Oh! jamais !.. jamais
— D'avoir en votre petite femme une confianee absolue ?. .
—-Complète!., absolue! aveugle!..
— Et, tiendrez-vous toutes ces promesses?..
— Aussi bien que celle de vous aimer toi^yours!..
— A la bonne heure!..
— Et, maintenait, me pardonnez-vous, Aline ?
— Oui.
— Vous ne m'en voulez plus du tout ?
— Non.
— Et Yous me donnez votre main?..
2U LBS VIYBURS DB PARIS.
— La voici...
Cabirol saisit avec transport les petits doigts de sa fiancée et les couvrit de baisers joyeux. — La paix était faite et scellée. — Il y eut un instant de silence.
Aline le rompit la première.
— Armand, — dit-elle, — que ferez-vous ?
— Quand î
— Aujourd*huî) — à trois heures?..
— Pardieu ! — s'écria Cabirol, — cela est bien simple!., il n*y a pas deux partis à prendre... J'Irai.
— Rue Saint-Lazare?.,
— .Oui, certes I .
— Armand, je vous en prie, ne faites pas celai.,
— Pourquoi donc?..
— Il arrivera quelque malheur !..
— Allons doncl.. — Croyez-vous que ce baron m'effraye?..
— D'abord il ne vous recevra pas...
— Oh I fit Cabirol, — j'ai une manière à moi de me faire ouvrir les portes les mieux fermées... — Voici mes maîtres des cérémonies.
Et il montra ses deux poigaets vigoureusement musclés.
— Oh 1 — s'écria Aline, — un scandale !..
r- Bah! — fit Cabirol, — fort peu de chose I... — Simple histoire de m'expliquer avec ce jeune monsieur !..
— Armand, tout ceci ne vaut pas votre colère... dédaignez-le et oubliez -le !..
— Chère Aline, vous êtes bonne comme le pain ^^^c... ou comme les petits anges du bon Dieu... Je
UR FIU OB rAHILLE, 216
ne demanderais pas mieax que de mettre tout ça de côté, de Je dédaigner, de marcher dessus et de n'y plus penser...
— EhbienL.
— : Mais, ma pauvre enfant, il faut en finir... — Si je n*en finis pas aujourd'hui avec ce monsieur, ce sera à recommencer demain. . — Ces gens-»là, voyez-vous, quand ils se sont mis en tète de séduire une belle fille, ou de la violenter, ce qui pour eux revient au même, ils ne Iftcbent pas plus leur idée qu'un dogue ne Iftche son os... — Qu'aujourd'hui leur trébuchet manque soo coup, ils essaieront demain d'autre chose... — Nous n'aurions plus un seul instant de tranquiUité ; — je croirais voir des pièges partout, et qui sait si vous ne finiriez pas, un beau jour, par donner tète baissée dans quelque abominable traquenard que je n'aurais pas aperçu!..
Aline fît un geste d'eflroi.
— Eh I — reprit vivement Gabirol, — an fond, vous êtes de mon avis, et vous voyez aussi bien que moi qu'il faut en finir !..
Aline baissa la tète et ne répondit pas d'abord.
Les ronerlct et GaMtol
— Enfin, — dit la jeune fille an bout d*ttn instant, — me promettez-vous, au moins» qu'il n'y aura pas de violences?..
— Dame I — fit Gabirol, — cela dépend.
— De quoi?
— Du jeune baron... — S'il n'est pas tout à fait cq^aille, ce godelureau (ce qui, par parenthèse, m'étonnerait terriblement], s'il écoute et comprend la raison, bref, si on peut s'entendre avec lui, je tâcherai de rester calme comme un bon homme de neige et douxcomme un jeune agneau... — Mais si cet Adonis est brutal et insolent et prend mal la chose, ma foi, tant pis pour lui, ça chauffera...
— Oh!.. — murmura Aliue, — vous me faites trembler...
— N'ayez pas peur, répliqua Armand, — je tâcherai de ne lui rien casser d'important, — je viserai l'oreille gauche...]
DU FILS DE fAHILLB. S47
— Mais. . . — fit la jeune fille, — 7<ras songez donc à un duel?..
— Mon Dieu, oui... en désespoir de cause... -^ il faudra bien prendre l'épée ou le pistolet... — à la savaitCj je crois que la partie ne serait pas égale et que j'aurais trop d'avantage...
Toutp teinte rose avait disparu des joues de la tremblante Aline.
— Oh! mon Dieu... — répétait-elle, j'ai peur. .. j'ai peur!..
