‹ Les viveurs de Paris (volume 3)Chapitre 3 sur 14 · CLUB DES HIRONDELLES · texte numérisé non relu

CLUB DES HIRONDELLES

Et, plus bas, se voyaient ces mots, tracés à la main, d'une jolie écriture fine et menue :

Aujourd'hui, i" septembre 1849, le club tiefidra sa

quatrième assemblée dans le lieu ordinaire de ses séances, rue Neuve-Saint-Georges, 14. — On se réunira à minuit. — Le présent billet servira de lettre d'introduction. — Des questions très-graves seront mises à l'ordre du jour, — Exactitude et discrétion.

— Eh ! bien — dit Blondine, — tu vois, vilain incrédule!...

— Je vois qu'il y a un club, — mais qu'est-ce que ce club?.

La jeune femme prit un air mystérieux.

— J'ai juré le secret, — dit-elle.

Et elle ajouta d'un ton héroïque :

— Plutôt mourir que de le trahir!..*

— Ne peux-tu, du moins, nous faire assister à une des séances?

— Il y a peine de mort contre tout profane du sexe masculin qui aurait entendu un seul mot de nos délibérations!..

— Ahl ça, mais c'est donc un tribunal secret?... c'est donc une assemblée de francs-juges?..

Au lieu de répondre, Blondine demanda :

— Est-ce que ta voiture est en bas?

— Oui, — dit René.

— Eh! bien, je te la prends pour aller rue Neuve- Saint-Georges et je te la renvoie dans cinq minutes.. .

Et, sans attendre que son amant eût fait un signe d'adhésion, la jeuncfîlle disparut.

— Décidément, mon cher comte, — s'écria René qui

îi LES ViVBURS Dfi PARIS.

avait repris sa bonne humeur en voyant qu'il n'était point mystifié, — il était ^rit là-haut que ce soir nous souperions sans femmes ! . . .

— Le Club des Hirondelles l'a voulu ainsi!... — répondit Maxime avec une gravité comique.

Vne Séance orageuse.

Le 1" septembre 1849, à minuit, les fenêtres du premier étage de la maison située rue Neuve-Saint^ Georges et pot*tant le n® 14 étaient éclairées d'une façon somptueuse et inusitée, et, derrière les rideaux, on voyait passer et repasser des ombres légères.

En même temps, et presque à ebaque minute, des calèches et des petits coupés s'arrêtaient devani la porte, et de ces voitures descendaient des femmes richement parées qui semblaient toutes jeunes et jolies.

A en juger par ces arrivées successives, la réunion devak être nombreuse, mais exclusivement féminine, car aucun cavalier n'accompagnait ces dames.

Nos lecteurs savent déjà que, ce soir-là, le Club des Birondelles tenait sa quatiième séance.

Le coupé de monsieur de Savenay vint à sou tour

déposer sur le seuil de la maison la jolie clubistc qui devait à ses cheveux doux et cendrés le charmant surnom de Blondine.

Nous allons, s'il vous plaît, la suivre.

L'escalier était large et un tapis de moquette recouvrait à demi ses marches bien cirées

Blondine les escalada lestement et elle arriva au premier étage.

Là, au lieu de sonner, ainsi que. semblait l'y inviter une torsade de soie à gros gland, elle frappa contre la porte trois petits coups, espacés d'une façon régulière et presque maçonni^ie.

La porte s'ouvrit aussitôt, et Blondme entra.

Il n'y avait dans l'antichambre qu'une camériste accorte, à l'œil vif, à la taille fine et ronde et à la tournure fringante.

Blondine lui sourit sans s'arrêter et passa dans le salon

Ce salon très-vaste (il avait quatre fenêtres sur la rue) et très-riche (autant qu'on en pouvait juger par le lustre qui semblait magnifique et par les somptuosités de la garniture de cheminée), était complètement démeublé.

Dix rangées de longues banquettes, recouvertes en velours cramoisi, avaient remplacé les divans et les chauffeuses.

Tout au fond, et faisant face aux banquettes, se trouvait un bureau assez large, derrière lequel trônaient trois sièges encore vides.

Des papiers épars, — une écritoire de Boule, — un verre d'eau en cristal de roche sur un plateau en vermeil, et enfin une petite sonnette d'argent, chargeaient ce bureau.

