UN GRAND NOMBRE DE VOIX
Oui!., oui!.. ouiJ..
cabiMlia, prenoiit les ordres du jour et les autres papiers placés sur le bureau, les déchirant avec fureur et en répandant les fragments autour d'elle.
Eh bien! alors, c'est fini!., je vous abandonnai..
LES VITEURS DE PARtS. 40
débrouillez-vous si vous pouvez !.. vous êtes toutes des grues (1)1..
Ces derniers mots provoquent un tumulte épouvantable. — Les cluhistes abandonnent leurs banquettes et se précipitent vers le bureau avec des cris de colère et des gestes menaçants, — Camélia tient tête d Vorage. — Elle donne un coup de poing dans sa capote de crêpe liane, faisant ainsi le geste de se cou^irir, elle agite sa sonnette et elle s'écrie : -- la séance est levée 1 — Une inexprimable confusion règne encore pendant quelques instants dans le salon^ puis le calme se rétablit^ le rire succède à la colère et les clubistes se dispersent.
(4) le moi grue, de 1848 à 1852, a été, parmi les femmes de théâtre et celles de la bohème galante un terme de profond mépris et une impardonnable insolence.
Camélia.
Le lendemain de la séanee mémorable que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs et vers les deux heures de Taprës-midi, voici ce qui se passait dans un très-joli appartement situé au secoud étage d'une des plus belles maisons de la rue de Provence.
Dans une chambre à coucher rendue bien sombre par les contrevents fermés et par les rideaux abaissés devant les fenêtres, une jeune femme dormait encore.
Son sommeil avait été agité, ainsi qu*en faisaient foi l'excessif désordre des draps et des couvertures et Tattilude contournée du corps, qui ressemblait par son attitude à la plus gracieusement maniérée des statuettes de Pradier.
Au moment où le marteau de la pendule frappa deux fois de suite sur le timbre, la dormeuse fit un léger mouvement.
D'abord elle étendit les bras d*une façon molle et nonchalante.
Elle se souleva à demi en s'appuyant sur son coude blanc et rose, accentué d'une mignonne fossette.
Ses paupières s'entr'ouvrirent languissamment.
Ses lèvfes de corail se disjoignirent pour un bâillement léger.
AFors un petit chien de la Havane, pas beaucoup plus gros que le poing et qui sommeillait sur le pied du lit, se mit à gambader autour de sa maîtresse, à déchirer à belles dents les dentelles de sa chemise et à aboyer le plus fort qu'il put.
Ce mouvement et ce bruit achevèrent d'éveiller la jeune femme.
Elle alongea sa main vers le cordon de sonnette placé entre les rideaux de son lit et elle l'agita.
La camériste, qui sans doute s'attendait à cet appel, na tarda guère à se, montrer.
Elle ouvrit la porte et elle dit, du ton mielleux d'une soubrette qui sait vivre :
— Madame a sonné?
— Oui.
— Madame a besoin de quelque chose?..
— Quelle heure est-il^?
— DeuXî heures.
— Est-on venu me demander ce malin?...
— Non, madame, personne.
— Je vais me lever.
— Alors, il faut donner du jour à madame?..
•-^ Oui.
La soubrette se hâta de tirer les rideaux et d'écarter les contrevents, et le soleil, entrant à flots dans la chambre à coucher, mit en relief la fraîche et. merveil-
LBS YIVBCR» DB PARIS. 53
leuse beauté de la jeune femme qui, demi-nue sur son lit, jouait avec son petit chien.
Celtejeuue femme était Ganiélia.
Nous avonsrdéjà dit qu'elle était charmante*
Nous avons déjà dit que les bandeaux de ses cheveux n<»rs faisaient ad<mirahiemeni ressortir le bianchetrp mate et transparente de sa peau.
M%ûs Tespace noas a manqué pour tracer- d'eMe unportrait devenu nécessaire, car Camélia sera Tune des^ héroïnes de ce livre.
Ce portrait ne demande d'ailleurs que quelques lignes' pour être complet.
On. accuse souvent les peintres et les- romanciers- de faire naître, sous leurs pinceaux ou sous leurs plumes, d'idéales^ figures, filles de leur imagination et que la réalité désavoue.
Tous ceux qui ont connu Camélia — et ceux-là sont nombreux — pourront rendre justice à la fidélité de notre copie, et ne manqueront point de le faire.
La jeune femme, nous le répétons, sans autre vêtement qu'une chemise entr'ouverte qui tombait à moitié de ses épaules et s'enroulait autour de ses reins, laissant ses jambes complètement à découvert, avait pris, à son insu, une pose charmante d'afféterie et de grâce mlgnarde.
Sa main droite agaçait le chien de la Havane, de cou-leur café au lait et portant un collier de ruban cramoisi.
Son pied gauche, blanc comme du marbre de Carrare, pendait hors du lit, tandis que^n autre jambe était à demi-engagée sous son corps penché en avant:
Ses^ch4>veux noirs et soyeux, d'une longueur et d'une
Si LES VIVEURS DE PARIS.
abondance incroyables, s'étaient dénoués pendant la nuit et roulaient en grosses nattes sur sa gorge ferme et ronde dont elles doublaient l'éclat par le contraste de leur teintetsombre avec l'éclatante blancheur de la peau.
