HOMME DE LOI, ANCIEN MAGISTRAT
Se charge de toutes correspondances^ pétitianSy réclamations, demande^ de brevets et de réduction d'tmpdti
Donne des consultations pour affaires litigieuses et autres; rédige des Mémoires à mettre sous les yeux de Vautoritéi fait des traductions de toutes langues mor* tes et vivantes, — Célérité et discrétion. — On fait son courrier soi-même,
René ft'altêtE devant Véchôppe ea çoestioii. Il lot les phrases que noas venoiis de mettre textuellemêrU sens tes yaix de nos lecteurs ; il souleva le loquet de la porte et il entra.
Mitonflet, Yhomme de loi, andm magistrat^ était o^upé à chauffer ses doigts maigres et rouges sur les cendres d*un gueuai qu'il tenait entre ses jambes. En voyant René, il tourna vers lui sa face bourgeoniiée et couverte de pustules du plus sinistre aspect. — Il se dé* eoiff^i de son bonnet de soie noire tout crasseux, et il d^nanda vivement :
— Que désire monsieur?..
— Prenez une feuille de papier et écrivez sous ma dictée, — dit le jeune homme.
— Papier ministre, — papier Tellière, — coquille azurée, — poulet glacé, — papier à lettre ordinaire?.. — dit rhomme de loi.
— Celui que vous voudrez...
Mitouflet trempa dans i*encre une plume au bec affilé, et demanda :
— Quelle écriture? — coulée, — anglaise, — ronde, — bâtarde?..
— Celle que vous voudrez, — répondit René pour la seconde fois.
— M'y voici, — fit alors Mitouflet.
René dicta :
« Madame,
« NCatUndêx poê votre mari; — il ne rentrera point « cette nuit. »
LES VIVBDRS DB PÀAIS* 325
— Cette nuit, — répéta Milouflet qui venait d'écrire les derniers mots.
— BienI — dit René.
— J'attends la suite...
— C'est tout, — fit le jeune homme.
— Ahl... — murmura l'écrivain sans témoigner autrement sa surprise.
— Pliez et mettez sous enveloppe.
— Voilà qui est fait.
— Donnez.
— Dois-je écrire une adresse?
— Non.
René prit la lettre, — la ferma avec un pain à cacheter, — jeta cent sous à Mitouflet qui se confondit en salutations, et sortit de l'échoppe. U se rendit dans cette galerie du Palais-Royal qui se trouve vis-à-vis le café de la Régence. D entra chez un second écrivain public, et, sur l'enveloppe vierge encore, il fit tracer cette adresse :
« Madame la comtes$e Berthe de Croïy — rue Tronchetj n^ 7. — Trèspresiée.
Ensuite il chercha une petite poste et ne tarda guère à la trouver. VAvis au public, qu'il lut avec attention, disait ceci :
« Le$ lettres Jetées maintenant dans la hotte seront distribuées aujourd'hui de7 à9 heures du soir. »
René fit un geste de satisfaction, puis il laissa couler la lettre dans la botte.
Irrétolntlons.
Un rendez-vous avait été pris entre René de Savenay et le comte de Croï ; ils devaient se retrouver à six heures du soir sur le boulevart des Italiens, en face du café de Paris. Relié se proposait de dîner avec Henry, de l'accompagner à l'Opéra, de ne pas le quitter un seul instant pendant la soirée, enfin de l'avoir sans cesse sous la main et d'éviter ainsi tout changement de résolution de sa part. Henri fut exact. Les deux jeunes gens s'installèrent dans un des cabinets de la maison Dorée. René, voyant que tout semblait réussir au gré de ses espérances, était de la plus joyeuse humeur. Henry s'efforçait de paraître gaî, mais il n'y réussissait que très-imparfaitement. Malgré lui il retombait presque sans cesse dans une rêverie taciturne, et il était facile de voir qu'il se faisait violence pour soutenir l'allure vive et gaie donnée à la conversation par René. D'instant en instant, malgré la contrainte manifeste qu'il s'imposait, il devenait plus
328 LBS TIVBCRS DB PARIS.
sombre et plus absorbé. M. de Savenay appuya ses coudes sur la table, ^ regarda son convive bien en face et lui dit :
— Mon cher comte...
— Mon cher René?.. — répondit Henry.
— Depuis que nous sommes assis dans ce cabinet, vis-à-vis l'un de l'autre et en tiers avec les bouteilles de ce charmant vin de Sauterne, votre physionomie, permettez-moi de vous en faire l'observation, est la plus lugubre qu'il soit possible d'imaginer... vous vous ennuyez donc bien avec moi ?..
— Vous ne le croyez pas!.. — s'écria vivement Henry.
— Alors, depuis le moment où je vous ai quitté tantôt, il vous est arrivé quelque grand malheur?..
— Pas le moins du monde...
— Enfin, qu'avez-vous?..
**• Moi? rien...
— Allons donc!., je connais votre visage habituel, et, grâce à Dieu, ce n'est point celui-là...
— Eh bien, mon cher ami, voulez-vous que }t vous parle franchement?..
— Je vous en supplie. ..
— Quelque chose me tourmente en effet...
— Vous voyez bien !
— J'ai un regret très-vif...
— Lequel?..
— Celui de vous avoir fait une promesse dont je vous prie instamment de ne point réclamer l'exéoutioii.
— Diable!., diable!.. — pensa Réoé, — moi qui croyais la partie gagnée !.. il paraît que je me tromprâ . . .
LM TIVIORS Dl PÀRia. ' 31^9
Puis il ajouta tout haut :
— Eu vérité, hmhi cher coi^te, je ne doTîne pas de quoi vous voulez parier...
— Je veux parier du souper de ce soir, — r^poadlt Henry.
— Eh bien?..
— Dispensez-moi d'y assister.
— Pourquoi donc?..
— A quoi bon répéter des raisons qui me paraissent excellentes, mais qui vous semblent mauvaises?.. — Trouvez-moi ridicule, — soit. —-Moquez-vous de moi, — j'y consens, — mais rendez-moi ma liberté. — Vous connaissez ma femme, René, vous savez aussi bien que moi qu'elle mérite tous mes respects et toute mon adoration, eh bien, à tort ou à raison, il me semble qu'en vous accompagnant, ce soir j'offenserais grièvement ma noble Berthe...
René fit un geste, comme pour interrompre le comte, mais ce dernier continua, sans laisser au jeune homme le temps de prononcer un seul mot :
— Oh I je sais ce que vous allez me dire, vous voulez me répéter que Berthe ignorera toujours ma présence à ce souper... — qu'importe? — en serai-je moins coupable parce que ma faute restera cachée?.. — Une mauvaise action n'a pas besdn, pour être odieuse, de devenir publique... — la conscience parle, et sa voix se charge de faire entendre les reproches que le inonde n'adresse point au coupable inconnu. . .
René, en entendant le comte lui parler ainsi, comprit qu'il lui fallait frapper un grand coup pour avoir une chance de regagner le terrain qu'il avait perdu. L'expres&ion de aa figure changea soudainement. Elle revè-
330 LB8 TiyBURS Dl PARIS.
tit, si nons pouvons ainsi parler, le masque d*ane ironique amertume. Puis il dit, d'une voix qui s'accordait on ne peut mieux avec la brusque transformation de sa physionomie :
— Oh! pardonnez-moi, mon cher comte, de n'avoir point calculé tout d'abord la portée véritablement effrayante de la proposition que j'avais eu l'imprudence de vous adresser !.. — l'idée ne m'était point venue, je l'avoue, qu'en vous conduisant dans une maison où je suis chez moi, je vous menais dans un mauvais lieu!.. — Je n'avais point songé qu'en vous menant chez une femme que j'aime, c'était vous rapprocher d'une créature tellement perdue que sa présence est une souillure !.. — pardon, mille fois pardon!., je suis un grand coupable, c'est vrai, mais je péchais par ignorance !.. — Je vous rends votre promesse, — vous êtes libre...
