BOURSE ET TRIBUNAL DE COMMERCE
Le coup d'archet de M. Montaubry, le chef d'orchestre du Vaudeville, venait de donner le signal de l'ouverture de la pièce nouvelle et les spectateurs retardataires accouraient, l'un après l'autre, prendre possession de leurs loges et de leurs stalles.
Maxime et René étaient arrivés depuis quelques minutes.
Notre projet n'est point de faire assister en ce moment nos lecteurs aux émotions d'une première représentation.
Nous avons, quant à présent, à nous occuper de toute autre chose.
La salle était pleine, — depuis le parterre jusqu'à l'amphilhéâtre le plus élevé.
Quelques-unes de ces jolies femmes que tout Paris connaît et qui ne manquent jamais une première représentation, trônaient à leurs places accoutumées dans les loges, dans les baignoires et dans les avant-scènes.
Tout à l'entourde Maxime et de René était disséminée l'élite des viveurs, — ces pâles gentilshommes à moustaches crochues et à favoris de cochers anglais.
René les connaissait déjà presque tous.
Plusieurs d'entre eux étaient les commensaux assidus des soirées d'Albine.
La toile se leva et le premier acte fut joué sans encombre.
Dans l'entr'acte, René invita à souper Maxime et cinq ou six de aes nouveaux amis.
Tous acceptèrent.
— Y aura-t-ildes femmes? — demanda monsieur de Bracy.
— Parbleu ! — répondit le jeune homme.
— Lesquelles?
— D'abord Camille et les deux autres nymphes qui jouent dans cette pièce..,
ir. %
— Etes-vous sûr qu'elles viendront?
— Oui, certes !.. — fit René d'un air conquérant. — - Quand les ittviterez-vous?
— Tout de suite.
René quitta l'orchestre, — il prit trois de ses caries de visite, sur lesquelles il écrivit au crayon cette plirase :
» Ce soir y — minicit et demi, — Maison dorée. — viendrez-vous ? — réponse S. F. P. »
Ensuite il pria la concierge du théâtre de remettre ces trois cartes à leur adresse, eu prévenant qu'il viendrait chercher la réponse dans l'entr'acte suivant.
Hàtons-nous d'ajouter que cette prière fut accompagnée de l'offre irrésistible d'uue pièce de cent sous, — excellent procédé auquel la digne concierge fut on ne peut pas plus sensible.
Après le second acte, les trois cartes furent remises à René.
Au bas de sa demande, chacune des actrices avait tracé ces mots désespérants :
• Ce soir, impossible! — Je suis de club. — Mille regrets. »
René revint à sa place, fort contrarié et fort intrigué. Quel sens caché pouvaient avoir ces quatre mots : — Je suis de club f Il le cherchait et il ne le trouvait pas.
— Eh bien? — lui demanda Maxime qui sourit en voyant sa mine piteuse.
LBS VIVEDRS DE PARIS. 15
René lui montra les cartes.
— Ceci est une défaite, mon cher, et ces dames se moquent de vous!.. — dit le comte après avoir regardé.
— Vous croyez?..
— J*en suis sûr. — Le temps du Club des femmes est passé, et d'ailleurs je n'ai pas ouï dire que ses séances eussent lieu à minuit...
— Eh bien! — fit René, il y a de jolies pécheresses dans la salle, — je vais les aller voir, et, peut-être bien que celles-là ne seront pas de Club, comme dit cette drôlesse de Camille qui me payera cette mystification...
— Allez, et bonne chance !..
— Oh! soyez tranquille!., nous ne souperons pas entre hommes!..
Le troisième acte s'acheva et la pièce fut sifflée. Pourquoi?
Le public n'en savait rien.
Il en avait bien souvent applaudi d'autres qui étaient des mômes auteurs et qui ne valaient pas mieux. Mais le public est ainsi fait!
René quitta l'orchestre et commença sa tournée.
le sais de elab !
La première porte à laquelle frappa le jeune homme, fut celle d'une avant-scène de rez-de-chaussée, dans laquelle il avait entrevu deux charmante» sœurs, héroïnes assez célèbres de la galanterie parisienne.
René leur avait été présenté quelques jours auparavant.
Il fut accueilli par elles avec toute la distinction et les prévenances que méritait sans conteste l'heureux propriétaire d'une fortune de soixante mille livres de rentes.
René exposa sa requête aux deux sœurs.
— Mesdames, — leur dit-il, — vous me ferez l'honneur, n'est-ce pas, de venir souper tout-à l'heure avec monsieur le comte de Bracy et quatre ou cinq autres de nos amis? — Nous comptons sur vous, — ma voiture sera k vos ordres à la fin du spectacle...
— Impossible ce soirl.. — répondirent les deux
femmes d'un ton de regret sincère, — tout-à-fait impossible !.. .
— Impossible I . . — répéta René.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Nous sommes de club.
Les oreilles du jeune homme bourdonnèrent.
Il crut qu'il avait mal entendu et il demanda :
— Vous dites ?
— Je dis que nous sommes de club.
— Plaisantez- vous ?
— Pas le moins du monde.
— Alors, expliquez-moi...
— Rien!
— Quoi !.. je ne puis pas même savoir de quel club il
— Non, — c'est un grand secret politique et nous avons juré le silence i . .
René sortit brusquement de Tavant-scène et nionta au premier étage.
Il se fit ouvrir la loge d'une petite actrice des Variétés avec laquelle il avait dansé la veille chez Albine.