Enfin le corps de Camélia, pour tout dire en peu de mots, ressemblait parfaitement à celui de la belle madame Ke)ler quand, assise sur le dos d'une panthère mouchetée, elle reproduisait la figure de V Ariane de Canova, ce marbre divin digne du ciseau de Phydias.
Une tête dont les traits d'une régularité parfaite n'avaient cependant rien de classique ni de monotone, couronnait cet ensemble merveilleux.
Le visage de Camélia était tout à la fois aristocratique et provoquant, chaste et voluptueux.
Ce qui veut dire qu'il changeait d'expression avec une facilité prestigieuse.
Camélia aurait été sans aucun doute une actrice de premier ordre et d'un mérite hors ligne.
Elle pouvait passer, à son gré et tour-à-tour, pour une grisette jolie et gyacieuse, — pour une belle et hautaine duchesse — pour une vierge timide, — pour une courtisane ardente:
Son front était haut et l'intelligence se lisait dans ses lignes hardies et développées.
Ses yeux, très-grands, d'une forme orientale et d'un noir de velours, tantôt lançaient de vives étincelles, tantôt se voilaient d'un nuage dé mélancolie rêveuse.
Comme le visage, ils savaient exprimer tous les sentiments, refléter toutes Ife passions.
Comme le visage, ils avaient appris à mentir.
Seulement, dans la colère, ils offraient l'indice d'une
incroyable énerçie et révélaient des instincts haineux et vindicatifs et des passions d'une violence indomptable.
La bouche avait des sourires à damner un saint et de petites moues coquettes de Teffet le plus séduisant.
Telle était Camélia.
Elle avait vingt-deux ans, — la beauté d'un ange et en même temps, — nous en avons grand peur, — le méchant esprit d'un démon.
— Mariette. — dit-elle à sa femme de chambre en repoussant le petit chien qui venait de lui mordre légèrement un doigt, — habillez-moi vite et soyez adroite, car, Je vous en préviens, je suis de très-mauvaise humeur ce matin.
Cet avertissement, donné de cette façon, fit sourire la jeune camériste.
Cependant elle se hâta d'obéir aux ordres de sa maîtresse.
Elle chaussa do bas de soie d'un gris pâle ses jambes fines et polies.
Elle mit à ses petits pieds de charmantes pantoufles de velours vert, constellées d'or et entourées d'une ruche de ruban rose.
Elle plaça sur ses épaules un peignoir de mousseline blanche, serré négligemment à la taille, et Camélia, ainsi vêtue et rejetant en arrière les belles nattes de ses cheveux noirs, s'en alla se regarder dans une glace afin de s'assurer qu'elle était, ce matin-là, aussi jolie que la veille au soir
Sans doute cet examen fut satisfaisant, car la jeune femme appuya deux de ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser à la gracieuse reproduction de son image.
Mais, presque aussitôt, ses sourcils^ se francèpmt, — un éelaip passai dàti» ses y€ux, — nue expression* d« mécontentement presque farouche vint as6oml>d« son front et eHes'étoigna de la giace.
Elle alla s'asseoir devant une pelftte' lable d«'boiè de rose^ sur laquelle se trouvait uit: éeritoifse enr viaux laque et' tout ce quMl fiaut pour écrire (comme on.dii en.st^le* de scénarios de vaudevilles).
Elte ppi4) deux feuilles< de papier; et, sur lacune d'elles, eUe griffonna quelques li^es.
Elle mit ses billots sous envdloppe , — traça: le» adresses, — cacheta' les enveloppes et. les remit à. Mariette en lui disant :
— ^ Faitesi porter cela, tout de suite, et qa'oft se dépêche, — je suis très-pressée ! . .
-- Je^ vais eaavoy^i' le portier... — fît: la. femme de chambre.
— Envoyez qui. vous voudrez, seulement, qu'on, ne perde pas une minute...
Mariette sortit.
Camélia. se laissa tombei^ tomber dan» une causeuse, — ferma les yeux et sembla s'endormir da nouveau. Mtiis cette apparence était mensongère.
Camélia ne dormait point; Elle réfléobis^t.
Au bout d'une demi-heure, à peu près, Manetta rentra.
— Eh bieol — lui demanda la jeune femme.
— Le concierge est revenu, — répondit.Manette.
LES ¥i^tt(iiu lie PÀftis. 57
— A-t-il trouvé ces dames?
— Oui, madame.
— ûu'x)nt-elles dit?
— Elles ont dit qu'elles seraient ici dans un instant.
— C'est bien.
Presque en même temps on sonna à kt porte de Tapjiartement.
Mariette courut ouvrir.
C'étaient les visiteuses qu'attendait Camélia et que la soubrette introduisit aussitôt dans la chambre à coucher de sa maltresse.