Henry regardait René avec un étonnement plein de tristesse.
— Est-ce que réellement je vous ai blessé, mou ami?.. — lui demanda-t-il, aussitôt que M. de Savenay eût achevé sa dernière phrase.
— Pourquoi vous le cacherai-je? — répondit le jeune homme, — oui, vous m'avez blessé, et blessé profondément!..
— Dieu m'est témoin que rien n'était aussi loin de ma pensée et que rien ne pouvait me causer un chagrin plus vif!.. René, je vous demande pardon de celui que je vous ai fait. . . — donnez-moi votre main en gage de sincère et complet oubli... — Vous venez de me faire comprendre que j'avais quelques torts et que mes scrupules
étaient mal fondés...-— Je vous accompagnerai ce soir...
— A la bonne heure!.. — s'écria René, —maintenant je vous reconnais I ..
Et il serra chaleureusement et à plusieurs reprises la main que lui tendait Henry. Le dîner, un instant interrompu par la petite discussion que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, s'acheva plus gatment qu'il ne s'était commencé. René et Henry allèrent ensuite à l'Opéra et ils atteignirent ainsi Theure de minuit, à laquelle Camélia devait les attendre. Plus d'une fois, pendant le cours de cette soirée, M. de Croï fut repris de ce même effroi instinctif qui n'était peut-être qu'un pressentiment. Mais il en éloigna sa pensée et il fit en sorte que René ne s'aperçut de rien. Plus d'une fois encore, il se demanda quel prétexte il pourrait donner & Berthe le lendemain, pour avoir ainsi passé hors de chez lui une partie de la nuit. Mais il se répondit qu'il ferait en sorte d'être de retour vers les deux ou trois heures du matin, et qu'alors le prétexte nécessaire deviendrait bien facile à trouver. Quelques robs de witsht prolonlongés un peu plus tard que de coutume, suffiraient à défaut d'autre chose. Pauvre Heni7!.. Sa faiblesse allait le conduire dans la fatale voie du mensonge !.. et il se l'avouait à lui-même !.. Quels progrès terribles avaient déjà faits dans son âme et dans son esprit les menées diaboliques de Camélia et de René ! ! ..
Il était minuit et quelques minutes quand les deux jeunes gens sonnèrent à la porte du logis de Camélia.
391 LU TITIURS Dl PABIf .
Dejautts que la pécheresse était la wattre^^e 4e Réoë e]l6 avait une maisjoa montée, et ce n'était plus Mariette qui venait ouvrir aux visiteurs , mais un grand diable de v^let de pied, en bas blancs bien tirés sur un moUet robuste , — en culotte de panne , — en souliers à boucles , — en gilet cramoisi et en habit vert, orné sur Tépaule d*une aiguillette verte et or. Cette livrée était, comme on le voit, de baute fantaisie, et il eût été singulièrement difficile d'en blasonner les couleurs. René avait mis de côté, pour ce soir-là, le ton familier de Tamant qui vient souper chez uue maîtresse au luxe de laquelle il subvient, et qui parle aux domestiques comme & des gens qui sont à lui, puisque c'est son argent qui les paie. Il prit l'allure discrète ejt polie d'un gentilhomme de bonne maison reçu chez une femme du monde, et il accompagna Henry, précédé ainsi que lui par le valet de pied qui leur montrait le chemin, tout comme si aucun des deux visiteurs n'eût connu les êtres du logis. En traversant un salon éclairé, mais désert, Henry ne put s'empêcher d'admirer les somptuosités luxeuses de l'ameublement et de s'avouer à lui-même qu'il n'avait point rassemblé autant de richesses éclatantes autour de sa Berthe chérie. Il s'en fit un reproche à lui-même et se promit de réparer ce tort, dès le lendemain. Le valet souleva une portière de lampas qui masquait l'entrée du boudoir dans lequel se trouvait Camélia et il annonça successivement :
— Monsieur le comte Henry de Croï...
— Monsieur le baron René de Savenay..^
Diplomatie.
Le boudoir de la pécheresse était tendu en étoffe de soie d'une nuance paille, brochée de fleurs éclatantes. — Le tapis d'Aubusson eût été digne d*être foulé par les petits pieds de la Dubarry. — Une pendule et des coupes en vieux Sèvres, — charmant pèle-mèle de branches verdoyantes, de fleurs, d'oiseaux et de papQloBs, — faisait le plus délicieux effet sur une cheminée de style rocaille. — Des sièges pareilles à la tenture et quelques chinoiseries d'un grand prix placées sur des étagères en bois doré complétaient Tameublement de ce gracieux réduit. — Henry apprécia du premier coupd'œil, le bon goût, la parfaite harmonie et la disposition vraiment artistique de toute chose. — Mais, ce qui le frappa le plus vivement, ce fut la maîtresse du logis.
Qu'il nous soit permis de répéter ici quelques lignes, écrites par nous dans les pi*eroières pages de ce volume, alors que nous tracions le portrait de la pécheresse, r— Ces quelques lignes sont indispensables à l'intelligence
834 LES TnrBDBS di paus.
parfaite de ce qui va suivre. — « Le visage de Camélia, — disions nous, — était tout à la fois aristocratique et provoquant, chaste et voluptueux, — ce qui veut dire qu'il changeait d*expressiou avec une facilité prestigieuse. — Camélia aurait été, sans aucun doute, une actrice de premier ordre et d'un mérite hors ligne. — Elle pouvait passer, à son gré et tour-à-tour, pour une grisette jolie et gracieuse, — pour une belle et hautaine duchesse, — pour une vierge timide, — pour une courtisane ardente. — Son front était haut et rintelligence se lisait dans ses lignes hardies et développées. — Ses yeux, très-grands, d'une forme orientale et d'un noir de velours, tantôt lançaient de vives étincelles, tantôt se voilaient d'un uuage de mélancolie rêveuse. — Comme le visage, ils savaient exprimer tous les sentiments, refléter toutes les passions. — • Comme le visage, ils avaient appris à mentir. — La bouche avait des sourires à damner un «aint, et de petites moues coquettes de l'effet le plus séduisant. » Ce soir-là. Camélia avait appelé à son aide toutes les ressources de ce talent ûmé de comédienne que nous constations un peu plus haut. — Elle s'était composé un visage, un regard, une attitude, une toilette, tout un ensemble, enân, de la plus surprenante habileté. — Il ne restait rien en elle de la courtisane, — aucun indice, si faible fût-il, n'aurait pu révéler à l'œil le mieux observateur et le plus expérimenté qu'elle appartînt à la bohème des prêtresses du plaibir. — Une sorte de candeur rayonnait sur son front charmant que ses beaux cheveux noirs, brillants et veloutés, encadraient de leurs baudeaux modestes. — Sit Êgure ft*alche et reposée, — ses lèvres roses, — ses
grands yeux doux et presque timides, dounaient à sa physionomie enchanteresse je ne sais quoi de virginal. — Henri fut ébloui. — René, à qui jamais sa maîtresse n'était apparue sous cet aspect, se sentit étonné luimême. — Camélia portait une robe de soie grise extrêmement simple et dont la coupe gracieuse mettait en relief, mais sans immodestie, toute Félégance de son corsage. — Camélia accueillit ses visiteurs avec l'aisance aristocratique d'une femme du monde, et du meilleur monde. — Elle n'eut pour René aucun de ces sourires significatifs qui devaient déceler leur intimité et que M. de Croï eût pu trouver de mauvais goût en sa présence. — Elle témoigna à Henry une sorte de déférence presque respectueuse, nuance exquise qui disait mieux que des paroles combien elle le tenait en haute estime et combien aussi elle se sentait peu digne de l'honneur qu'il voulait bien lui faire par sa présence dans son logis. — Toutes les idées du comte de Croï se trouvaient bouleversées. — Il commençait à comprendre les irrésistibles séductions de ces sirènes, dont, jusqu'à cette heure, il avait nié la puissance. — La conversation s'engagea entre Camélia et Henry. — La surprise de ce dernier augmenta en s' apercevant que l'esprit de la jeune femme était brillant, étendu, cultivé, et que chacune de ses pai*oles décelait les résultats d'une éducation excellente. — Peu à peu Henry oublia complètement où il se trouvait. — Il ne se souvint plus que son interlocutrice était une de ces pécheresses qu'il chargeait une heure auparavant de tant d'anathèmes. — Il se sentit à son aise en face d'une vive et lumineuse intelligence qui sympathisait avec Iq sienne. — Son esprit se déploya,
339 LB8 VITICR» Dl PÀBIS.
^ à son tour il fut étincelant, •— et René triomphait en voyant ce changement si subit et si comitlet.