An moment de l'arrivée de Blondine, un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles, ou, mieux encore, au murmure confus qu'on entend depuis les galeries supérieures de la Bourse, résonnait dans ce salon.

Soixante femmes, les une assises, les autres debout, groupées à droite et à gauche, adossées à la cheminée, à demi-étendues sur les banquettes, parlaient et gesticulaient à la fois.

C'était un charmant péle-mêle de poses et d'allures dififérentes, de couleurs variées, d'exclamations confuses, mais qui n'avafeiit rien de discordant, car toutes ces voix qui se croisaietfte^ se répondaient étaient fraîches et • biçn timbrées..

Certes, les marchands d'esclaves blanches, de Tunis et du Caire, — aux beaux temps où florissaient les harems des sultans de Constantinople et les sérails des deys d'Alger, — ne rêvèrent jamais un plus délicieux assemblage de gracieux visages et de formes charmantes.

Parmi les dubistes de la rue Neuve-Saint-Georges, ■ Mahomet eût recruté l'élite des houris de son Paradis.

Et quelles toilettes I...

Que de châles des Indes!., que de crêpes de Chine!..

Que de fleurs!., que de dentelles!., que de bijoux!., que de parfums ! . .

Que ces étofifes étaient belles et que ces robes allaient bien!..

Là se trouvaient toutes ces galantes héroïnes que nous avons déjà présentées à nos lecteurs r Albine, Aurélie, Eugénie et Camille.

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Et, avec elles, bien d'autres sirènes aux yeux de velours et au cœur de caillou.

Enfin, la haute bohème des filles du plaisir, — l'aristocratie de tout ce qui, à Paris, vit du théâtre et de l'amour.

Blondine fut bien accueillie par ses sœurs en galanteterie.

On lui fit sur sa toilette et sur sa beauté quelquesuns de ces compliments aigre-doux dont les femmes sont si prodigues entre elles.

Elle les rendit en même monnaie et elle échangea force sourires faux et force câlineries menteuses, car les pécheresses se trouvant sans cesse en rivalité d'amour ou d'amour-propre sur un terrain brûlant, sont naturellement ennemies intimes.

Tout ceci dura à peu près un quart-d'heure.

Puis une jeune femme, dont nous ne tarderons guère à nous occuper d'une façon toute spéciale, attacha au corsage de sa robe gris-perle un ruban de soie rose et argent, alla s'asseoir derrière le bureau sur le siège du milieu et agita la petite sonnette.

Ce signal, au lieu de commander le silence, provoqua tout d'abord dans le salon une agitation extraordinaire, et ce fut, pendant quelques minutes, un inconcevable tohu-bohu.

La dame au ruban rose et argent agita de nouveau sa clochette, mais plus fortement et avec plus de persistance que la première fois.

En même temps, elle fit signe qu'elle voulait parler.

Une sorte de calme s'établit.

La jeune femme en profita pour dire d'une voix har-

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monieuse, extrêmement douce et cependant sonore :

— La séance va commencer. — J'invite ces dames à vouloir bien reprendre les places qu'elles occupent habituellement, et surtout à se renfermer dans un strict silence...

— Oui!— oui! — oui!..

— A nos places!.. — à nos places?.. — répondirent avec un merveilleux accord toutes les personnes présentes.

Puis la confusiQn recommença, et ce fut ^e nouveau un bruyant chassé-croisé de robes blanches et roses, — vertes et' bleues, — grises et noires, — d'écharpes, de châles, de mantelets.

Mais enfin Tordre naquit au milieu de cette confusion, et, les clubistcs se trouvant assises, le salon reesembla à une vaste corbeille de fleurs.

Une jeune femme, faisant fonction de secrétaire, était venue prendre place à gauche de la dame au ruban, rose et argent. ' -

Cette dernière agita pour la troisième fois sa sonnette, et dit :

r- La séance est ouverte !

Nous allons mettre sous les yeux de aos lecteurs les principaux incidents de cette séance mémorable, et, pour pour cda faire, nous croyons devoir adopter la forme usitée dans le Moniteur et dans les autres journaux, alors qu'il leur était permis de rendre compte des débats des Assemblées nationales et législatives.

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