Cabirol s'efforça de la calmer, de la rassurer, et, nous devons le dire, il n'y parvint point complètement. — Ce résultat, tout imparfait qu'il fût, lui prit néanmoins beaucoup de temps, et, comme il était plus de deux heures, il quitta sa fiancée après lui avoir fait promettre de ne pas sortir de la maison jusqu'à son retour.
Cabirol se dirigea de nouveau vers le n** 17 de la rue S^nt-Lazare. — Chemin faisant, il ne se dissimula point que la mise à exécution de son projet rencontrerait des difficultés très-réelles. — D'abord, ainsi qu'Aline l'en avait prévenu, il était vraisemblable que le baron de Savenay refuserait de le recevoir.
Cabirol avait répondu à Aline qu'il savait se faire ouvrir les portes les mieux fermées. — Et il avait montré ses poings. — Ceci était excellent en théorie. — Mais, en pratique, cela était plus que médiocre, — surtout dans le cas présent. — Selon toute aj:^arence, en effet, monsieur de Savenay avait autour de luî deux ou trois domestiques. -^ Si Cabirol voulait employer la force pour vider la consigne, toute cette vale-
248 LBS TIVBURS DB PARIS.
taille se réunirait contre lui et le jetterait ignominieusement à la porte, en supposant même qu*on voulût bien ne point envoyer chercher la garde pour s'emparer de l'audacieux intrus qui s*obstinait à arriver aux gens malgré eux. Voici quel fut le résultat de ses réflexions :
— La force échouerait à coup sûr, — il faut agir de ruse...
En conséquence, il entra dans le premier café qui se rencontra sur son chemin. — Là, il demanda quatre choses ; — 1® Un petit verre. — 2* Une feuille de papier. — 3® Une plume — 4* Enfln de l'encre. — Il écrivit cette suscription :
Monsieur le baron de Savenay.
« Pour lui être remis en mains propres. »
M, rue Saint-Lazare.
Il paya sa dépense — il mit sa prétendue lettre dans sa poche (après l'avoir soigneusement cachetée) , il sortit du café.
Tout ceci ne lui avait point pris cinq minutes. — Il arriva à la maison de René. — Il frappa au carreau de la loge et il demanda :
— Monsieur ie baron de Savenay, s'il vous platt ? Le concierge le reconnut.
— Tiens — lui dit-il — ce matin vous demandiez la baronne, et maintenant c'est le baron.
— Ah I fit Cabirol d'un air naïf, — c'est que ce matin on m'avait donné une indication inexacte...
— Vous voyez bien — dit le portier — il n'y a dans
UN niS DB PAMtLLB. S49
tont Paris qu'au seul Savenay, et c'est le mien...
— Est-il chez lui, pour le quart d'heure?..
— Non.
— Bien vrai î
— Ohl bien vrai.
— Diable !.. diable!.. — fit Cabirol d'un ton piteux — comme c'est contrariant!..
— Yous teniez donc beaucoup à le voir?..
— Ohl beauconpl
— Qu'est-ce que vous lui voulez, sans indiscrétion?..
— J'ai une lettre à lui remettre...
— Eh bien! laissez-la ici, il l'aura tout en rentrant...
— Ah I c'est qu'il y a sur la lettre t pour lui être remise en propres mains. » et d'ailleurs il faut une réponse...
— C'est, différent. — Eh bien! montez...
— Mais, puisque monsieur le baron n'y est pas. . .
— Sans doute, mais il y a Larose...
— Qu'est-ce que c'est que ça, Larose?.. .
— Un des domestiques... — il pourra vous dire quand son mattre rentrera... — et, tenez, j'ai dans l'idée qu'il ne tardera guère, — ajouta le portier en cOgnant de l'œil, — et d'après certaine chose que je sais, je parierais bien que monsieur René sera ici avant trois heures...
— Ah! ah !.. — fit Cabirol.
— Mon Dieu, oui.
— Alors, vous me conseillez de monter?..
930 LBt TPrEUIIS DB PARIS.
— Certainement, — rien ne vons empêchera d'attendre...
— Alors, indiqnez-moi...
— L'escalier là, à votre main droite, — Veûtresoï, — la porte à gaucbe.
— Bien.
— Vous comprenez?
— Â droite — entresol — porte à ganche. -^ C'est ça.
— Merci.
Et Cabirol monta. — Arrivé en face de la porte désignée, il sonna légèrement. — Cette porte s^onvrit aussitôt. — Larose avait repris sa livrée. — Cependant Cabirol reconnut à l'instant même la face de cuistre du laquais.
Le jeune bomme voulait entrer, «lais Larose lui barra le passage en disant :
•— Que demandez-vous?
— Monsieur le baron de Savenay, — fil Cabirol.
— Il n'y est pas.
— Je le sais. .
— EbbienI alors?..
— Mais il va revenir. ,.