— Mon Dieu, monsieur le comte. — s*écria tout-à* coup Camélia, — c'est une si charmante chose de causer avec vous que vous me faites oublier que j'ai Thonneur de vous offrir à souper ce soir... *- il est bientôt uno heure, vous devez avoir faim, — permettez-moi d'aller donner quelques ordres qui, je l'espère, abrégeront l'at^ tente...
Et la pécheresse sortit du boudoir. — Henry la suivit des yeux jusqu'à ce que les plis flottants de la portière la lui eussent cachée en retombant sur elle.
— Eh bien ! — lui demanda vivement monsieur de Savenay, — eh bien! comment la trouvez-vous?..
Henry ne répondit pas d'abord.
René répéta sa question.
— Charmante!., trop charmante!., —murmura le comte après un silence, — pourquoi donc Dieu permetil que les démons ressemblent aux anges !..
Et la pensée de Henry, se reportant auprès de Berthe, il éprouva un remords d'autant plus poignant qu'il éprouvait un plaisir plus vif à se trouver chez la pécheresse
Camélia rentra. ~ Sur ses pas marchait le valet de pied qui, la serviette traditionnelle à la main, annonça :
— Madame est servie. ..
— Allons, — dit Camélia
Henry, toujours absorbé par la rêverie dont nou»
us VIVEURS DE PARIS. 337
venons de rapporter le motif, ne fil au€un mouvement. — > Camélia s'approcha de lui.
— Monsieur le comte, — murniura-t-elle d'une voix douce, — permettez-moi de vous demander votre bras. . .
Henry tressaillit, — il s'excusa vivement de sa distraction, — il tendit son bras à la pécheresse, et tous deux, suivis par René qui assistait avec un indicible plaisir à la comédie de Camélia, passèrent dans la salle à manger. — Une chaleur tiède et douce régnait dans cette pièce où le confortable avait été poussé aussi loin qu'il est possible de l'être. — Quoiqu'on fût encore pour ainsi dire en hiver, de grandes jardinières placées devant les fenêtres étaient remplies des fleurs les plus rares et les plus embaumées, de telle sorte que le parfum des roses se mêlait au parfum des truffes et chatouillait doublement l'odorat du voluptueux et celui du gourmet, comme eût dit ce gastronome épicurien qu'on nomme Brillât-Savarin. Cette atmosphère, tiède et saturée de senteurs enivrantes,- portait violemment à la tête et devait prédisposjcr les convives de Camélia à une ivresse rapide et complète. — La table, autour de laquelle ne se voyaient que trois couverts, était grande et chargée des mets les plus recherchés et les plus exquis. — Les vins choisis pour le repas et dont quelques-uns reposaient dans les rafraîchissoirs femplis de glace, tandis que d'autres perdaient leur frigidité grâce à l'eau attiédie qui les entourait, étaient tous de ces crûs capiteux qu^ versent dans les veines une flamme inextinguible en même temps qu'une savoureuse liqueur. — Henry ne remarqua rien de tout cela. — Camélia le fit placer à côté d'elle et k souper commença. — Les trois con-
331 LES VIVEURS DB fÀBIS.
vives étaient à table depuis dix minutes à peu près et la conversation languissante d*abord s*animait par degrés, quand on entendit sonner à la porte d'entrée de Tappartement.
-^ Qui donc peut venir à cette heure?.. — naturmura Camélia assez distinctement pour être entendue de Henry et de René.
Deux minutes se passèrent. — Un valet de pied entra dans la salle à manger. — Il s'approcha de Camélia et lui dit quelques mots tout bas. La pécheresse parut contrariée. — Elle se leva de table et sortit en disant :
— Excusez-moi, je vous en prie, messieurs, Je reviens...
Son absence, eu effet, ne fut pas longue. — Seulement, quand elle reparut, la même expression de contrariété se lisait sur son visage.
— Figurez-vous, monsieur le comte, — fit-elle en s'adressant à Henry, — qu'il m'arrive la chose du monde la plus déplaisante...
— Quoi donc, mon Dieu?.. — demanda vivement le comte de Croï.
— Deux de mes amies, qui vont au bal chez mademoiselle Rachel, ont vu en passant que mon appartement était éclairé et elles sont montées ; — je suis forcée de vous quitter pour aller leur tenir compagnie pendant tout le temps qu'elles jugeront convenable de m'honorer de leur ennuyeuse visite... — J'espère cependant que ce ne sera pas long...
— Quelles sont ces dames? — demanda René.
— Esther et Sydonie, -^ répondit Camélia.
.,..., ^oogle
— ESiI bien, — reprit le jeune homme, — pourquoi donc ne pas les recevoir ici même?..
— Je craindrais, — objecta Camélia, — que cela fût désagréable à monsieur le comte...
— A. moi !.. — s'écria Henry, — et pourquoi donc?. .•
— Ainsi, vous permettez?..
— Comment pouvez-vous me le demander?. . — d'ailleurs, n'êtes- vous pas chez vous?..
— Merci, mille fois... — répondit la pécheresse. Et elle sortit de nouveau de la salle à manger.
Le soapei^»
Camélia rentra presqu'aussitôt. — Esther et Sydonie raccompagnaient. — Henry et René se levèrent et saluèrent silencieusement les deux femmes. — Toute présentation, dans la situation respective de nos personnages, eût été de mauvais goût. — Camélia n'en fit aucune.
— Mon Dieu — dit-elle seulement aux nouvelles venues, — puisque vous aviez cette gracieuse idée de monter aujourd'hui me dire un petit bonsoir, pourquoi n'être point arrivées plus tôt?..
— Réellement, ma chère amie, — répondit Esther, — il ue faut pas nous savoir gré de cette visite, car ni l'une ni l'antre nous ne pensions vous voir cette nuit. Ainsi que je vous le disais tout-à-l'heure, le hasard a tojit fait.
— Et, — ajouta Sydonie, — nous avons grandement peur de vous déranger. . .
— Vous ne le croyez pas! — s*éeria vivement Ga-
34S LES yiYEURS OB PARIS.
mélia, — vous savez bien que vous ne rae dérangez jamais...
— Merci, — fit Eslher en souriant, — merci, et au revoir...
— Comment, au revoir î.\
— Oui, nous partons...
— A peine entrées?..
— Vous savez que nous allons chez Rachel...
— Eh bien, Rachel, attendra... — Allons, asseyezvous un instant, — vous voyez bien que vous forcez ces messieurs à rester debout...
— Mais...
— Il n'y a point de mais !.. — donnez-nous quelques minutes... je le veux... ou plutôt je vous en prie...
Esther et Sydonie cédèrent. — Cette visite inattendue et inopportune contrariait Henry plus que nous ne saurions le dire. — Il sentait sa position devenir de plus en plus fausse.— Tant qu'il ne s'était trouvé qu'avec Camélia (la maîtresse de René dont il était Tami), il avait pris son parti de cette irrégularité dans sa conduite, car il pouvait espérer que le plus profond secret entourerait sa faute, ou du moins ce qu'il regardait comme une faute. — Et voici maintenant que deux autres femmes, — deux pécheresses, — célèbres sans doute dans les fastes de la galanterie, — seraient en droit, le lendemain, de dire à tout Paris :
— Nous nous sommes rencontrées, cette nuit, chez Camélia, avec le comte Henry de Croïl..
