LES TIVLUKS OE PARIS. SH
Naturellement cette, petite moue passa inaperçue aux yeux de ce dernier, et d'ailleurs, s'il l'avait remarquée, il était pourvu d'une dose de vanité qui l'eût empêché sans aucun doute d'en comprendre le sens.
— Je réclame des détails, — dit la pécheresse.
— A quel sujet? — demanda René.
— Au sujet des roueries diplomatiques qu'il t'a fallu déployer, sans aucun doute, pour décider le comte à venir souper chez ta maîtresse... — Je tiens à admirer avec connaissance de cause.
— Soit, — fit René en se rengorgeant, — je vais te dire ce qui s'est passé entre nous, et ce sera court car les affaires difficiles sont celles que je traite le plus rondement.
Camélia prit une pose attentive.
— J'écoute, — dit-elle.
dbyGol^le
Une lettre anonyme.
Nous ne suivrons point René à travers les méandres de son récit à Camélia, récit qui fut long, quoi qu'il en ait dit à Tavance. Nous nous contenterons de donner l'analyse des faits qu'il lui raconta, ou plutôt de la conversation qu'il lui détailla d'une façon minutieuse.
Le matin de ce même jour, Henry se trouvant seul avec René avait repris sou thème de moraliseur, et c'est à l'endroit des femmes qu'il s'était efforcé de ramener son jeuue ami à des sentiments honnêtes et à une conduite régulière. Il lui avait prouvé, ou tout Au moins il avait entrepris de lui démontrer parv mille argumepts tous plus sérieux les uns que les autres, que, bien loin de trouver le bonheur dans des liaisons coupables et indignes de lui, il n'y pouvait pas même trouver le plaisir. Et son éloquence s'était longuement donné carrière sur le compte de ces pécheresses, créatures flétries et banales, passant de main en main, -« sans amour oommfl
sans pudeur, — prostituant leurs lèvres à tous les baisers et n'offrant d'autres séductions que celles du vice le plus éhonté. Ici, René avait interrompu Henry en lui disant :
— Mon cher comte, pardonnez-moi de vous arrêter, mais vous parlez des femmes, c'est-à-dire des femmes galantes, comme un aveugle des couleurs... — Vous en parlez d'après les autres, ou plutôt d'après l'idée complètement fausse que vous vous en êtes faite en les voyant de loin, à travers la lorgnette de votre austère moralité. .. — Ces pauvres ûUes, auxquelles vous jetez la pierre et que vous écrasez sous le fardeau de vos anathèmes, vous ne les connaissez pas...
— Ni ne veux les connaître I. . — s'était écrié Henry. .— Vous avez raison sans doute à v^otre point de vœ,
et je vous approuve, mais au iiK)ins, al^ors, n'ayez point la prétention de les juger.. . — Elles ont du bon, je vous aasare, beamcoup plu» que vous ne le pensez. — Au milieu de leurs déaordres, que je ne prétends pas justifier, elles conservent souvent le plus excellent eceur, et presque toujours elles^ réunissent les séduetions de l'esprit à celtes de la jeunesse et de la beauté...
— A vous entendre, Qion eber ami, ees pauvres filles, — commfe vous dites, — seraient des créatures aocompliesl..
— Accomplies, non, — mais charmantes et dignes d'être aimées.
— Vous vous faites là, mou pauvre René, l'avocat d'une bien mauvaise cause.
— Je ne fais que la défendre de mon nûeux QWtre vos pi4v«BliQBS ii^iistes. . .
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'^ Ohl injustes I..
— Oui sans dottte, puisque vous eondamnez au hasard et sans eonaattre les pièces du procès.
— Je ne suis que Tinterprète de la raison et de la vérité...
— Vous êtes celui de l'intolérance et de Terreur. .. — et je puis vous le prouver...
— Je serais curieux, je Tavoue, de voir comment vous vous y prendriez ...
— Rien n'est plus facile. — Je vous donnerai les moyens déjuger avec connaissance de cause, et, comme j'ai la confiance la plus absolue en la droiture de votre esprit et la rectitude de vos appréciations, je vous promets, après cette expérience faite, de suivre vos conseils et de renoncer pour toujours à ces liaisons que vous trouvez coupables, si votre opinion ne s'est point modifiée...
— Ce qui veut dire?. .
— Ce qui veut dire que ce soir je vous mène avec moi souper chez une charmante personne qui se nomme Camélia, et à laquelle je m'intéresse vivement. .
En entendant ces mots, Henry avait fait un brusque haut-le-corps.
— Ah I par exemple, non ! — s'était-il écrié.
— Pourquoi donc?..
— Aller chez une femme de cette sorte !..
— Qui vous en empêcherait?..
— Les convenances !..
— Qu'ont-elles à voir là-dedans, s'il vous platt?..
— Songez-donc que je suis marié...
-*- Qu'importe votre mariage?.. — avait répondu René en riant. •- Soyez tranquille, mon cher ami, Ga-
3SI , LBS TIVBURS DB PARIS.
mélia professera pour vos mœurs farouches le plus profond respect. — Votre vertu n'a rien à craindi'e...
— Ce n*est pas là ce qae je veux dire ; mais si madame de Groi savait que je me suis laissé ainsi entraîner...
— Ehl qui diable voulez-vous qui le lui apprenne?... Et d'ailleurs je ne vois pas trop quel mal elle y pourrait trouver?.. — Il n'est point question d'une orgie : — il s'agit tout simplement d'un souper que je vous offre, souper auquel ma maîtresse assistera... par hasard... — Vous ne pouvez pas refuser, ma conversion en dépend peut-être...
L'entretien se continua sur ce ton pendant près d'une heure. Enfin Henry finit par céder, — et, — non sans beaucoup d'hésitation et un peu de remords, — il promit d'accompagner René le soir même.
Nous avons déjà vu le jeune homthe venir annoncer à Camélia cette grande nouvelle. Le gain de la partie dont Bertbe était l'enjeu, semblait assuré désormais à M. de Savenay et à la pécheresse son alliée.
René, en quittant Camélia, se dirigea vers la place du Carrousel. Les alentours du Musée, — complètement dégagés depuis le printemps de la présente année 185â, — étaient, à cette époque, obstrués par une foule de hideuses baraques et d'abominables constructions en bois. Là s'exerçaient des commerces et des industries de toute nature. Certaines échoppes servaient au débit d'une étrange mixture, composée d'eau, d'alcool et de
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teinture de bois de cami>6che) qui se. vendait, sous le nom fallacieux de vin, aux commissionnaires et aux portefaix. — Des liqueurs inouïes et de la bière frelatée complétaient Tapprovisionnement de ces cabarets borgnes.
Tout à côté s'étalaient des bouquins dépareillés, parmi lesquels furetaient incessamment des bibliophiles en habit gras, rêvant la découverte de quelque Ehévir égaré en mauvaise compagnie. Un peu plus loin, des gravures quasi obscènes se balançaient au vent, retenues à de longues ficelles par de petits morceaux de bois fabriqués pour cet usage. Puis venaient les marchands d'oiseauxi dont les vastes cages, peuplées d'hôtes bariolés au plumage multicolore, étaient une véritable ruche de cris confus et de discordantes harmonies. Puis les magasins de bric-à-brac, encombrés de vieux tableaux troués et poudreux, — de vieilles armes en piteux états, — d'antiques meubles détraqués, — de curiosités fort peu curieuses. Et enfin, à gauche et presque en face ile la porte du Musée, se voyait la baraque d'un écrivain public.
Au-dessus de la porte de cette baraque se lisaient en gros caractères ces mots :