— Bonjour, chères I . . -7 leur dit la jeune femme^ en les embrassant l'une après l'autre avec une aparence de grande tendresse et d'affectueuse cordialité, — comme c'est gentil et gracieux à vous de ne vous être point fait attendre.
— Je me levais au moment où j'ai reçu ton*foillet...
— répondit une des nouvelles venues.
— Et moi aussi... — ajouta l'autre.
— Alors, v^Mis n'avez pas déjeuné t
— Ma foi, flon.
— Eh bien, ai moi non plusl.. — tXMnme ça se trouve!., nous allons d^euiier ensemble et, tout en mangeant, nous causerons...
Camélia sonna.
Mariette parut.
— Mon en£ant, — - lui dit sa maîtresse, — faites-nous donner à déjeuner... — la moindre des choses, un pâté de foies gras, un poulet froid et du vin de Champagne. . .
— On servira dans cette diambre, nous serons plus à notre aise.*.
La soubrette s'iuelina et sortit.
Cinq minutes après, un guéridon recouvert d'une nappe blanche comme la neige se dressait auprès de Tune des fenêtres.
Sur ce guéridon s'étalaient d'une façon provocante le pâté et le poulet commandés par Camélia.
Tout à côté, et dans un large vase de plaqué rempli d'eau glacée, rafraîchissaient quatre bouteilles de vin de Bouzy.
— A table, mesdames!.. — s'écria Camélia.
Puis elle ajouta en s' adressant à Mariette :.
— Je n'y suis pour personne...
— Mais, madame, — hasarda la soubrette, — si Monsieur venait.;.
— Eh bien?..
— Qjie faudrait-il lui répondre?..
— Que je suis sortie, ou que je dors, à votre choix.
— Mais, s'il insistait pour entrer?..
— Oh! alors, — répondit Camélia avec un geste impérieux, — comme il ne me conviendrait nullement de gai'der à mon service une femme de chambre qui lie sait pas congédier les importuns, je vous mettrais à la porte de chez moi au moment précis où Monsieur franchirait le seuil de cette pièce...
— Dans ce cas, — dit la camériste en hochant la tête, — je ferai comme ce général de Napoléon dont parle toujours mon oncle l'invalide... — Je répondrai à Monsieur :
« — La garde meurt et ne se rend pas I . . »'
— Petite sotte L. — s'écria Camélia eu riant, — vous défigurez le mot de Cambronnel.. Ce n'est que dans les
LES VMEURS DE PÀIUS. 59
pièces du Cirque qu'on lui fait dire la platitude que vous venez de répéter...
— Bah!.. — interrogea l'une des compagnes delà pécheresse, peu ferrée, probablement, sur les éludes historiqueis, — est-ce qu'il s'est rendu, ce général Cambronne?..
— NonpasI..
— Alors, qu'a-t-il dit?
— Il a dit uu mot charmant, mais qui n'est point en bonne odeur auprès des faiseurs de phrases et des gen» délicats...
— Ènflu, répète-le, ce mot...
— Vous le voulez?
— Oui.
Camélia prononça sans faire la petite bouche le mot célèbre que nous n'osons point écrire ici
Puis, tout en riant à qui mieux mieux, les trois femmes s'attablèrent.
Eftther eC Sydonle.
Quelques mots, avant toute chose, à propoi des deux amies de Camélia. L'une s'appelait Sydonie, — l'autre se nommait Es-
ther.
Sydonie avait vingt ans, et ne paraissait point en avoir plus de quinze ou seize.
Elle était petite et mignonne comme une jolie enfant qui est en train de devenir une belle jeune fille.
Sa taille, svelte et mcrve Ueusement bien prise, ptchait par une trop grande finesse et par l'absence presque absolue de ces formes arrondies qui constituent la beauté voluptueuse d'un corsage féminin.
Elle ne semblait pas encore mûre pour l'amour, mais, au gré de certains appétits un peu blasés, elle devait avoir tout l'attrait provoquant d'un fruit vert.
Son visage, à peine coloré, était d'une coupe aristocratique et offrait une expression virginale qui pouvait tromper les plus habiles connaisseurs.
Ses yeux bleus, de cette couleur charmante des bluets qui poussent dans les champs et des myosotis qui croissent sur le bord des ruisseaux, se voilaient à demi sous des paupières frangées de longs cils.
Quant à sa chevelure, longue et soyeuse, elle était de cette nuance dorée que les peintres attribuent volontiers aux cheveux de Vénus et à ceux de Gérés, et ses amants pouvaient répéter, avec le charmant Fortunio du Chandelier :
Nous allons chanter à la ronde
Si vous voulez, Que je Tadore et qu'elle est blonde
Comme les blés.
Sous cette apparence juvénile et candide, Sydonie cachait une rouerie précoce et une perversité diabolique d'autant plus dangereuses qu'il était impossible de se mé- Çer de cette gracieuse enfant, et qu'on devait tomber avec une folle confiance dans tous les pièges qu'elle jugerait à propos de tendre à ses courtisans.
Pour Sydonie, la vie n'avait qu'un but, — l'argent et toutes les jouissan';es qu'il peut procurer.
Elle comptait de nombreux amants, mais son cœur n'avait jamais battu.