Quel scandale et quelle honte!.. — Alors le mari de Berthe se repentit amèrement de l'imprudente faiblesse avec laquelle il avait cédé aux adroites instances
LES VIVBtIRS DE PARIS. 343
de René. — Mais ce repentir venait trop tard. — Henry *eut envie de prendre son chapeau et de quitter cette demeure qui lui devait être funeste. — Une réflexion l'arrêta. — Il se dit qu'il n'avait pas le droit de répondre • par une grossièreté insultante et sans prétexte apparent à la réception si charmante de la jeune femme chez laquelle il se trouvait. — Il se résigna à subir les conséquences de son imprudence, et il s'efforça d'atténuer à ses propres yeux la gravité de ces conséquences. — Tous ces sentiments se succédèrent dans l'esprit de Henry en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à les analyser. — Une fois qu'il eut pris son parti, il Içva les yeux sur Esther et sur Sydonie qu'il n'avait pas encore regardées.
Nous avons plus haut tracé un portrait assez détaillé des deux pécheresses pour les faire suffisamment connaître de nos lecteurs . — Nous savons, par conséquent, que leurs beautés si dissemblables étaient de nature à produire une vive et profonde impression.— Henry en fut frappé, mais sans les détailler dans le premier moment. — Quoique toutes deux fussent en toilette de bal, on ne pouvait juger de la perfection de leur taille.— La robe de gros de Naples blanc de Sydonie disparaissait presque entièrement sous un grand ch&le à fond noir, brodéd'or, dans lequel la jeune femme s'enveloppait. — Esther portait, par dessus sa robe de satin noir, un ample manteau de velours grenat garni de fourrures. — Dans la chevelure dorée dé Sydonie s'enlaçaient quelques tiges de myosotis, dont le bleu tendre et pur semblait presque pareil à celui de ses yeux. — Les cheveux noirs et brillants d'Esther étaient, comme toujours, nattés avec des grap-
pes de corail qui donnaient à sou visage je ne sais quoi d'étrange et de provoquant. — Ce soir-là, la beauté d*E$ther était plus fiëre, et, si nous osons ainsi parler, plus impérieuse encore que de coutume. — Elle commandait l'admiration. — Un frisson de volupté devait effleurer Tépiderme de tout homme qui contemplait les lèvres pourpres de cette bouche amoureuse, et qui sentait s'arrêter sur lui le rayon électrique de ces grands yeux arabes, aux prunelles vertes et profondes. — Pendant une seconde, l'éclair de ces pnmelles heurta le regard de M. de Groï, qui n'en put soutenir l'éclat phosphorescent. — Il baissa les yeux et il ressentit les premiers frissons d'un trouble inconnu et d'une agitation bizarre.
-^ Ainsi donc, — demanda Camélia qui ne voulait point que la conversation s'éteignit, <— ainsi donc, mes chères petites, vous allez chez notre grande tragédienne?..
— Mon Dieu, oui, — répondit Sydonie.
— Que doit-on y faire?. .
— Une foule de choses plus charmantes les unes que les autres. — D'abord on jouera un proverbe inédit de je ne sais quel auteur en grande vogue. — Rachel remplira un rôle de soubrette.
— Ce sera curieux, et ensuite?..
— Ensuite on soupera, et, après le souper, on dansera jusqu'au matin...
— Que de plaisirs pour une seule nuit?.. — s'écria Camélia, — je comprends que vous ayez hftte de nous quitter !
— Ma chère Camélia, — dit Esther, — pourquoi parler ainsi contre votre pensée? Vous savez bien que, quand
on est auprès de vous, il n'y a rien au monde qui puisse donner le désir de s'en éloigner...
-— Excepté cependant un proverbe, un souper et un bal chez Rachel... — répondit la pécheresse en riant.
— Pas plus cela qu'autre chose...
— Prenez garde !..
— A quoiî
Si je vous demandais une preuve de ce que vous
venez de me dire?..
— Eh bien?
— Si je vous prenais au mot?. . — Si je vous priais de me sacrifier les plaisirs qui vous attendent cette nuit, au petit hôtel de la rue Trudon, fort grand deviendrait voire embarras, et je serais bien sûre d'un refus?.
— Non, en vérité !..
— Oh l vous, me répondez ainsi, parce que vous vous croyez certaine que ce sacrifice, je n'aurai pas la barbarie de l'exiger...
— Camélia!.. Camélia!., pourquoi toujours douter de nous?..
— Que voulez-vous, je ne me laisse convaincre que par des faits! Je vous croirai, si vous restez...
Esther et Sydonie échangèrent un regard.
— Doutez donc encore, si vous le pouvez, — dit la juive au bout d'un instant, — nous restons...
— Bien vrai?. . — reprit Camélia.
— Oui, bien vrai, — répondit Sydonie.
— Vous êtes ravissantes !.. —Tenez, il faut que je vous embrasse!.. —Voyons, débarrassez- vous vite de;
246 LES TITBURS DK PARIS.
ces chftles et de ces maDteaux et continuez avec nous ce souper, qui était charmant avant votre arrivée et qui va le devenir bien davantage encore par votre présence... Tout en parlant ainsi, Camélia s'était levée, — elle avait appuyée successivement ses lèvres sur le front de ses deux amies, puis elle les débarrassait elle-même des fourrures et des tissus indiens qui les enveloppaient.
— J'espère, — dit en riant la pécheresse quand elle eut achevé, — j'espère que persoime n'osera m'accuser de coquetterie désormais 1.. Je risque gaîment, avec ma petite robe négligée, de paraître laide à faire peur à côté des deux plus jolies femmes de Paris, dont les ravissantes toilçttes de bal mettent en relief toute la beauté!..
— Ah! le fait est, — dit vivement René, — le fait est que ces dames sont mises d'une façon étourdissante!.. Mon Dieu, que c'est donc une johe chose qu'une jolie femme portant une jolie robe!..
— Monsieur de Savenay est ce soir tout à fait en veine de galanterie, — répliqua Sydonie d'un ton un peu épigrammatique.
— Ma foi non, — répondit René, — je suis en veine de franchise et de sincère admiration, voilà tout...
Henry, en entendant parler de la toilette des deux femmes, n'avait pu s'empêcher de lever les yeux sur elles pour laseconde fois. — Dès l'origine, il avait été frappé, — nous l'avons dit, — maintenant il fut ébloui. — Sydonie, avec sa robe blanche d'une coupe virginale qui dévoilait à peine ses épaules nacrées, ressemblaitàunejeunefiUede seize ans, belle des charmes si purs de sa jeunesse et de son innocence... — Esther, au contraire, semblait à deminue sons sa robe de satin uoir,'^dont le corsage effronté-
ment échancré trahissait les fermes et hardis contours de sa gorge — On eut dit la statue de Yénus aphrodite , descendue du piédestal de marbre de Paros où Taurait placée Praxitèle, et métamorphosée en une chair ardente et lascive par les incantations magiques de quelque nouveau Pygmalion. — Le noir brillant tranchait vivement sur la blancheur éclatante de la peau. -^ Des nœuds de ruban, de couleur cramoisie, relevaient kleur tour la nuance sombre de la robe et s'alliaient merveilleusement aux grappes de corail tressées dans les cheveux épais de la courtisane. — Âstarté, la déesse profane des désirs sans cesse renaissants et de la luxure impétueuse, devait, dans ses nuits de triomphes, ressembler à Esther la pécheresse parisienne. — La flamme du plaisir jaillissait de ses yeux d'odalisque. — Ses narines dilatées et ses lèvres sensuelles respiraient une inextinguible ardeur. — L'imagination la plus chaste devait se troubler invinciblement silesyeux s'égaraient sur cette femme. — Tout l'ascétisme exalté d'un solitaire de la Thébaïde n'eut point suffît à empêcher le regard de continuer par l'imagination les lignes fluides de ses épaules et de sa poitrine, et de compléter son beau corps sous le vêtement qui le modelait. — Ses bras étaient nus jusqu'au coude et leur carnation se colorait de teintes aussi chaudes que si le soleil de l'Orient en eût doré la blancheur transparente. — Un mouvement de la pécheresse avait légèrement relevé le bas de sa robe et mettait ainsi en évidence ses petits pieds étroitement chaussés, sa cheville, d'une correction irréprochable, et la naissance de sa jambe, tout à la fois fine et forte, dans un bas de soie diaphane. — Telle était la juive ce soir-là. — Telle elle apparut à
Henry dont tous les sens tressaillirent à la fois et qui porta la main sur ses yeux, espérant échapper ainsi à la fascination diabolique qu'il sentait exercer sur lui par la dangereuse enchanteresse. — Camélia et René échangèrent un regard muet et dissimulèrent dans les plis de leurs lèvres un sourire de triomphe.
