‹ Les viveurs de Paris (volume 2)Chapitre 2 sur 53 · UN FILS DB PAMILLB · texte numérisé non relu

UN FILS DB PAMILLB

— Georges m'a dit que le concierge était monté chez vous... — Que voulait donc cet homme?..

Henry, pris au dépourvu, faillit se déconcerter. — Heureusement sa présence d^esprit ne lui fit point défaut et il répondit sans hésiter :

— Il venait de la part du propriétaire me prévenir que, si j'avais quelques réparations à demander, l'architecte passerait ici dans trois ou quatre Jours et s'enleiidrait avec moi à ce sujet...

La réponse d'Henry était tellement vraisemblable que Berthe n'eut pas l'ombre d'un soupçon, et n'ajouta pas un seul mot à ce sujet.

— Je crois, mon ami, — reprit-elle, que le déjeuner est servi, — si vous voulez, nous irons nous^ mettre à table, sans attendre que Georges vienne nous avertir.

— Venez, — répondit Henry.

Et il présenta son bras à Berthe, qui s'y appuya tendrement.

— Comme votre bras tremble I . — s'écria-t-elle presque aussitôt, — est-ce que votre étourdissement revient?..

■^ La- vérité est que je me trouve encore un peu souffrant, — répliqua monsieur de Groï, — mais ne vous en inquiétez point, car le déjeuner, je l'espère, chassera ce léger malaise...

Puis il ajouta pour la seconde fois.

— Venez, ma chère Berthe!..

Une lettre.

Avons-nous besoin de dire que le déjeuner fut triste et ne se prolongea guère.

Henry, accablé sous le poids d'une invincible préoccupation, ne parvenait qu*à grand peine à prêter un peu d'attention aux paroles de Berthe et à lui donner tant bien que mal la réplique. — Deux ou trois fois même, la bizarre incohérence de ses réponses, ne s*accordant pas le moins du monde avec les questions qui venaient de lui être adressées, aurait provoqué rétonnement et Thilàrité de la jeune femme, si elle n'eût attribué ces passagères aberrations d'esprit à rétat de malaise dont son mari lui avait parlé. — Une seule chose eut le pouvoir d'agir sur Henry' et de le tirer pour un instant de l'espèce d'atonie morale dans laquelle il était plongé. — Ce fut quand Berthe lui demanda :

— Vos affaires, où en sont-elles, mon ami?

-- Elles sQut terminées, — répondit-il.

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-- Eh bieni — reprit la jeune femme, — moi aussi je suis allée en besogne plus vite que je ne le pensais. — Mes courses d'hier ont presque suffi pour tout ce que je me proposais de faire. — Aujourd'hui j'achèverai mes emplettes et mes commandes. — Rieu ne nous empêche donc d'avanfcer d'un jour notre départ, et, si cela vous contient, demain nous nous mettrons en route.

— J'y consens de tout mon cœuri — s'écria vivement le comte, auquel le départ semblait une véritable planche de salut, et qui voyait avec joie en avancer rinstant.

— Ainsi, c'est convenu?

— Parfaitement convenu. — Quelle heure choisissez-vou^, ma chère Berthe?

— Midi, si vous voulez.

— Fort bien. — A midi précis, les chevaux de poste entreront dans la cour,

— Occupez- vous aujourd'hui de vos paquets, — les miens seront prêts ce soir, — ma femme de chambre va se mettre à l'œuvre.

-T Oh! soyez tranquille, ce n'est pas moi^qui vous retarderai.

Puis, ce sujet de conversation étant épuisé, Henry retomba dans sa préoccupation sombre et douloureuse dont Berthe ne put le distraire. — Le déjeuner s'acheva. — M. de Croï n'avait mangé qu'à peine, et encore avec une répugnance manifeste.

— Comment vous trouvez-vous, maintenant, mon ami? — lui demanda la jeune femme, au moment ou il quittait la table,

S8 USS TIYBORS OB PARIS.

— Moins bien que jenerespérais... — Il me semble que mon malaise augmente.

— Si nous envoyions chercher un médecin ?.. — dit Berthe avec inquiétude.

— A quoi bon ! — Ce que j'éprouve est un commencement de migraine. . Je n*ai besoin que d*un peu de repos.

— Voulez-vous que je reste auprès de vous?. .

— Gardez-vous en bien!.. — Je vais m'enfermer dans ma chambre et tâcher de dormir quelques heures.