Elle ne croyait point à l'amour 'et elle le niait, comm<î un aveugle nie la lumière.
Ainsi que nous avons entendu Blondine le dire de Camélia, à la séance du Club des Hirondelles^ Sydonie avait une pièce de c.nt sous à la place du cœur.
Esther, la troisième pécheresse, était juive, ainsi que l'indiquait son nom.
Elle offrait, dans sa beauté vigottreuse et luxuriante, un admirable type de ces filles hébraïques chez lesquelles le sang des peuples de TOrient s'est conservé dans toute sa pureté traditionnelle.
On eût dit Tune de ces femmes aux traits de reines et au port de déesses qui se trouvent, vêtues de brocart et couronnées de perles, dans les tableaux de Paul Véronèse.
Peut-être Esther descendait-elle en ligne directe de Tuniou illicite du grand roi Sâlomon et de Tillustre Reinb DE Sâbà.
Toujours est-il que le diadème étoile de pierres précieuses et le manteau de velours constellé d'arabesques d'or, eussent mieux convenu à sa tête impériale et à sa taille majestueuse que les chapeaux de crêpe et les robes de soie, qui semblaient en flagrant délit d'anachronisme avec sa beauté d'un autre temps.
Esther était grande et admirablement faite, et la noblesse de sa démarche n'en excluait point la grâce.
Ses yeux arabes, très-grands, fendus en amande à la manière orientale et un peu relevés du côté des tempes, avaient une expression tantôt languissante et rêveuse, tantôt ardente et chargée de promesses d'amour.
Alors, à travers ses longs cils de velours, une flamme humide semblait jaillir de ses prunelles, d'un vert sombre et changeant comme celui de la mer.
Son nez était fin et droit, et les lèvres de sa bouche, petite et sensuelle, étaient rouges et épanouies comme la fleur du grenadier.
Les cheveux d'Esther, fins et brillants et d'un noir d'ébène à reflets bleuâtres, encadraient ses joues dans
de petites nattes disposées d'une façon bizarre, etentremêlées de grains de corail.
Cette coiffure mettait admirablement en relief la pâleur mate et dorée du teint de la jeune femme.
La taille d'Esther, très-développée au corsage et aux épaules, s'amincissait au-dessus des hanches dont l'ampleur était encore un des symptômes de la race asiatique.
Une duchesse eût envié sa main frêle et blanche, aux doigts efâlés, aux oncles roses et luisants.
Son pied eût chaussé la pantoufle de Cendrillon.
Voilà pour le physique.
Quant au moral, n'avons-nous pas tout dit en disant qu'Esther était juive.
Il nous semble que se simple mot est plus explicite que des phrases* nombreuses et que des pages entières.
Chacun sait quelle place occupent aujourd'hui les filles de race hébraïque parmi les héroïnes du théâtre et de la galanterie.
Personne n'ignore qu'elles ressuscitent le type à peu près disparu du juif oiseau de proie, pour lequel toute pâture était bonne.
Avides et rapaces comme ces fils de jacob qui vendirent JOSEPH leur frère, elles poussent jusqu'au plus suprême degré du cynisme le génie de la spéculation.
Calculatrices éhontées, autant que ces vendeurs que Jésus chassa du Temple de Jérusalem, elles font du sanctuaire artistique un échoppe pour leur commerce.
Leurs métiers sont nombi^ux, et tous leur rapportent beaucoup.
Elles deviennent promptement riches et elles sont honorées en conséquence.
tkS VtYEtlRS D6 t»AfttS. 6f^
Elles marchcut la tète haute, — - elles traitent d'égal à égal avec toutes les puissance de la littérature, de la politique et de Tagiotage.
Moins heureuse que ces élues de sa caste dont nous venons de parler, Esther n'était point riche.
Et, certes, il eût été bien injuste de lui reprocher cette médiocrité qui n'était pas même Taure a mediocp.i- TAS du poète Horatius, car depuis dix ans (Esther en avait alors vingt-cinq), la pauvre fille n'avait rien négligé pour arriver à la' fortune.
Mais toujours, au moment où elle croyait avoir saisi par un païf de son manteau la déesse capricieuse, le manteau s'était déchiré et la déesse avait repris sa course tournoyante.
Bref, comme on dit vulgairement, Esther a'avait point eu de chance.
Fille d*une marchande de vieux habits de la rotonde du Temple, la belle juive avait quitté le toit maternel à quinze ans pour aller partager la bonne et la mauvaise fortune d'un jeune artiste du théâtre peu royal et nullement subventionné des Folies-Dramatiques.
L'artiste avait douze cents francs d'appointements.
Esther était coquette, — elle rêvait les robes de soie, les bottines de la bonne faiseuse, les gants frais et les manteaux de velours.
Elle comprit que la misère ne fait pas le bonheur (axiome philosophique qui u'esl contesté que par les Barbemuche^ les Rodolphe, les Marcel, les CoUUie et
66 LES V1VEVR8 DK PAftiS.
ies Schaunard^ et, après six mois de la vie bohémienne des mansardes du boulevart du Temple, Esther, comme Eve sa grand-mère , ouvrit Toreillc aux paroles tentatrices d'un nouveau serpent.