La eliute d'oa anf*.
Celte fois encore Henry voulut se lever et s'enfuir, mais il ne le pouvait déjà plus. — Un sentiment, inconnu de lui jusque-là, ou plutôt une sensation dont il ne se rendait pas compte et plus forte que sa volonté, le retenait là, à cette place, Tenchaînant aux côtés de cette courtisane, à peine entrevue et déjà désirée. — Et qu'on n'aille pas croire que nous écrivons ici des détails empreints de paradoxe et inventés pour les besoins de notre récit. — Qu'on n'aille pas s'étonner de la séduction subite, de la fascination instantanée exercée par Esther sur une âme aussi chaste que l'était celle du comte de Croï.
Plus le cœur de notre héros était pur et preque vierge, plus il était facile, sinon de le séduire, au moins ' de l'égarer. — Un fait physique incontestable vient à l'appui de cette grande vérité morale. — Prenez deux hommes et mettez-les en face l'un de Tautre. — Que le premier de ces homimes soit un de ces buveurs énérites
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capables de jouter Tictorieusement dans un festin avec le mieux aguerri des étudiants d'une université d'Allemagne. — Que le second, au contraire, n'ait jamais mouillé ses lèvres que dans l'eau fraîche et limpide d'une source transparente. — Versez ensuite à ces deux honmies une égale mesure d'un vin capiteux qu'ils devront tarir d'un seul trait. — Le premier n'éprouvera rien, — rien que la sensation de plaisir que cause à tout épicurien l'arôme et les parfums d'un breuvage généreux. — Le second chancellera sous le choc d'une ivresse instantanée. — U en fut de même pour Henry. — La dangereuse beauté, l'enivrante séduction d'Esther, lui portèrent à la tête bien mieux et bien plus vite que n'aurait pu le faire tout un flacon de vin d'Espagne — Lui dont un amour doux et chaste avait seul, jusqu'à ce jour, éveillé les sens endormis, éprouva soudainement des aspirations tumultueuses et désordonnées. — Un dernier soupir de sa conscience lui répéta faiblement de lutter et de fuir. — Mais il comprenait déjà que la volonté lui manquait pour la fuite et la force pour le combat. — Un instant encore, et le bon ange de Hem^ détournerait la tête et s'envolerait vers le ciel en voilant sa rougeur. -~ Le génie du mal allait triompher ! — M. de Croî releva ses yeux devenus ardents. — Pour la troisième fois il les attacha sur la juive — et, cette fois, il ne les baissa plus.
Nous avons cru longtemps que, pourvu que. le but d'un livre fût moral, on pouvait se permettre dans ia forma
el ém% les détails toates les Ucences d'une imagination kardie, et nous avons écrit bi^ des pages en nous appuyant sur cette conviction, à laquelle notre bonne loi peut servir d*excuse. — L'expérience, et sans doute aussi un peu plus de maturité dans notre jugement, — quelques années de plus sur notre front — nous ont prouvé que nous étions dans l'erreur. — Nous l'avouons humblement et nous faisons ici amende honorable pour les conséquences passées de cette erreur. — Oui, le romancier se doit à lui-même, il doit surtout au public qui lui fait l'honneur de le lire, non-seulement de renfermer dans chacun de ses livres un enseignement utile, m('''> encore d'être chaste dans la forme aussi bien que dans le fond de ses récits. — Personne ne pourra donc nous blâmer de ne point nous appesantir longuement sur la scène du souper chez Camélia, souper dont les détails, faciles a deviner du reste, effaroucheraient à bon droit les pudeurs les moins susceptibles. — Une rapide analyse suppléera à ce que nous ne voulons pas ou plutôt à ce que nous n'osons pas écrire. — Disons tout d'abord qu'avec son instinct de femme et de femme expérimentée et habile, Sydonie, dès le premier moment, se sentit vaincue par sa puissante rivale. — Elle comprit qu'en vertu de la loi des contrastes, sa beauté quasi-virginale, et qui avait une vague ressemblance matérielle avec celle de la comtesse Berthe, ne devait produire aucun effet sur Henry. — Pour triompher de la vertu solide de M. de Groï, il ne fallait rien moins que les plus irrésistibles séductions du vice. — Le démon, quand il voulait tenter un saint en aiguillonnant à coups de désirs sa chair pénitent^- et flagellée, ne prenait point Tappar^ca
d'une Tierge pudique, — il revêtait la forme d'une courtisane ardente et lascive. — Les tableaux de tous les grands maîtres en font foi. — Sydonie n'essaya donc point une lutte impossible. — Elle se retira de l'arène sans avoir combattu, ce qui veut dire qu'elle observa pendant celte nuit entière, la plus exacte neutralité. — Cependant Camélia et René ne restaient point Inactifs, ils étaient pour la juive des auxiliaires puissants et d'autant plus utiles que leur babileté était plus grande.
— D'abord, par une manœuvre adroite, la manière dont les convives du souper se trouvaient placés fut changée.
— Esther prit la place de Camélia et se trouva ainsi à côté de Henry. — René proposa de porter un toast aux deux arrivantes, et à ce toast en succédèrent plusieurs autres que tantôt lui, tantôt Camélia provoquaient, et auxquels Henry ne pouvait refuser de faire raison. — A mesure que le vin de Champagne glacé passait des coupes en verre de bohème sur les lèvres des convives, à mesure que le peu de sang-froid qui restait dans le cerveau troublé du comte s'évanouissait parmi lès fumées de la liqueur excitante et perûde, l'allure de la conversation se modifiait insensiblement. — De réservée et quasi-prude qu'elle était dans l'origine, elle arriva, par des transitions successives, à la légèreté galante, puis à la liberté transparente, puis, enfin, à une licence presque complète et qui cependant n'avait rien de grossier ni de répulsif. — Ce libertinage en paroles n'allait jamais jusqu'à rexpressiou matérielle et brutale dont le comte de Croï, novice dans l'orgie, se serait à coup sûr étonné et révolté, en sa délicatesse d'homme du monde.
