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Les viveurs de Paris

Six semaines, jour pour jour, après l'arrivée de René à Paris, et vers les quatre heures de Taprès-midi, il y avait foule aux Champs-Elysées.

Des promeneurs et des promeneuses de tous les âges et de tous les aspects encombraient les contre-allées.

On y voyait des femmes du monde, foulant l'asphalte de leur pied dédaigneux et aristocratique, tandis que

leurs voilures armoriées slatonnaient près du rondpoint.

On y voyait des femmes légères, faisant grand étalage de leurs toilettes somptueuses et de leurs tournures équivoques, jouant de Tombrelle et de la prunelle et attirant sur le«rs pas tout un essaim de jeunes et novices galants, fascinés par la glu tentatrice et par les manières provocantes de ces sirènes en sous-ordre.

Il y avait des provinciaux, escortés de mesdames leurs épouses, offrant à Tadmiration des Parisiens le spectacle de leurs ajustements neufs, achetés la veille dans les magasins h prix fixe du Palais-Royal et chez les confectionneurs du boulevart.

Le» maris marchaient lentement, — arrêtant leurs femmes à chaque pas, — leur détaillant les beautés des cafés chantants, les prodiges d'ornementation de la façade du Cirque-Olympique, et ne dédaignant pas de marchander de temps à autre des macarons et des sucres d'orge dont ils ne faisaient jamais emplette.

Les attelages de quatre chèvres passaient au milieu des marmots émerveillés qui enviaient le bonheur de s'asseoir à leur tour dans les jolies calèches bleues, traînées par ces coursiers d'un nouveau genre.

Des groupes de soldats et de bonnes d'enfants stationnaient devant le théâtre en plein vent où se joue le drame éternel de Polichinelle et du Chat.

Des échappés dj collège ajustaient dans leurs arcades sourcilières des lorgnons d'écaillé qui refusaient obstinément d'y séjourner.

Ces jeunes gens, espoir de la France, fumaient de gi*os cigares qui leur faisaient mal au cœur, — se dafi-

dinaient en marchant, — frisaient une moustache absente et lançaient des œillades assassines à toutes les femmes qui se rencontraient sur leur chemin et qu'ils coudoyaient en passant.

Enfin, sur la chaussée, se croisaient une foule de voitures, — foule presque aussi compacte que celle des piétons.

Les fiacres étaient là en majorité.

Les stores hermétiquement fermés de la plupart affichaient de bourgeoises bonnes fortunes.

yeriaient ensuite les petits coupés de régie dans lesquels trônaient, à deux francs l'heure, les ingénues des Délassements-Comiques et les indolentes odalisques de la rue de Bréda. «

Ça et là. au milieu de ces véhicules, odieusement vulgaires, tranchaient quelques jolis équipages.

Parmi ces derniers on remarquait une américaine absolument neuve, et dont le brillant vernis attestait la maiu habile des carrossiers de Londres.

Cette américaine, d'un vert sombre rehaussé de filets blancs, portait sur ses panneaux les initiales R — S, surmontées d'un tortil de baron.

Les chevaux, d'une finesse exquise, étaient gris de fer, avec la queue, la crinière et les jambes noires.

Le maître conduisait lui-même.

Sur le siège de derrière, deux domestiques en livrée anglaise paradaient nonchalamment.

Cet attelage marchait au petit pas.

De loin en loin, sur son passage, on entendait les promeneurs curieux échanger ces quelques mots :

— Jolie voiture 1,^

— Jolis chevaux!..

— Charmant jeune homme ! . .

— Qui est-ce?

— Je n'en sais rien.

— Il a presque r.iir d'un enfant!.. — disaient les femmes.

— Oui, mais d'un enfant bien insolent!.. — répondaient les hommes.

En effet, le propriétaire de l'américaine trouvait moyen de donner à sa physionomie, naturellement trèsdouce, une expression d'impertinence dédaigneuse. .

Son chapeau gris se penchait du côté droit sur ses cheveux blonds, d'un air crâne et même tapageur.

Il fumait du bout des lèvres un cigare espagnol. — Du haut de son siège, «comme du haut d'un trône, il laissait couler son regard entre ses paupières à demi-fermées, et, s'il rencontrait quelque femme de sa connaissance, il la saluait légèrement du bout de son fouet.

Arrivé au rond-point, il rendit la main à son attelage qui partit comme l'éclair, et, en trois minutes, le transporta jusqu'à l'Arc-de-l'Etoile dont il franchit la barrière.

L'américaine verte allait sans doute continuer sa course jusqu'à la porte Maillot, pour entrer au bois de Boulogne, quand elle se croisa avec un charmant coupé qui venait dans le sens opposé.

Les deux voitures s'arrêtèrent en même temps.

Le jeune homme sauta en bas de son siège et remit les guides à l'un de ses domestiques.

Lapoi*tière du coupé s'ouvrit, et une de nos anciennes connaissances en descendit lestement.