Ce serpent était un auteur dramatique, fournisseur breveté du tliâtre des Folies.
Il avait eu l'occasion de remarquer plusieurs fois Esther au bras de son premier amant, et il avait été .ébloui de sa beauté.
Le vaudevilliste fit à la jeune fille des propositions séduisantes.
Il ne lui offrit pas d'or — (ce vil métal que M. Scribe traite de chimère, — dans ses opéras), — il ne lui offrit pas d'or, — disons-nous, — par cette raison bien simple qu'il préférait garder pour lui-même le peu qu'il en avait gagné à la sueur de sa plume et à la pointe de ses couplets.
Il lui promit simplement de la faire débuter aux Variétés, et il fit scintiller devant ses yeux le séduisant mirage des avantages de toutes sortes qui, pour elle, résulteraient de ce début.
On comprend ce que nous voulons flire, et quel rôle jouait le vaudevilliste.
Toujours est-il qu'Esther accepta la proposition.
Trois mois après, elle jouait un rôle de quatorze lignes sur la scène du théâtre des Panaromas.
• La pièce était détestable ; — elle tomba lourdement.
Les quatorze lignes d'Esther n'avaient pas le sens commun, et d'ailleurs la jeune fille les débita avec une complète inexpérience et avec une terreur si grande qu'elle dégénérait en gaucherie.
LES VIVEURS DB PAUlS. 67
Sa beauté ne trouva point grâce devant le public, — elle fut slfflée à outrance, et Toccasioa de prendre sa revanche lui manqua. — Voici pourquoi :
Une des actrices du même théâtre était la sultane favorite du directeur alors régnant.
Cette actrice, d'un talent nul, d'une jeunesse douteuse et d'une beauté contestable, s'était sentie jalouse d'Estber dès le premier moment.
Elle entreprit de persuader à son amant qjie la maladresse de la jeune fille avait décidé du malencontreux sort de la pièce.
Elle en vint à bout, et Esther fut congédiée avec une impolitesse presque brutale.
La juive ne se découragea pas.
Elle avait foi en sa beauté et en sou étoile.
Le but reculait devant elle, mais il ne s'agissait que de le poursuivre.
— Elle alla frapper à la porte du Vaudeville.
Elle fut accueillie pour figurer dans ces rôles muets que toute femme peut remphr à merveille, pourvu qu'elle soit jolie, — pourvu, du moins, qu'elle le paraisse.
C'était bien peu de chose, mais enfin cela valait mieux que rien.
On n'entendrait pas Esther, mais on la verrait, et il y a toujours, aux stalles d'orchefftre de tous les théâtres de genre, quelques-uns de ces agents de change protecteurs des beaux -arts, qui se plaisent à répéter avec
Béranger :
Voir.
C'est avoir!.
et qui se font volontiers les Jupiters de toutes les Danaès.
Déception!...
Au milieu de son entourage de maigres figurantes aux épaules noueuses et aux bras rouges, Esther, la belle, la charmante Esther, passa inaperçue et dédaignée.
Les plus laides d'entre ses rivales trouvèrent des posiiiom superbes, comme disent ces dames dans leur idiome naïf et impudent.
Seule, entre toutes, Esther n'obtint pas un regard!...
— Est-ce croyable?... — vont s'écrier ceux de nos lecteurs qui se prétendent fins connaisseurs en fait de beauté, et se croient aussi habiles dans leur genre que ces vieux amateurs de tableaux, dont le regard subtil découvre un Raphaël sous une triple couche de poussière.
— Nous ne savons pas si c'est croyable, — répondrons-nous, — mais nous affirmons que cela est vrai.
Et le fait bizarre que nous venons de constater, nous l'avons vu se reproduire sous nos yeux, non pas une fois, mais dix fois!...
D'où nous sommes ten<é de conclure que le vice aime la laideur; — ce qui, —par parenthèse, — serait logique, et consolant pour la vertu.
Traité d'alliance.
De guerre lasse, Esllier renonça au lliéâlre qui, nonseulemenl ue lui donnait pas l'opulence, mais encore la laissait manquer de pain.
Elle fut obligée pour vivre de se jeter dans les sentiers arides de la galanterie banale et elle y végéta pendant quelques années, toujours poursuivie par celte fatalité implacable qui semblait avoir pris à lâche de rattacher aux échelons les plus bas du l'échelle sociale.
Ces désillusions successives furent terribles pour la pécheresse éplorée.
L'horrible vie qu'elle menait lui semblait odieuse et insoutenable, — non point par vertu, mais par lassitude et par dégoût. '
Plus d'une fois elle eut envie d'en finir.
Plus d'une fois elle rentra dans son taudis, apportant dans son panier un boisseau de charbon qu'elle destiaait à son suicide.
ÎO LES VIVEURS DE PAÏUS.
Mais le courage lui manqua toujours pour accomplir cet acte suprême.
Au moment de poser un pied sur le seuil de la mort, elle se reprenait à aimer la vie.
