pas déjeuné!..

— Nous dînerons tous l^s trois dans cinq minutes.

— Fort bien, et ensuite ?.•

— Ensuite, tu écriras une lettre.

— Moi?

— Toi-même.

— A qui?

tlf VILS OB CAMILLE. 47

— Il me semble qae cela se devine! . à qui seraitce, si ce n'était au comte de Croï?..

Esther fit la moue.

" — Ce sera bien ennuyeux !.. — murmura- t-elle, — et je ne sais en vérité que lui dire, à ce monsieur de Croï...

^ Aussi n*auras-tu d'autre peine que de copier de ta plus belle écriture le brouillon que René et mol nous allons préparer...

Esther se mit à rire.

— Sais-tu, ma chère amie, — dit-elle, — que je suis entre tes mains ni plus ni moins qu'une marionnette dont tu tiens les ficelles et que tu fais agir et mouvoir à ta fantaisie...

— Que t'importe.,. — répliqua la pécheresse, — pourvu que le jeu soit amusant et qu'il te rapporte beaucoup?..

— C'est juste; aussi, tu le vois bien, je m'abandonne à toi et j'écrirai de confiance...

L'annonce que le dtner était servi vint couper court à Tenlretien de nos trois personnages.

Nous ne tarderons guère à connaître les conséquences de ce qui se passa entre eux après le repas«

ni

Cil coup 4e tonnerre*

Le lendemain, vers les dix heures du matin, au moment où Henry se préparait à quitter son appartement pour aller déjeuner avec Berthe, son valet de chambre vint le prévenir que le concierge de la maison sollicitait l'honneur d'être reçu par lui en audience particulière. — Monsieur de Croï, un peu étonné de cette demande, que rien ne semblait motiver, donna Tordre d'introduire le concierge.

Au bout d'un instant, Stanislas Badouillard (tel était le nom de ce fonctionnaire privé ) faisait son entrée, la casquette à la main, et il était facile de lire sur sa plate figure une expression tout à la fois humble et mystérieuse.

Monsieur de Croï n'avait parlé qu'une seule fois à Stanislas Badouillard — lorsqu'il s'était adressé à lui pour visiter les appartements de la maison de la rue Tronchet. — Dans celte circonstance et, depuis lors, chaque fois que l'occasion s'en était présentée^ Ba*

dooiliard Avait fait preuve vis-à-vis du comte de l'obséquiosité empressée et servile.que les portiers dâ Paris ont toujours en réserve au service des gens riches qui sont leurs locataires ou qui vont le devenir.

— Badouillard, âgé de quarante-cinq ans environ, — marié et père de famille, — était petit, — malingre,

— un peu contrefait et fort peu soigneux de sa personne. — Voilà pour le physique.

Quant au moral, il réunissait toutes les qualités négatives et tous les vices incommodes qui font de ses compères une des plaies du genre humain. — Il était surtout, et superlativement, curieux, bavard, médisant, désireux de s'immiscer dans tous les secrets et de profiter de tous les petits scandales qu'il s'efforçait de faire naître parmi ses adminisirés, afin de les exploiter à son profit. — Badouillard se serait estimé le plus heureux des hommes si la maison dont il était le concierge n'avait été peuplée que de femmes trompant leurs maris et de maris trompant leurs femmes.

— Gonflé de joie par l'espoir assez bien fondé de pêcher ainsi en eau trouble et de récolter des deux mains, il aurait caressé cette conviction que sa fortune était faite et qu'il se réveillerait, un beau matin, millionnaire.

Tel que nous venons de le dépeindre, Badouillard entra dans la chambre à coucher de monsieur de Croï,' roulant entre ses doigts sa casquette graisseuse. — Henry le regarda avec plus d'attention qu'il ne lui en avait accordé jusque-là, et il ressentit à son aspect une involontaire répulsion, dont, cependant, il ne laissa rien paraître.

80 LBS VIYIURS PiHl^

— Vous avez désiré me parler, mon ami, — lui ditil, — que puis-je faire pour votre service ?. .

A cette question, la physionomie de Badouillard prie une teinte de plus en plus mystérieuse. — Il regarda tout autour de lui, comme un conspirateur émérite qui redoute une surprise, et il demanda, d*une voix qu*il assourdissait à dessein :

— Monsieur le comte, sommes-nous bien seuls?...

— Sans doute — répondit Henry, dont Tétonnemeiit grandissait.

— En êtes-vous certain ?

— On ne peut, pas plus.

— Personne ne peut nous entendre?..

— Personne !.. — s'écria Henry avec impatience, — mais pourquoi tout ce préambule et qu'ave^-vous donc à me dire ?. .

— C'est que, voyez-vous, — reprit le portier — il s'agit ici de choses de conséquence, et, quand je me mêle d'une affaire, je vous prie de croire, monsieur le comte, que je connais la prudence et la discrétion.

— Au fait!., au fait! . — murmura monsieur de Croï ; — que m'importent, je vous prie, votre discrétion'et votre prudence ?.. x

Badouillard cligna de l'œil, d'un air à moitié malicieux.

— Oh! oh I. — dit-il, — cela importe plus que monsieur le comte ne le suppose en ce moment...

Puis, s' apercevant à un geste brusque de Henry que la patience échappait décidément à ce dernier, il se , hâta d'ajouter :

— Quant au fait, m'y voici : — il faut vous dire,

UN P1L8 DB VAMILIB. 24

monsieDr le comte, qu'il y a ane demi-heure j*étais tranquillement dans ma loge, en train de... mais ce n'est point la peine d'expliquer à monsieur le comte ce qne j'étais en train de faire... donc, tout à coup, on ouvre ma porte, et je TOis un domestique en petite livrée, — joli garçon, ma foi, — qui me dit : « — Monsieur le comte Henry de Groï?..