— Une èorté de mesure présidait encore à cette débauche
d'esprit, à ce dévergondage intellectuel. — Les anecdotes les plas licencieuses, — les tableaux les moins gazés, — les mots les plus hardis, s'arrêtaient juste à temps et ne franchissaient point cette limite où Tobscénité se montre à nu et souille comme une lèpre honteuse les lèvres qui la prononcent. — D* ailleurs Henry n'écoutait pas. — Complètement plongé dans cette double ivresse qui, le matin encore, lui inspirait une horreur et un dégoût si profonds et si légitimes, il s'absorbait dans la muette coutemplation d'Estber. — Il dévorait du regard le mer* veilleux visage de la juive. — Ses yeux éblouis carrossaient passionnément ces épaules fermes et dorées, dont les puissants contours paraissaient empruntés à quelqu'une des déesses de Titien ou de Veronèse et sur lesquelles le feu des bougies mettait des reflets chatoyants et tentateurs. — Esther, de son. côté, s'inspirant de la situation, jouait ^n rôle avec plus de talent qu'elle n'en avait jamais déployé dans ses tentatives infructueuses pour arriver au théâtre. — On eût dit que le fluide magnétique qui s'échappait des prunelles fixes et dévorantes du comte de Croï, arrivait jusqu'à son cœur à travers ses sens et la bouleversait. — Elle semblait pâlir et frissonner. — Sa gorge battait violemment et décelait une émotion profonde. — Ses grands yeux se noyaient dans des flammes humides. — Parfois tout son corps se cambrait. — Sa tête se penchait en arrière, ses lèvres frémissantes s'entr'ouvraient et dévoilaient l'émail éblouissant de ses dents. — Sa main s'appuyait sur son cœur comme pour en comprimer les battements impétueux, — et chacun des détails de cette comédie voluptueuse ajoutait une étincelle au brasier dévorant qui
eunsomait Henry. — Tout à coup Esther eut une inspiration. — Elle se souvint qu'elle avait jadis joué Phèdre à la banlieue, et elle résolut de parodier à son profit la scène magnifique où la reine incestueuse, accablée du fardeau de sa passion fougueuse, se plaint de ces ajustements pompeux, indices de son rang, dont il lui faut sabir la gène.
— Mon Dieu!... — dit tout à coup la pécheresse, avec un geste rempli d'une langueur ardente — réminiscence de la tragédie païenne, — mon Dieu que cette toilette est lourde!., ma pauvre tête éclate sous le poids de ces grappes de corail mêlées à mes cheveux...
— Eh! bien, ma chère, — répliqua vivement Camélia, — pourquoi les conserver?., qui vous empêche d'ôter toute cette parure ?. . .
— Vous me le permettez?
— Certes !.. — Voulez-vous une p^ite glace?. .
— A quoi bon ? — vous savez bien que je ne suis pas coquette... Et, tout en parlant ainsi, Esther élevant ses beaux bras au-dessus de sa tête ôta son peigne et dénoua ses cheveux. — Les chaînons de corail s'éparpillèrent sur le tapis. --La chevelure de la pécheresse se déroala sur ses épaules nues, longue et soyeuse comme un manteau de velours, et répandit à l'entour d'elle un parfum suave et pénétrant. — Ceci porta le dernier coup à la raison de Henry. — Esther chercha à réunir dans ses deux mains les masses de sa chevelure. — Mais, par une heureuse maladresse, elle ne put y parvenir.
— Chère belle, — dit-elle à Camélia — aidez-moi donc, je vous en prie à renouer tout cela...
— Oh! madame... — oftnrmura monsieur de Crbï
d'une voix à peiiie distincte, — restez ainsi!- restez ainsi 1...
— Vous le voulez?.. — demanda-t-elle avec un sourire et avec un regard dont Vénus elle-même aurait été jalouse.
— Je vous en supplie je vous le demande à
mains jointes...
Pour toute réponse, Esther laissa retomber ses cheveux qui,, de nouveau, Fiijondèrent de leurs flots — Henry, ne sachant plus ce qu'il faisait, se pencha vers la pécheresse et noya son visage dans les flots de cette chevelure parfumée. — A travers ces ondes veloutées, ses lèvres rencontrèrent la chair tiède et frissonnante des épaules. — La sensation qu'il éprouva au contact de cette chair fut de celles qui peuvent foudroyer un homme à force de plaisir. — Henry tomba à genoux, aux côtés de la courtisane. — Il enlaça la taille souple d'Esther qui sembla se raidir d'abord puis se pâmer entre ses bras. — Il sentit alors qu'un visage enflammé se penchait vers le sien, qu'une bouche haletante s'approchait de sa bouche et que des lèvres ardentes s'unissaient à ses lèvres avides. — Henry avait fermé les yeux. — Quand il les r'ouvrit. Camélia, René et Sydonie avaient disparu. — Il était seul avec la juive.
Après rorfte.
Six heures du matin sonnaient à Téglise Notre-Damede-Lorette , quand Henry de Croï le mari de la pauvre Berthe, devenu le coupable amant d*Esther la pécheresse juive, sortit de cette maison où 11 venait de commettre sa première faute, — cette faute dont les conséquences devaient être terribles pour son honneur et pour son bonheur. — L'ivresse du vin de Champagne, et celle plus dangereuse encore de ses sens embrasés, s'étaient dissipées à demi, tandis que pâle, abattu, le front morne, le regard fixe et Tâme triste, il se dirigeait pédestrement vers la rue Tronchet. — Une bonne partie de sa raison lui était revenue, et, avec la conscience de ses actes, arrivait le remords. — Henry se repentait amèrement. — Il avait honte de lui-même. — Il maudissait du plus profond de son cœur et sa propre faiblesse et les complices de cette action qu'il aurait voulu pouvoir effacer de sa vie au prix d'une bonne partie de sa fortune. — Cependant, dans sa simplicité presque naïve, il n'accusait que le hasard et il n'allait pas encore jus-
358 LIS TiviEuns dk paris.
qu*à soupçonner René de Savenay, son perfide ami, de lui avoif tendu un guet-apens prémédité. — A mesure qu'Henry se rapprochait de sa maison, il sentait augmenter sa confusion et son trouble. — La rougeur lui montait au front, à cette idée qu'il allait franchir le seuil de ce chaste logis ou reposait sans méfiance sa Bertbe bien-aimée, sa femme innocente et fidèle, et qu'il lui faudrait appuyer sur son front si doux ses lèvres chaudes encore des baisers d'une courtisane impure. — Ne sera-ce pas là une profanation impie?... un sacrilège odieux?.. — se demandait Henry avec désespoir. — £t cette seule idée l'épouvantait.
Vingt fois il parcourut la rue Tronchet dans toute sa longueur. — Vingt fois il passa et repassa devant la maison qu'il habitait, sans oser faire résonner le lourd marteau qui devait la lui faire ouvrir. — Cependant il fallait rentrer. — Déjà les rues se peuplaienf des escouades matinales des balayeurs, qui, un peu avant l'aube jdu jour, s'emparent de la grande ville. — La promenade bizarre et précipitée de Henry commençait à è(i^ remarquée et il se voyait en but aux remarques grossières de ces bohémiens de bas étage, qui n'ont aucun âge, ne sont d'aucun sexe, et, véritable vermine sociale, vivent de la fange et dans la fange. — D'ailleurs, à quoi bon tarder plus longtemps ? — Berlhe dormait sans doute — Heinry gagnerait doucement sa chambre et'il se croyait certain d'avoir quelques heures devant lui avant d'affronter la présence de sa femme outragée. — Monsieur de Croî frappa, — La porte s'ouvrit presque éttsâitôt, — chose étrange à celte heure o4 les portiers parisiens dorment le plus souvent d'un sommeil de mar-
LES VIVKtRS M f>ARI8. 35$
moUê. — Henry entra. — Il passa rapidement devant la loge du concierge auquel il jeta son nom à travers les vitres, et il arriva dans la cour carrée qu'entouraient les quatre corps de logis. — Machinalement, avant de s'engager dans Fescalier, Henry leva les yeux vers les fenêtres de Fappartement qu'il occupait. — Cet appartenfetit était situé an second étage. — Dans les interstices des rideaux fermés de la chambre de Berthe se glissait un rayon lumineux. — Il sembla à Henry que cf tte lueur était trop forte pour provenir de la veilleuse qu'on plaçait chaque nuit sur la toilette de la jeune femme. — ^Dne émotion vive s'empara de lui . — Puisqu'il y avait de la lumière dans la chambre de Berthe, — Berthe veillait encore, — peut-être elle s'était aperçue de son absence, — sans doute elle l'attendait. — Il se prit à trembler comme un enfant, et les derniers vestiges de sa nocturne ivresse s'effacèrent aussitôt. — Mon Dieu ! . — se dit-il à lui-même, — si chaque faute entraînait après elle un supplice semblable à celui que j'éprouve, il y aurait moins de coupables!... Et, tout en faisant cette amère réflexion, Henry monta lentement l'escalier. — Il arriva devaift la porte de son appartement et il l'ouvrit avec une petite clé qu'il portait toujours sur lui depuis l'époque où il avait pris l'habitude de sortir seul et de rentrer tard. — Il franchit sans bruit l'antichambre faiblement éclairée par une lampe suspendue au plafbnd, et il traversa un salon dont l'une des issues, celle de gauche, donnait dans le boudoir de Berthe, l'autre dans la chambre qu'il occupait lui-même. — Le silence était profond aussi bien que l'obscurité. — Henry reprit l'espoir de passer inaperçu. — Déjà il venait de soulever
la tenture flottante et il appuyait sa main sur le bouton de cristal de la porte de droite, quand la portière du boudoir s'écarta subitement et Berthe se montra aux yeux effarés de son mari. — Sa toilette. — la même qu'elle avait portée pendant toute la journée de la veille,
— indiquait clairement qu'elle ne s'était pas couchée. — De la main droite elle tenait une bougie allumée dont la clarté se projetait sur son visage. — Nous ne saurions donner une idée de la pâleur livide et terrible de ce visage, au moment où la jeune femme apparut au milieu des draperies sombres, comme une vision effrayante..,
— Un large cercle de bistre entourait ses yeux rougis et tranchait sur cette pâleur mortelle. -^ Elle ressemblait bien plus à un fautôniQ sorti du tombeau qu'à une créature animée et vivante.— -Henry s'arrêta et attendit.