Le réchaud flambloyant changeait de destination, et, an lieu de prêter sa collaboration au dénouement d'une élégie, il concourait activement à la confection de pommes de terre frites.
Un jour, enfin, l'étoile si longtemps voilée d'Esther, parut se décider à briller dans le ciel éclairci.
Le caprice amoureux d'un étranger vieux et riche tira la jeune femme de la fange infecte dans laquelle elle croupissait.
Ce qui veuj dire qu'Esther prit place un peu plus haut sur le fumier social des femmes qui vivent de l'amour.
De FILLE qu'elle était, elle devint femme entretenue.
Entre ces deux positions il n'y a pas de différence, selon nous, mais le monde en étabht une, — celle qui existe entre les fiacres et les coupés de louage.
On prend les uns à l'heure et les autres au mois.
Toujours est-il que,' pour Esther, sa nouvelle position fut la réalisation d'une partie de ses rêves d'autrefois et lui sembla d'abord le bonheur le plus absolu.
Mais, peu à peu, ce bonheur lui parut mesquin et insuffisant ; — elle avait le nécessaire, elle voulut le superflu. — elle s'efforça de l'acquérir, — on devine par quels moyens, — et elle perdit tout. .
Sa vie, jusqu'au moment où nous la retrouvons, res-r sembla à celles de toutes ses compagnes qui ne parviennent point à prendre la corde dans le grand steeple-chase de la galanterie.
lËS VIVEURS DE PARlÂ. 7<
Son existeuce tut bohémienne et aventureuse.
Par moments elle gaspilla follement beaucoup d*or, et quelquefois elle termina sans dîner une journée qu'elle avait commencée sans déjeuner.
. Et qu*on n'aille point croire qu'elle était insouciante et légère comme le sont d'habitude les vierges folles des romans, des vaudevilles et des chansons.
Non pasi...
Elle supportait sans philosophie et avec une profonde amertume les revers de sa destinée.
Elle entrait dans des transports de rage en songeant à ce qu'elle appelait l'injustice du sort et elle montrait le poing au hasard.
Plus que jamais, du reste, Esther conservait le dévorant désir d'étreindre la fortune, et elle était fille à ne reculer devant rien pour arriver à ce résultat.
Ses déceptions perpétuelles, ses désirs toujours déçus, ses espoirs toujours trompés, s'étaient changés en poison dans son cœur qu'ils avaient corrompu profondément et rempli d'une haine jalouse et d'une insatiable soif de vengeance à l'endroit de tout ce qui jouissait d'un semblant de bonheur.
L'admirable beauté d'Ësther était alors arrivée à son apogée, et Camélia qui avait de grands projets auxquels nous ne tarderons guère à être initiés, et qui d'ailleurs lisait à livre ouvert dans l'âme de la juive, comprit toute la valeur d'une pareille alliée, calcula de quel secours puissant elle lui pouvait être et s'efforça de capter son amitié et sa confiance, ce qui, soit dit en passant, n'était pas bien difficile.
A l'heure qu'il est, nos lecteurs connaissent aussi
•7^ f.Es Viveurs ttÉ t»Aftti.
bien que nous Sydonie et Esther ; — la position de Camélia est la seule dont une certaine obscurité enveloppe encore pour eux les détails.
Camélia elle-même, par ses actes et par ses paroles, se chargera d'éclairer cette obscurité.
Nous avons laissé les trois jeunes femmes attablées en face d*un poulet froid, d'un pâté de foies gras et de plusieurs bouteilles de vin de Champagne.
Le déjeuner commença et la conversation s'établit aussitôt.
— Mes enfants, — dit Camélia, tout en décoiffant do son casque d'argent un flacon de ce vin que la Bohême littéraire appelle du coco épileptique, — si je vous ai écrit tout-à-l'heure, ce n'était point uniquement pour vous inviter à déjeuner...
— Je m'en doutais, répondit Sydonie.
— Moi aussi, — répondit Esther.
— Il s'agit, — poursuivit Camélia, — il s'agit de choses fort graves et qui nous intéressent toutes les trois au plus haut point. — Donc, mes chères enfants :
Prôtez-moi l'une et l'autre une oreille attentive!...
comme disait feu la reine Athalie, dans la tragédie de ce nom que j'ai eu l'agrément de jouer quatre fois, pour la distribution des prix, au couvent...
— Tiens !.. — interrompit Esther, — tu as donc été au couvent, toi?
— Probablement, — répondit Camélia.
LBS YITECRif DE PARIS. 73
— (î*est peut-être pour cela que tu mets Torthogragraphe en écrivant?
— Je le crois, — dit la jeune femme avec un sourire.
— Mais, — poursuivit Eslher, — qui donc t'y avait mise, en pension?
— Mon père.
— Tu avais donc un père?..
— Selon toute apparence.
— Ah çal mais, il était donc riche, ton père?.. Celait donc un homme comme il faut?..
— Ma bonne amie! — s'écria Camélia avec impatience, — j'ai dit tout-à-l'heure que nous avions à parler de choses qui nous intéressaient toutes les trois, — or, mes affaires de famille n'intéressent que moi, — donc ce n'est point d'elles qu'il s'agit...