— Vous avez raison ; — moi, pendant ce temps, je cours achever mes emplettes, afin que rien ne vienne entraver notre départ. — Je suis bien sûre, voyezvous, que dans le bon air du vieux château de Croï vous n* aurez plus dQ ces migraines-là.

— Je le crois aussi.. — répondit Henry en étouffant un soupir.

Berthe embrassa son mari, puis, comme on vint la prévenir que sa voiture était attelée et l'attendait, elle se disposa à courir Paris. — Henry regagna son appartement. — Il fit jouer toutes les serrures, il poussa tous les verroux, et, bien certain qu'il était impossible de le surprendre, il se prépara à briser le cachet de la lettre d'Esther, après avoir allumé une bougie qui devait lui servir à la réduire en cendres aussitôt qu'il en connaîtrait le contenu.

Ces précautions prises, la main tremblante et le coeur ému, comme s'il se disposait à lire sa condamnation,— il déchira l'enveloppe. — La première chose qu'il vit, ce fut le paquet de billets de banque qu'il avait envoyé la veille, et qu'il jeta avec impatience sur

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le Japis.— Ensuite il déploya les feaillets de la lettre.

Cette lettre était longue. — Nous en connaissons déjà les auteurs, — ou plutôt Fauteur, — car la collaboration de René n^avait pas été d*un grand secours à Camélia pour sa rédaction. — Nous allons la repro^ duire en entier. — La voici :

« Je viens de recevoir votre lettre, mon ami, et, quoiqu'elle m* ait causé le seul chagrin véritable et profond que j*aie ressenti dans toute ma vie de vingtcinq ans, je sens bien que je n*ai ie droit ni de m'en étonner ni surtout de m'en irriter.

» Hélas t.. . depuis deux jours, tout est bien changé en moi. et je comprends aujourd'hui ce qu'auparavant je n'aurais pas compris, c'est-à-dire que l'humilité est le premier de mes devoirs.

» En lisant les ligues que vous m'avez écrites, ces lignes froides , dédaigneuses , dans lesquelles , en homme du monde que vous êtes, vous vous efforcez de rester poli et de ne point blesser une femme, si peu de chose que soit cette femme, — eu voyant cet envoi d'argent que vous avez cru devoir joindre à votre billet, j'ai fait sur moi-même un retour cruel, un retour déchirant I

» Pour la première fois, depuis que j'ai l'ftge de raison, j'ai vu clair dans mon âme, — j'ai rougi de moi-même, — j'ai eu honte et horreurde mon passé. — Et cette honte dont je vous parie, croyez-le bien, mon ami, je ne me la suis pas marchandée!.. — Vous me regardez comme une créature perdue, Henry, et vous avez raison, car, jusqu'à ce jour, mon Dieu, qu'ai-je étét ^Yous m'écrivez cpmme à une fillCi Wj spécu*

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lant sur votre générosité de gentilhomme , s^est donnée à vous dans une nuit d'orgie en s'abstenant de stipuler son prix d'avance, ainsi que le font ses pareilles.

»» Je vous le répète, Henry, celle supposition vous étiez en droit de la faire, et je ne m'en'ëtonne, ni ne m'en irrite, quoique, celte fois, vous vous soyez trompé. — Je me suis donnée, — c'est vrai, — mais je ne me suis pas vendue. — Ce n'est point le hasard qui nous a mis en présence l'un de l'autre, — c'est ceile volonté puissante, dont j'ignore le nom, et qui préside aux destinées humaines.

» Cette volonté avait résolu que vous viendriez à moi, à votre insu et presque malgré vous, pour tendre la main à la pauvre créature tombée dans la fange et qui sent bien qu'elle va se relever par l'amour; — car elle vous aime — elle ose vous aimer...

» Oui, je vous aime, et je ne l'écris qu'en tremblant et la rougeur au front, car cet aveu vous allez le lire avec une colère dédaigneuse et méprisante; mais cette colère et ce mépris je les subirai sans me plaindre. — Une certitude me soutient, — c'est l'espoir audacieux que vous partagerez un jour cet amour infini que vous m*avez inspiré. — J'ai foi dans l'avenir, Henry, — j'ai foi dans la force et dans la puissance de ma tendresse qui, pour arriver à vous, renversera tous les obstacles. — Quand vous m'avez quittée, hier matin, — quand vous vous êtes enfui de mes bras, vous vous disiez que mon corps seul vous avait appartenu — vous vous trompiez, mon ami, vous aviez pris possession de mon âme et vous l'emportiez avec vous... —

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Mon âme et ma beauté, désormais, sont à vous, et ne seront pins qn*à vous seul, — je le jure ici par le souvenir de ma mère, de ma pauvre mère, morte assez tôt pour n'avoir point à rougir de sa fille !..