— Toute présence d'esprit venait de l'abandonner. — Berthe vint a lui.
— C'est vous... enfin, c'est vous!.. — murmura-telle d'une voix brisée par une de ces émotions et de ces douleurs qui ravagent et désorganisent.
Henry ne put que balbutier quelques mots indisthicts.
— Machinalement, et pour se donner une contenance, il prit la main de sa femme dans les siennes. — Cette main était glacée. — Berthe ne la retira point.
— Venez avec moi... dit-elle seulement. Et elle retourna sur ses pas. — Henry la suivit. — Elle le mena ainsi jusque dans sa chambre à coucher. — Le lit n'était pas défait. — Une seconde bougie, presque entièrement consumée, brûlait sur la cheminée. — En face du foyer, où des restes de bois achevaient de s'éteindre, se trouvait une chaise longue. — A côté de cette chaise,
un mouchoir trempé de larmes gisait sur le tapis
C'était à cette place que Berthe avait passé la nuit •toute entière. — Elle s'assit. — Henry, dans l'attitude humble et embarrassée du criminel en tête-à-tête avec son juge, resta debout à quelques pas d'elle. — Pendant un instant, elle cacha sa tête dans ses deux mains -et elle s'efforça de réprimer les sanglots convulsifs qui montaient à ses lèvres. — Enfin elle releva la tête. — Sa pâleur avait encore augmenté. — elle fixa sur son mari le regard de ses beaux yeux qui semblaient éteints à force d'être voilés par les larmes, et ce cri s'échappa de son cœur avec une déchirante amertume ;
— Henry!.. Henry !.. Mon Dieu?., que vous ai-je donc fait?..
Monsieur de Groï, attéré, ne répondit pas.
— Vous me tuez!., poursuivit Berthe. — Vous me tuez d'une façon bien cruelle et bien douloureuse, et je cherche vainement par quelle faute commise envers vous j'ai pu mériter les tortures que vous m'infligez sans pitié!.. — Henry!.. Henri!., que vous ai-je donc fait?.. — Mon Dieu?., de quoi suis-je coupable?.. Il vous en coûterait bien peu de me le dire!.. Dites-le-moi donc,' au nom du ciel !.. Car, en vérité, je ne le sais pas ! . J'interroge mon cœur et ma conscience... — Ni l'un ni l'autre ne me répondent!.. Je n'ai jamais eu une pensée qui ne fiitàvous!.. Je vous ai toujours aimé!.. Je vous aime!.. Je vous aimerai toujours!.. Qu' ai-je donc fait à mon insu?.. Que me reprochez-vous, et pourquoi me faitesvous souffrir ainsi? . Si vous saviez, si vous pouviez savoir ce que les heures qui viennent de s'écouler, m'ont apporté d'angoisses et de désespoir, Henry, vous auriez
3611 LW V1TEDR$ 08 PARIS»
pitié de moi !.. Encore une nuit pareille, et mes cheveux auront blanchis I.. encore une nuit pareille, et je serai folle... ou je serai morte!. Je sais bien qu*un bonheur, aussi grand que celui que vous m'aviez donné jusqu'ici m devait pas durer toujours !.. Les anges seraient jaloux des hommes,, si des joies dignes du Paradis pouvaient se prolonger en ce monde ! . . Mais, du haut d'un bonheur semblable à mon bonheur passé, tomber brusquement dans les supplices que j'endure, c'en est trop, Henry!., c'en est plus que mon pauvre cœur et ma pauvre têle n'en peuvent supporter sans faiblir et sans se briser... Je sens que je me meurs, mon ami, et si je vous parle ainsi que je viens de le faire, c'est que je n'ai pas voulu mourir sans apprendre au moins pourquoi vous m'avez condamnée !..
Berthe s'interrompit. — Elle semblait attendre ce que son mari allait lui répondre. — Ce dernier comprit qu'à tout prix il fallait s'efforcer de dissiper les soupçons jaloux de sa femme, qui ne pouvaient encore être devenus des certitudes. — Il s'efforça de reprendre un peu d'assurance et il s'écria :
— Ma chère Berthe, ma femme bien-aimée, c'est à mon tour de vous demander : — Que vous ai-je donc fait, d'où viennent cette tristesse et ce désespoir, et pourquoi me parlez-vous ainsi ?, .
Le regard que la jeune femme lança sur son mari en entendant ces mots, était empreint d'uu dédain mal dis* simulé.
— Vous ne savez pas ce que je veux dire ?.. — fit-elle sinQy[>lement.
— Non, je ne le sais pas.
— Bien vrai?
— Je vous le jure!..
Berlhe haussa les épaules. — Puis eUe reprit d*une voix lente et grave et en froissant convulsivement sur sa poitrine ia lettre anonyme qu'elle avait reçu la veille au soir :
— Où donc éliez-vous cette nuit?,.
A cette question si nette et si directe, Henry chancela comme un homme qui vient d'être frappé par une balle en plein cœur.
Du pardon.
Cependant, au bout d'une seconde, monsieur de Croï se remit de ce choc inattendu et il répondit avec autant d'assurance qu'il lui fut possible d'en donner à sa parole et à son visage :
— Où j'étais?.. — pardieu ! j'étais au club — en train de perdre mon argent au wisth...
A tout prendre, la chose pouvait être vraie. — Berthe n'avait aucune preuve du contraire. — La lettre anonyme envoyée par René, n'était, on s'en souvient, nullement explicite, — elle affirmait à Berthe qu'Heni7 ne rentrerait pas, — rien de plus. — La jeune femme attacha sur son mari un regard profond et investigateur. — Ce regard suffit pour lui démontrer clairement qu'Henry venait de la tromper et qu'il la trompait encore. — En effet l'assurance de monsieur de Croï était jouée — sa pâleur et le tremblement de sa voix la démentaient surabondamment. — Et puis Berthe avait confiance dans celte sorte de seconde vue mystérieuse dont presque toutes les femmes se sentent douées et qui révëient.à
.,...., Sloogle
366 LES VIVEUIlJ» OE PAHIS.
leur instinct jaloux les iraliisons les niieux cachées. — Il lui semblait, — et peut-être ne se trompait-elle point — qu*elle n*aurait p;!s tant souffert si Tabsence prolongée de son mari s*était basée sur une cause innocente. — Et puis» enfin, Henry ne put soutenir la fixité de son regard. — Il baissa les yeux, et les doutes de Berthe devinrent aussitôt des certitudes. — Elle haussa de nouveau les épaules, car le mépris pour le mensonge se joignait chez elle au courroux pour la trahison.