Lt\ il formula de nouveau son invitation.
— Hélas l — répondit l'actrice en minaudant, — vous m'en voyez désespérée, mais c'est complètement impossible?..
— Pourquoi?..
— Parce que, je...
René l'interrompit vivement.
— Dites-moi toutceque vous voudrez! — s'écria-l-il, — excepté que vous êtes de club.,.
LES VIVEUI.S DE PAKIS. 19
— C'est cependant la vérité.
— Quoil . vous aussi?..
— Sans doute.
— Eh bien, au moins, qu'est-ce que ce club?.. L'actrice fronça le sourcil, pinça les coins de sa boucha
et murmura:
— Je dois me taire?., c'est un grand secret politique et j'ai juré le silence !
René s'enfuit.
D était hors de lui-même, caria mystification, si c*en était une, prenait des proportions gigantesques.
Quatre tentatives nouvelles n'amenèrent aucun résultat satisfaisant.
Partout le jeune homme se heurta contre cette phrase qui le piquait comme un aiguillon.
— Je suis de club !.. — Je suis de club ! . . Il revint auprès de Maxime.
Ce dernier l'accueillit avec un sourire de plus en plus railleur et lui demanda de nouveau :
— Eh bien?..
— Eh bien ! — répondit René avec une colère sourde, — eh l bien, elles sont toutes de club !..
— Quel club ? — fit monsieur "de Bracy en riant aux éclats.
— Je n'en sais rien.
— Comment, elles ne vous l'ont pas dit?..
— Elles prétendent que c'est un secret politique et qu'elles ont juré le silence !..
— Diable!., mais alors la patrie est en danger, savez- vous?..
— Venez, — reprit vivement René, — venez avec
moi chez Blondine, — nous verrons bien si elle est de club aussi, celle-là!..
— Eh?.. — murmura Maxime, — il ne faudrait pas l'en défier.
Les deux hommes sortirent du théâtre et montèrent dans la voiture de René qui les attendait à la porte.
— Rue de la Bruyère, — dit monsieur de Savenay au cocher.
Blondine occupait dans cette rue un joli appartement qu'elle venait de meubler à peu près bien, grâce à quelques milliers de francs que lui avait donnés René et qui avaient décidé un tapissier à ouvrir à la pécheresse un assez large crédit.
René sonna en maître.
Lacamériste de Blondine accourut.
— Madame y est-eîle? — demanda le jeune homme.
— Oui, monsieur.
— C'est bon. — Venez, mon cher comte...
René prit le bougeoir des mains de la soubrette et fit traverser à Maxime un salon fort élégant.
Ce salon, était désert.
René frappa à la porte de la chambre k coucher.
— Qui est làî — demanda une voix féminine.
— Moi, René.
— Entre.
— C'est que je ne suis pas seul.
— Avec qui es-tu ?
— Avec monsieur de Bracy.
— Eh bien I entrez tous les deux, — je suis vêtue de pied en cap...
Blondine, debout devant une armoire à glace, était en
effet, non-seulement vêtue mais encore en grande toilette.
Elle avait mis une robe de taffetas rose, à quatre volants, — un châle eu crêpe de Chine blanc, et elle nouait sur sa jolie tête un charmant petit chapeau de paille d'Italie.
Elle portait une demi-douzaine de bracelets autour de son poignet droit.
— Bonsoir, messieurs, — dit-elle aux deux hommes, — bonsoir, mon cher comte. — bonsoir, mon petit chat..
Et elle tendit son front à René.
— Tiens I lu es tout habillée, — fit ce dernier, comme ça se trouve!...
— Gomment ça se trouve-t-il donc? — demanda Blondine d*un air un peu inquiet.
— Je venais justement te chercher.
— Ahl... tu venais...
— Pour t'emmener souper...
— Ah I . . tu comptais. . .
— Et je compte encore 1 — Partons.. .
— Impossible !... — soupira Blondine.
— Impossible! — répéta René.
— Hélas l oui.
— Et, pourquoi donc, s'il te plaît?
— Parce que je suis de club ..
René frappa du pied.
Maxime se frotta les mains et dit :
— Je l'aurais parié I... — C'est fort drôle !...
— Blondine, — fit monsieur de Savenay avec colère, — tu te moques de moi I . ..
— Ahl par exemple !... — s'écria la jeune femme.
22 LES VïVBURS HE TARIS.
— Mais, — poursuivit René, — je ne suis pas la dupe de semblables plaisanteries ! . . . Ce club dont tu parles, je n'y crois point, et je veux savoir où tu vas l . . .
— Mon René chéri, je te jure...
— Tu vas mentir!...
— Non, sur l'honneur I...
— Où vas-tu?
— Je vais au club.
— Encorel...
— Dam I puisque c'est la vérité. ..
— Blondine, tout est fini entre nous!...
Et René fit deux pas vers la porte.
— Monstre d'homme!... — s'écria Blondine.
René ne s' arrêta point.
— Il te faut donc des preuves !.. — demanda la pécheresse éplorée.
— Oui, — dit le jeune homme en se retournant, — il m'en faut!...
— Eh! bien, en voici.
— J'attends.
Blondine glissa deux de ses doigts entre sa gorge rose et son corset blanc, et elle en tira un petit papier, satiné et plié en quatre, qu'elle présenta à René.
Ce dernier déploya ce billet.
En tête était gravée cette légende :