— Non.
— Le concierge me l'a affirmé.
— Le concierge est un bavard qu'il ne sait ce qu'il dit.
Et Larose fit mine de refermer la porte, laissant Cabirol debors, mais ce dernier s'appuya sans affectation contre le panneau qu'il tint ouvert.
— Ah 1 Monsieur, — fit-il — je vous en prie,
011 FILS OE fàmilM, 224
laissez-moi attendre monsieur le pwron dans l'antichambre...
— Que lui Toulez-Yous donc ?
— J'ai une lettre pour lui.
— Donnez.
— Non pas i
— Pourquoi?
— Cette lettre ne doit sortir de mes mains gue pour entrer dans les siennes. — C'est écrit sûr Tadresse.
— Elle est donc bien importante, cette lettre?..
— Il faut croire. — D'abord celle qui l'a écrite me l'a plus recommandée que s'il s'agissait d'un trésor...
— Celle — répéta Larose — c'est donc une femme?..
— Comme vous dites...
— Quelque grisette?.
— Non pas!.. C'est une grande dame, au contraire!., une fort grande dame !..
Cabirol n'avait point manqué le but qu'il se proposait d'atteindre en aiguillonnant, ainsi qu'il venait de le faire, la curiosité de Larose.
— Entrez — dit ce dernier qui voulait savoir à quoi s'en tenir sur toutes les intrigues de son mattre.
Cabirol se glissa dans l'antichambre et s'assit^sur une banquette. — Le valet regarda le cadran d'une horloge de Boule placée sur un socle dans un des panneaux de la boiserie.
— Trois heures moins un quart, — dit-il, — mon-
ttï LB8 TIVECRS DB PAKld.
sieur sera certainement revenu avant dix minutes... je suis même étonné quMl ne soit pas ici déjà... Puis il ajouta, en se tournant vers Gabirol :
— Yous disiez que cette lettre?..
— Moi, je ne disais rien du tout... — répondit le jeune homme en donnant à sa physionomie une expression presque niaise.
— Ne peut-on la voir, au moins t. .
— La voici, — répondit Cabirol.
Et, de loin, il montra la lettre au domestique, mais sans la Iftcher un seul instant.
— Bon, — pensa Larose, — sois discret tant que tu voudras, mon garçon, tout à Theure je vais te prendre par les sentiments, et nous verrons bien si je ne viens pas à bout de te délier la langue !..
Et Larose s*approcha d'une armoire dont la porte était dissimulée dans la boiserie.
Larofe et Gablrol.
Larose, — avons-nous dit, — s'approcha d'une armoire dont la porte disparaissait dans l'un des panneaux de la boiserie. — Il fil jouer une clef, et cette porte tourna sur ses gonds.
Cabirol jeta un coup d'œil furtif dans Ventrehaillement. — Il vit une sorte de placard obscur, profond de deux pieds, large de trois, et garni de rayons dans toate sa hauteur. — Larose prit, sur l'un de ces rayons, une bouteille et deux verres, et il revint à Cabirol.
— Ah ça ! — dit-il à ce dernier, — j'espère bien qae nous allons trinquer ensemble .
L'imprimeur fat au moment de repousser cette proposition avec un dégoût manifeste. — Mais une seconde de réflexion lui fit comprendre combien une semblable manifestation serait impolitique. — Il se contint.
— Trinquons ! — reprit mattre Larose.
— Bien volontiers, — répliqua rimprimenr.
' Larose remplit les deux verres d'une liqueur qui ressemblait à de l'ambre en fusion.
— Qu'est-ce que c'est? — demanda Cabirol.
— Véritable Languedoc !.. cognac numéro 1 !.. — Mettez-moi ça sous vos narines, et vous m'en direz des nouvelles.
Cabirol approcha le verre de son nez.
— Ahl — fit-il ensuite d'un air de sensualité chafriolante, — . ab! le fait est que ça flaire comme baume!-
-^ Maintenant, avalez.
— C'est fait.
— Qu'en dites-vous?
— Un vrai velours sur l'estomac I
— N'est-ce pas?
— Gomme vous le disiez tout à l'beure, c'est du numéro \ . — Décidément la maison est bonne.
— Redoublons.
— Ça me va.
Larose, pour la seconde fois, remplit les verres.
— Trinquons, — fit-il de nouveau.
Les verres se choquèrent affectueusement.
— A votre santé, — fit l'imprimeur.
— A la vôtre, — répliqua le domestique. Et les verres furent vidés d'un trait.
— Allons, — répéta Cabirol d'un ton de plus en plus convaincu, — j'en suis pour ce que je disais tout à l'heure, décidément la maison est bonne.