— C'est juste, — fit Esther, — je me tais. . — donnemoi encore une tranche de ce pâté, — il est délicieux. .
— Excellent moyen de te fermer la bouche, — répondit Camélia en riant.
Elle remplit l'assiette de sa belle convive et elle reprit :
— Vous éliez au club hier soir?
— Oui,— répondirent unanimement les deux femmes
— Vous avez tout vu?
— Oui.
— Tout entendu?
— Tout.
— Eh bien? que pensez-vous de la séance de celte nuit?..
Sydonieet Esther gardèrent le silence, mais, en même temps Tune que l'autre et avec un ensemble parfait,
74 ^ LES VIVEOUS DE PAKIS.
elles haussèrent' les épaules et firent nn geste de dédain parfaitement significatif.
— Ah! vous avez bien raison!.. — poursuivit Camélia, — notre manière de voir est la même ! — Tout ce qui s'est passé ne mérite que le méf)ris, et celui que j'éprouve est si grand qu'il a tué jusqu'à ma colère !..
Ainsi disait la jeune femme. — Mais la nuance pourpre qui s'étendait sur son front et sur ses joues, et l'involontaire émotion qui faisait trembler sa voix, s'accordaient mal avec la force d'âme dont elle se larguait et donnaient à ses paroles un démenti formel.
— Du reste, j'aurais dû m'y attendre, — poursuivit Camélia avec animation , — les inventeurs , les réformateurs, les bienfaiteurs de l'humanité, n'ont jamais été compris par leurs contemporains... — On s'est moqué d'eux jusqu'au jour où on leur a élevé des autels, — trop heureux encore quand on ne les lapidait pas!.. — Toute religion nouvelle doit compter des martyrs avant d'avoii* des prosélytes!..
— Espérons qu'aucune de nous trois n'ira jusqu'au martyre!.. — interrompit Syd^nie en riant.
— J'avais rêvé l'émancipation de notre«exe , ou du moins de cette portion de notre sexe que nous représentons, —continua la jeune femme avec une vivacité et une chaleur toujours croissantes, — je voulais assurer à tout jamais notre indépendance en faisant de ces brigands d'hommes nos domestiques très-soumis!.. C'était un rêve peut-être, mais il était bien beau!., ou plutôt non, ce n'était point un rêve, car il se réalisera, pour vous qui m'écoutez et pour moi qui vous parle.. . et cela prochainement.. .
LES VlYEURS DE PARIS. 75
— Hein? tu dis?.. — s'écria Sydonie.
— Je dis, —poursuivit Camélia, — je ^ qu'après tout, c'est un bonheur que j'aie vu cette nuit s'écrouler mes beaux plans et mes vastes projets, sous les quolibets et les moqueries stupides de toutes ces péronnelles!.. Mieux vaut conserver son trésor que de le partager comme une sotie avec des gens qui ne savent seulement pas comprendre la valeur de ce qu'on leur offre !. .
— C'est bien vrail . . — répondit Sydonie.
— C'est parfaitement vrai, — appup Esther, qui se faisait volontiers l'écho des phrases prononcées par Sydonie ou par Camélia
Cette dernière continua :
— Cette association que je proposais à ces pauvres folles, — ce traité d'alliance que je voulais leur faire jurer, elles les ont dédaignés comme des enfants malades qui repoussent avec obstination le remède qui peut les sauver, — ehl bien, nous, nous la formerons, cette alliance , — nous le jurerons , ce traité , — nous prendrons pour devise ces mots : — L'union fait la force !. , et nous arriverons, je vous l'affirme, à des résultats dont la grandeur vous étonnera vous-mêmes...
— Camélia, — dit Sydonie, — peut-être tes rêveries n'ont-elles pas le sens commun, — peut-être les vraies folles ne sont-elles point les femmes qui ont ri hier de tes paroles, mais celles qui les écoutent religieusement aujourd'hui, — mais moi, j'ai confiance en toi !.. —je ne sais quoi me crie que tu as raison — un instinct secret m'avertit que tu réussiras dans ce que tu veux entreprendre... — désormais je m'abandonne à toi, — je n'aurai plus d'autre, volonté que la tienne, — fais de ma
personne et de mon esprit ce que tu voudras, — ordonne, j'obéirai, — désormais je t'appartiens ..
— Merci, —"l'épondit simplement Camélia, — merci, ma chère Sydonie...
Puis elle ajouta en s'adressant à Esther :
— Et toi, que réponds-lu?..
Mais, au lieu de répondre, Esther questionna :
— Me feras-tu riche?.. — demanda-t-elle.
— Oui, — dit Camélia.
— Et, heureuse?..
— Par la même raison, puisque lu seras riche et que la richesse est le bonheur.
— C'est juste, —et cela, c'est positif, n'est-ce pas?..
— On ne peut plus î
— Alors, je suis comme Sydonie, — fais de moi ce que tu voudras.
— Ainsi, — dit Camélia en s'adressant cette fois aux deux femmes, — ainsi, nous sommes bien d'accord?