» Vous ne vous appartenez points — me ditesvous. — Je connais votre position^ les ménagements qu'elle vous iinpose, et je n'abuserai pas d'un instant de faiblesse dont j'ai été la complice involon-taire .. — Vous me suppliez d'oublier la rencontre fortuite qui nous a mis en présence l'un de l'autre^ pour la première et la dernière fois, et de ne plus me souvenir de votre nom.

• N'espérez pas cela, Henry !.. — Je vous aime. — c'est tout dire — Vous êtes marié... — Que m'importe? — Vous avez des ménagements à garder... — Que m'importe encore?., -r Si vous vouliez que je pense à tout cela, il fallait, avant toute chose, m'empêcher de vous aimer... — Est-ce ma faute, à moi, si daos un moment d'ivresse et de désir vous avez murmuré à mon oreille des paroles brûlantes que j'ai prises pour des mots d'amour et qai sont allées droit à mon cœur?.. — £st-ce ma faute, à moi, si vous m'avez appartenu?..

» Maintenant, il est trop tard pour me repousser...

— le seul bonheur de ma vie est en vous, et je poursuivrai mon bonheur partout, et par tous les moyens. ^ Qu'on me propose de mourir après vous avoir revu, et j'accepterai de tout mon cœur, mais il faut que je vous revoie... — Que votre amour me tue, peu m'importe, — mais il faut que j'aie votre amour. .

— Vous avez joué avec le feu et vous avez allumé un

%% LES tIVBOftS 0B PAalS.

incendie, dont rien n'a le pouvoir d*emp6cher mainte nant que vous subissiez les ravages.

» Il se peut que cette passion que je vous peins vous fasse peur... — Tant mieux !.. — En me craignant, vous penserez à moi. — J'aimerais mieux votre haine que votre indifiPérence, car la haine, d'un homme à une femme, c'est souvent un acheminement à l'amour.

» Je suis une fille presque sauvage, dans mon caractère et dans mes instincts comme dans ma naissance. — Il y a dans mes veines, m'a-t-on dit, du sang des rois maures, — je descends de Boabdil, l'un d'eux, par la juive Rebecca, mon aïeule, qui f^ut sa maîtresse et dont parlent les romanceros espagnols. — Mes passions sont indomptables et personne ne m'a jamais enseigné l'art de les soumettre et de les faire plier sous le joug de la raison et des convenances. — Il faudra que ce que je veux s'accomplisse, ou que je périsse à la tâche. Il faudra que vous redeveniez mon amant, quand ce devrait être malgré vous-même et malgré le monde entier...

» Revenez à moi, Henry, et, par égard pour vous, je garderai ces ménagements auxquels vous tenez tant... Je ne froisserai point les préjugés du monde, — je vous donnerai les moyens d'entourer notre liaison d'un mystère impénétrable.

» Mais, si vous êtes sans pitié, -- si, vous voua obstinez à me fuir, — oh ! alors, prenez garde !*.

» Je vous le dis, il y a entre nous un indissoluble lien et mou amour ressemblera à la plus violente d6 toutes les haines... — Je troublerai votre vie, — je

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briserai le repos de votre ménage, — je voas rendrai si malheureux, qu'il vous faudra bien me demander la paix, et venir chercher auprès de moi les consolations que vous réservera mon amour...

» Ne caressez point cette illusion que vous pourriez, en vous éloignant de Paris, vqus éloigner en même temps de moi. — Partout où vous iriez , j'irais!.. — J'irais vous demander à votre femme jusque sous les ombrages du vieux château dont vous portez le nom. Je ne m'effraie pas plus du scandale que le goëlandne s'épouvante de la tempête... — Je vous veux, — je vous aurai, — cela est aussi vrai et aussi certain qu*il est vrai et certain que je vous aime!.. — Je vous le répète, Henry, venez, je vous attends.

» Ou sinon, prenez garde — (et c'est la dernière fois qne je vous le dis ! . .] — prenez garde à celle qui vous|time !..

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