— Elle est du moins passable, — fit Larosé en se
ON HLS DE FAMILLB. 2C^
donnant des airs de grand seigneur et en s'éventlàit^ ayec son mouchoir de poche. ^ '
— Vous devez être ici comme un coq en pâte.
— Je ne me plains point, — la condition est supportable,
•— Votre njattre est jeune,, à ce que jMmagine?
— A peine majeur. • fu -d
— Riche?
'- iM
— Comme une bouti^iue de changeur. i^ ^ '
— Vous êtes son valet de chambre?
— Je suis son homme de confiance, son confident etsongrison. • '•••^'
— Vous dites? " -'^
— Je dis son grison
— Qu'est-ce que c'est que cela? '^-^"^
— C'est comme qui dirait son cardifml Dubois:
— Connais pas.
— Ou, si vous Taîmez mieux, son Mercure igulant. "''-''
— Ce qui signifie?
* — Ce qui signifie, pour parler un langage léloihs littéraire, que je m'occupe très-activement des plalstî^^^ amoureux de mon maître.
— Ahlah! ' '^^
— Comprenez-vous, Tuaintenant?
— Le mieux du monde. — C'est une position agréable que vous avez là.
— Fichtre I , . je le crois bien, mais ce n'est pas ittLéf sinécure, je vous en réponds. ' ' ''^ -^
— Vous avez beaucoup de besogne? ^•'- 1
— A ne savoir quelquefois où donner de la têlîèi -^
SM l'«a WWHIft M HUM-
cesse en chasse.
— INQMir le eolilkm î f^ justeiQ^.
— Ah çà ! mais votre mattre est donc bien Kol«fet
— Luil., un Ym J«eon<tel.. uwa cesse il vu de la brune à la blonde... il change de m^ifesse (r«is fois par semaine, et ses amours ne durent que tiogl-Hiualre heures.
— Mais alors tt Ml eneoisbrer Paris de victioies ? *-m Ifeo Oieul oui... ^'est par douiakias qjof'Â Cau-
drait compter les Arianes inconsolables, e4 ee§eii|Aan4 bien vite consolées, de de nouveau Baochns*
— Où trouve-t-il de quoi suf&p^ àceUe eoftsammatiou effrayante?
— C'est moi, ^ gfwâe partie, quie.Qela regm'de.
— Comment vous en tirez-vous?
r^ h» mieux 4tt moK^le. — Je. me 4«nQe dn mal, mais je réussis toujours.
— Avec des beautés faciles, sans doate?
IiaJFOse se cabr;^ c^smie m homme dont on se liermel, (le révoquer ei^ doutte le luérUe incontestable.,
— Des beautés faciles!. . — iiUiHis donp!.. -^ a'^ cria-t-il, — pour qui me prenez-vous?
«— Mais, dameK.r*Tb4M(daCatool< Le vaUt reprit fièveoMMXt :
— Sachez, mon cher, qu'il ne «'agit que de vertus solides, d*iaaQcentes de ppeoMer choix, de aiâvetés garanties... — monsieur le t^roa me metirait à la porte si je lui fournissais diei^ Yéms da pa/^otUto el des Dana4«s A'OfcwQo.
Gabiitri bocba la tète d'mi air iocrédule^
— Vous dcmteiî — fit Larose.
— Ma foi I je l'avoue,
— El pourquoi?
— Parce que je ne comprends pas où vous dénichez ces vertus solides et ces imiocentes garanties, qui ne demandent pas mieux que de devenir» peudant viogt-quatre heures, les favorites de votre mi^ttre.
— D*at>ord, je les déniche dans des magasins, dans des mansardes, dans des greniers, partout où végè^ tent la jeunesse et la beauté. sans le sou.,. — Ensuite, je ue vous ai point dit qu'elles ue d(tfxuaidass«nt pas mieux que de devenir les sultanes de noire harem.
-*- Je ne vous com^urends plus.
-^ C'est bien simple, ^ ces chères p^i;te9 ne sont consultées qu'après, lorsqu'il est déjà trop tard pour dire non.
— Diable !
— Vous trouvez cela léger?
— Un peu.
-r^ Vous avez tort. .. — elles sont enchantées de la chose, les pauvres chattes... •** elles ont les plai&ira et les proGts de la faute et n'en ont point la conscience chargée.
— Mais, enfin, cependant il faut bien leur donner un reodezrvous (peique part, et elles n'ignorent poûit le danger qu'elles courent en s'y rendant.
— Eh non! — fit Larose, — pas le moins du* monde, -t* il ne s'agit uirilemjË»»t de re»Kl6z-vo«s.
-^ De quoi doue, alws?
-r- l^ prewier préieiUe venu,.. ~ on fait venir la