Le iTiattre du coupé et celui de 1* américaine allèrent à la rencontre Tun de l'autre et ils échangèrent une cordiale poignée de main.

— Bonjour, René, — dit le premier.

— Bonjour, mon clier comte, — répondit le second.

— Je viens de Madrid où je croyais vous rencontrer...

— J*y allais tout de ce pas pour vous y voir. . .

— Étes-vous content de vos cbevaux neufs?

— Enchanté ; — ils sont vifs comme des chamois et doux comme des agneaux...

— Je les conduirais volontiers pendant cinq minutes. . .

— Eh bien!.. Montez...

Monsieur de Bracy prit place sur le siège de l'Américaine à côté de René, et saisit magistralement les rênes cl le fouet.

— Où allons-nous? — demanda-t-il.

— Où vous voudrez.

— Alors, retournons à Madrid : — nous y prendrons un verre de vermouth...

René fit la grimace au mot de vermouth.. .

Il n'avait pas encore pu s'accoutumer à cet abominable breuvage dont on vante les vertus apéritives, et qui torture outrageusement les estomacs novices.

— Volontiers, — répondit-il cependant.

— Hop I — fit Maxime.

Les chevaux bondirent.

— Vaillantes bêtes ! — murmura le comte. . . — Deux mille écus, ce n'est pas cher!.. — Donnez-moi du feu, je vous prie...

A peine Maxime avait-il eu le temps d'allumer un ci-

gare que déjà Taméricaine entrait dans la cour de Madrid.

René et monsieur de Bracy s'attablèrent dans un coin de ce hideux jardin qui ressemble à un potager d'auberge de village et que la mode a adopté, comme elle adopte tant d'autres choses, sans savoir pourquoi.

René avala son verre de vermouth en s'eflForçant de ne point trahir par les angoisses de sa physionomie les souffrances de son gosier et de son estomac, — puis la conversation fut reprise.

— Que faites-vous ce soir? — dit Maxime.

— Je n'ai pas de projets

— Dînons ensemble?..

— Soit.

— Et ensuite?..

— Disposez de moi.

— Il y a une première représentation. . .

— Où?

— Au Vaudeville.

— Une grande pièce ?

— Trois actes.

— Camille en est-elle?

— Oui.

— Voulez-vous y venir

— Volontiers.

— Aurons-nous de la place î

— J'ai dans ma poche le coupon de deux stalles d'orchestre, que j'avais fait prendre ce matin, à tout hasard.

— J'en accepte une et je vous remercie...

LES VIVEURS DE PARtS. W

— René?.. — dit Maxime en riant.

— Mon cher comte?. .

— Vous m'avez demandé tout-à-riieure si Camille jouait dans la pièce nouvelle...

— Oui.

— Je vous ai répondu affirmativement ..

— Eh bien?

— Eh bien, aussitôt après ma réponse, vous avez dit : — Allons-y. — Est-ce que vous auriez un caprice à l'endroit de Camille, par hasard?.. — prenez garde de vous faire mettre hors la loi par toute la droite de la chambre!..

— Camille a des yeux qui m'amusent et je la ti*ouve d'une bêtise assez réjouissante, voilà tout...

— A la bonne heure!.. — fit Maxime, — sans cela, que dirait Blondine ?. .

— Elle dirait ce qu'elle voudrait!.. — Croyez-vous donc que je m'en soucie?..

— Vous êtes toujours bien avec elle, cependant?..

— Toujours.

— Amant fidèle!..

— Ohl fidèle !.. — je la trompe deux fois par jour...

— Et elle vous le rend bien, — se dit Maxime en lui-même.

Puis, il ajouta :

— Et, avec qui la trompez- vous?..

— Avec tout le monde.

— Diable ! — s'écria M. de Bracy gaîment, — voilà que vous compromettez d'un seul mot les Parisiennes en masse!.. C'est un peu fat, savez-vous?..

4i LES VIVfiURS DE PARIS.

— Bah ! — fit René, — je prends Taveuir pour le présent., voilà tout...

— Mais alors, moderne Jdconde, pourquoi diable gardez-vous Blondine?..

— Cette petite m'est fort utile...

— A quoi?

— Elle me fait des scènes de jolousie, et cela me divertit beaucoup!., d'ailleurs, au fond, je crois qu'elle m'adore, et je n'ai aucune raison pour la désoler...

Maxime hocha la tête d'une façon qui pouvait sembler affirmative ou ironique, au choix de celui à qui ce signe s'adressait.

René choisit la première hypothèse.

Nous nous arrêtons à la seconde.

Les deux hommes remontèrent en voilure et reprireat le chemin de Paris.

Ils dînèrent au café Anglais.

Huit heures venaient de sonner à 'l'horloge illuminée de ce monument bâtard qui n'est ni grec ni français et sur le fronton duquel sont tracés ces mots :

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