• — C'est ici, — que je lui réponds.

• — C'est vous qui en êtes le concierge ?. . » — J'ai cet honneur.

» — Est-il chez lui î

• -« Je le suppose, ne l'ayant point vu sortir... d'ailleurs, si vous voulez monter, on vous répondra.

• — Je ne veux pas monter.

» — Alors, qu'est-ce que vous désirez?

• — Voici une lettre pour monsieur le comte. I — De quelle part?..

» — Ça ne vous regarde pas.

• — C'est juste.

» — Il faut qu'il ait cette lettre le pins tôt possible. » — Il l'aura, — je vais la remettre au valet de chambre.

• — Gardez-vous-en bien !..

» — Tiens I . . pourquoi donc ça ?

» — Parce qu'il est indispensable qu'elle parvienne entre les mains de monsieur de Groï directement et avec le plus grand secret. — Il est essentiel aussi qu'aucun de ses gens n'ait connaissance de ceci, et surtout que madame la comtesse l'ignore ahsolument,

» — Ça suffit.

• — Tenez, voici pour votre peine,

LBS ViyBnBS DB PAIU8.

» Et le domestiqae me mit un napoléon dans la main gauche et s*en alla après m*avoir recommandé de nouveau la prudence et le mystère.

9 Voilà pourquoi, — ajouta Badouillard en manière de péroraison, — voilà pourquoi j'ai cru devoir prendre la liberté de déranger monsieur le comte...

— Eh bien! — demanda vivement Henry qui avait des éblouissements et qu'une sorte de frisson nerveux faisait tressaillir, — cette lettre, vous l'avez?..

— La voici, — répondit le concierge qui la tira, non sans peine, des profondeurs de la poche de sa veste grise.

— Donnez...

Badouillard la lui présenta respectueusement sur sa manche.

L'écriture de la suscription était inconnue de Henry.

— Cette écriture, menue, fine, irrégulière, accusait une main féminine un peu novice. — Une forte odeur de patchouli s'exhalait de l'enveloppe. — Le cachet, de cire blanche, avait reçu l'empreinte d'une pierre gravée antique qui représentait la déesse de la folie agitant ses grelots. — Monsieur de Croï ne pouvait*point en douter, — cette lettre venait d'Esther et était une réponse à la sienne.

Ainsi, c'est vainement qu'il avait espéré que tout était fini I . . — Tout recommençait, au contraire I . . — Cette enveloppe satinée qu'il tenait à la main lui semblait renfermer la foudre !.. — Il s'efforça cependant de paraître calme.

— C'est bien, — dit-il à Badouillard avec une indifférence affectée, — je sais ce que cela signifie,,, ^

I OH jnU DB PAHILLI. . SS

^ je Yoas remercie de votre complaisance, — ne parlez à personne de cette circonstance qni pourrait être mal ' interprétée, et prenez ceci...

Et il mit un louis dans la main avide du portier. Ce dernier courba son échine jusqu'à terre en murmurant intérieurement :

— Un louis et un louis ça fait deux louis, et deux louis c'est un joli denier pour la peine que j'ai eue de monter au second étage. . .

Puis il ajouta tout haut :

— J'aurai l'honneur de demander à monsieur le comte ce qu'il faudrait faire à l'avenir s'il arrivait encore d'autres lettres?

— Il faudrait faire ce que vous avez fait aujourd'hui, — répondit Henry, — mais vous n'aurez plus cette peine, — cette lettre sera la seule...

Badouillard salua de nouveau, — sortit de la chambre à reculons et descendit l'escalier en se frottant les mains et se disant :

— Mon locataire a des intrigues !.. l'argent va rouler! . vive l'amour!..

Henry, resté seul, se laissa tomber sur une chaise^ éperdu, anéanti par la prévision du malheur qu'il sen tait prêt à fondre sur lui. — • Quelques minutes se passèrent ainsi. — Il tenait dans sa main la lettre fatale et il attachait sur elle un regard sombre et désespéré. — Hais le courage et la r^olution lui manquaient pour l'ouvrhr, — Il lui semblait que de cette lettre,

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comme jadis de la mythologique botte de Pandore, tous les maux allaient s'échapper. — Enfin il prit son parti. — Déjà sa main tremblante s*approchait du cachet qu'elle allait briser, quand un pas léger retentit dans la pièce voisine et quand une voix douce de* manda à travers la porte :

— Puis -je entrer?..

Henry reconnut la voix de sa femme.

Il n'eut que le temps de cacher entre- sa chemise 'et son gilet la lettre funeste dont il ignorait encore le contenu. --Il se leva vivement, — s'élança près de la porte qu'il ouvrit lui-même, et il introduisit Berthe. Cette dernière, — en le regardant, — ne put retenir un mouvement de surprise et presque d'effroi.

— Comme vous êtes pâle, mon amt, — s'écria-telle, — est-ce que vous souffrez?. .

— Ce n'est rien, — répondit Henry, saisissant avec empressement le premier prétexte qui se présenta à lui pour expliquer son émotion, — je viens d'avoir U!i léger étourdissement qui s'est dissipé presque aussitôt ..

Berthe courut à la toilette, y prit un flacon d'eau de Cologne et mouilla les tempes de son mari.

— Est-ce tout à fait fini, maintenant?.. — lui demanda-t-elle au bout d'une minute avec la plus tendre inquiétude.

— Tout à fait... — réikondit monsieur de Groï, dont en effet les couleurs reparaissaient peu k peu.

— Que Dieu en soit béni! — murmura la jeune femme.

Puis, ainsi rassurée, elle continua :

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