— Henry — fit-elle après un instant de silence — je ne veux plus vous interroger... cela vous épargnera du moins la honte de mentir... d'ailleurs, à quoi bon cher- Ciber à vous justifier? ma résolution est prise, irrévoeabiement prise... vos paroles n*y changeraient rien... écoutez donc patiemment, car, selon toute apparence, c'est la dernière fois que vous m'entendrez...
— Berthe L. s'écria Henry avec un profond effroi — que dites- vous !.. — que voulez-vous dire?..
— Je dis — répondit la jeune femme — je dis <fiie je suis lasse de souffrir !.. je dis qu'une mort prompte vaut mieux qu'une lente agonie!., je dis que vous m'arez ofiensée dans tout ce qu'il y avait en moi de plus saint et de plus pur, dans nriou amour et daiu» ma fiertél.. — eatre nous tout est fini désormais !.. je reprends un cœur dont vous ne voulez plus I je retourne auprès de mon père et je vais demander à Dieu de m'accorder l'oubli, — en attendant, — ce qui je crois ne tardera guère — qu*il me fasse la suprême grâce de m' appeler à lui !..
— Berlhe!.. — murmiva Henry avec une fiévreuse exallaMoni — Berthe, vous ue ferez pas cela !..
— Je le ferai, — rendit la jeune fominc.
IE$ VIVEURS DE PARIS. Wï
— Vous me quitterez, moi qui vous aime?..
— Je vous quitterai, vous qui m'abandonnez.
— Vous retournez auprès de votre père?..
— Lui, du moins, ne changera jamais.
— Berthe!.. ce n'est pas sérieux ce que vous me dites, n'est-ce pas?..
— Rien n'est plus sérieux, je vous le jure !..
— Croyez-vous donc que j'y consentirai?
— Qu'importe que vous y consentiez, puisque moi je le veux ! . .
— Je suis votre mari et j'ai des droits sacrés !. .
— Ces droits, vous les avez abdiqués vous-même et vous n'en userez pas !..
— J'en userai, Berthe, si vous m'y contraignez...
— Ainsi, vous me retiendrez de force ?..
— De force s'il le faut I
— Nous verrons!..
— Oui, — répéta Henry — nous verrons !..
Bertbe regarda la pendule.
— Il est sept heures du matin — reprit-elle avec un sang-froid terrible — je vous préviens qu'à neuf heures je serai partie. — Et, sans paraître s'occuper davantage de Henry, elle se leva, elle alla à une armoire qu'elle ouvrit et elle en tira du linge à son usage qu'elle parut se disposer à arranger en paquets. — Alors l'effroi et le désespoir de monsieur de Croï arrivèrent jusqu'au délire et il y eut entre ces jeunes époux que Dieu avait crées pour s'aimer et pour être heureux l'un par l'autre et que l'influence fatale d'un mauvais génie séparait, — il y eut , disons-nous, une de ces scènes lamentables qui sont plus fréquentes dans la vie réelle qu'on ne
pourrait le supposer. — Henry se jeta aux genoux de Bcrthe — il pleura, — il murmura des supplications passionnées, entrecoupées de sanglots — il fit bon marché de sa dignité d'homme, il se traîna, comme un esclave qui demande grâce, aux genoux de la jeune femme.
— Berthe se montra d'abord inflexible. — Ainsi que nous l'avons entendue le dire à son mari, elle avait été doublement blessée par lui, dans son amour et dans sa fierté, — et ces blessures-là sont celles qu'une femme n'oublie point et ne pardonne guère. — Cependant Berthe faiblissait peu à peu. — Henry répétait toujours qu'il était innocent. — Et d'ailleurs, même en le su]>posaiit aussi coupable qu'il l'était en réalité, on ne pouvait accuser son repentir de n'être point sincère et sa douleur et ses larmes plaidaient éloquemment pour lui — Berthe comprit qu'elle allait céder tout-à-fait. — Mais elle résolut, tout en cédant, de tirer de sa défaite le parti d'une victoire.
— Henry, — dit-elle après un long silence, — vous souvenez-vous de ce qui s'est passé entre nous il y a quelques jours?.. — vous souvenez-vous de mes pressentiments funestes, réalisés trop vite, hélas!.. — vous souvenez-yous que c'était moi qui suppliais alors et qui vous demandais à genoux de nous éloigner de Paris?..
— vous souvenez-vous, enfin, de quelle façon hautaine et brutale vous avez repoussé mon ardente et humble prière?..
— Oui. .. — balbutia monsieur de Croï — je me souviens de tout cela...
— Eh bien! — poursuivit Berthe — s'il est vrai que vous m'aimez encore. — s'il est vrai, comme vous
le dites, que vous préfériez la mort à une séparation devenue nécessaire — je consens à vous croire et à vous pardonner... mais, cette fois, j'exige une preuve...
— Laquelle voulez-vous ?.. — s*écria vivement Henry — parlez, chère Berthe, parlez!..
— Je veux obtenir de vous ce que vous me refusiez alors... —je veux quitter Paris, — je veux retournera Groï...
— Vous voulez partir?.. — répéta Henry.
— Oui, — et celte fois, je vous le répète, ce n'est plus une prière que je vous adresse, c'est un ordre que je vous donne. — Libre à vous de ne point obéir, mais alors, vous le savez, c'est un éternel adieu que nous allons nous dire. . .
— Pourquoi, — murmura monsieur de Groï, — pourquoi cette nouvelle menace, quand vous allez audevant du plus cher de mes vœux?., quand vous me proposez ce que moi-même j'allais vous offrir ?..
— Ainsi, — demanda vivement la jeune femme, ne pouvant presque ajouter foi au témoignage de ses sens, tant elle était surprise et ravie de la prompte soumission de Henry, — ainsi, vous consentez?..
— Oui, certes!., et de grand cœur!..
— Nous quitterons Paris?..
— Pour toujours, si cela vous plaît
— Et, quand partirons-nous ?
— Demain si vous le désirez. . aujourd'hui s'il se peut. . .
— IMon Dieu!. . — s'écria la jeune femme avec l'élan d'une joie si vive et si passionnée que des larmes de reconnaissance et d'amour vinrent mouiller les yeux de Henry, — mon Dieu!., ainsi, c'est vrai !.. — il estdonc
370 ms VIVBDRS DE PARIS.
encore bon ! . — il m'aime donc encore !.. — merci, mon Dieu !.. merci!.. — Et, à son tour, elle se mit à pleurer. — Mais c'étaient de bonnes et douces larmes qui soulageaient son pauvre cœur tant gonflé et tant torturé. — Henry lui tendit les bras. — Elle s'y précipita et elle appuya sa belle et noble tête contre la poitrine palpitante de son mari. — Au bout d'un instant ce dernier releva le doux visage de Berthe, et, le voyant baigné de pleurs, il essuya ces-pleurs avec ses lèvres repentantes, en disant d'une voix aussi tendre et aussi sincère qu'aux premiers jours de leur union :
— Oh! ces larmes!., ces précieuses larmes !.. je le jure par mon honneur et par mon amour, ce seront les dernières que j'aurai fait couler et je veux les larir à force de bonheur!..
Berthe ne répondit que par un regard et par un sourire. — Mais dans le sourire, il y avait un pardon complet. — Et le regard, laissant lire jusqu'au fond d'une âme immaculée, renfermait un serment d'éternelle tendresse.
Le bon génie de ces pauvres époux semblait, comme on le voit, reprendre le dessus et sortir victorieux de la lutte engagée. -^ L'étoile sinistre de René et de Camélia pâlissait. — Henry avait tout oublié, même sa faute, même ses remords. — Quel nouvel ouragan se préparait donc encore dans le ciel redevenu pur? — Quel piège du démon menaçait de nouveau le bonheur reconquis de Berthe et de Henry? — Hélas ! .. nous ne le saurons que trop tôt.