— Oui.
— Vous agirez sous ma direction et dans l'intérêt commun avec une soumission aveugle et une confiance absolue?..'
— Oui.
— Vous servirez mes désirs, mes amours, mes haines et mes vengeances, comme je servirai les vôtres?,.
— Oui.
— Vous le promettez?..
— Nous le promettons.
— Vous le jurez?
— Nous le jurons.
— Alors, l'alliance est signée!.. Nous sommes unies,
LES VlTBUnS DE PARIS. 77
nous sommes fortes!., le Club des Hirondelles est mort, mais les hirondelles sont vivantes, elles ont des ailes et elles voleront loin ! . .
Puis Camélia, remplissant les vei'res de Sydonie et d'Esther, porta d'une voix éclatante ce toast !..
Aux TROIS hirondelles! .
vu
La belle lettre.
— Quand agirons-nous? — demanda Sydonie.
— Aussitôt que l'occasion se présentera, — répondit ' Camélia.
— Et, si elle tarde?..
— Nous la ferons naître.
— îiou^^ c'est-à-dire toi, n'est-ce pas?
— Évidemment, puisque, jusqu'à nouvel ordre, vous êtes une armée dont je suis le général.. .
— Mon général, — dit Ësther en faisant le salut militaire avec la grâce et la précision d'une Vésuvienne accomplie, — vos soldats vous souhaitent bonne chance et vous seront fidèles!..
— Ah ! — répondit Camélia, -— j'y compte bien I Puis elle ajouta :
— Mais d'abord, et avant toute chose, il s'agit de mms venger...
— Déjà?.. — s'écria Sydonie.
— Oui.
SO LES VIVBCRS Dl PARIS.
— De qui?..
— Tu ne devines pas?..
— Ma foi non.
— Eh bien l de cette, femme qui a parlé hier au soir contre mon projet de loi et qui... — pourquoi ne le dirais-je point?.. — qui a fait rire à mes dépens!..
— Blondine, — murmura Sydonie.
— Tout juste ; — est-ce que tu la connais?
— Oui.
— Beaucoup?
— Non. — Très-peu, au contraire.
— Cependant tu peux me donner quelques renseignements?..
— Des renseignements généraux, sans doute, mais rien de bien particulier. ..
— Cela suffira en attendant mieux, — dit toujours... — où demeure-t-elle ?. .
— Tout près de chez moi, rue de La Bruyère...
— Quelle femme est-ce?
— Oh ! pas grand chose.
— Je m'en doute bien. — Que fait-elle ?..
— Elle s'intitule artiste dramatique.
— A quel titre?..
— Elle appartient à TOpéra.
— Est-ce bien sûr?..
— Parfaitement sûr. — Elle est figurante de la danse...
— Et, payée?..
— Quelque chose comme une douzaine de cents francs par ans, — mais, tu sais, TOpéra, ça pose une femme!..
— Est-elle jolie?..
LES TITBUB8 M PARIS. 84
— Tu la coBnais bien.
— Sans doute, mais je ne l'ai jamais vue qu'aux lumières.
— Eh bien, elle est fort gentille, — elle ne perd point au grand jour, — plutôt même y gagnerait-elle, car elle a le teint blanc et rose...
— Est-elle heureuse?., est-elle riche?..
— Quelquefois, mais rarement. — Elle ne sait pas tirer parti de sa position. . .
— Enfin, dans ce moment?..
— Oh ! dans ce moment, elle fait beaucoup sa tête. . . ^- Pourquoi donc ?
— Parce qu'elle a un amant jeune et riche...
— Qui ça?
— Un petit baron qui s'appelle René de Savenay.
— Je n'en ai jamais entendu parler...
— Ce n'est pas étonnant, — c'est un nouveau débarqué, — il arrive de sa province...
— Alors il doit avoir la tournure galante d'un dadais champêtre et l'air gracieux d'un cierge villageois !..
— C'est ce qui te trompe , il est joli comme une fille, — hardi comme un page de cour et plus élégant à lui tout seul que le jockey-club entier...
— Tu le connais donc, toi Sydonie, pour l'admirer si fort?...
— On me l'a montré l'autre jour au bois, à cheval...
— Il a des chevaux?..
— Et de charmants, je t'assure...
— Il est donc tout- à-fait riche?..
— Eugène m'a assuré qu'il avait plus de quatre-vingt
S>% Ut6 TIVMJIIS Bit FÀAiS.
mille livres de rentes, dont il jouit, ma chère, car il est orphelin.
Camélia frappa du pied avec une colère concentrée.
— Ah i — fit-elle, — il n'y a que de seœblaWes intrigantes pour avoir de ces chances-là !..
— C'est bien vrai, ça! — appuya Esther.
— Et, — poursuivit CaméHa, — ott mademoiselle Blondine a-t-elle rencontré ce phéfiix ?. .
— Chez Albine, — à ce qu'où m'a dit.
— Chez Albine ! .. elle y va donc*/
— Elle n'en bouge pas. — C'est le comte de Bracy qui a arrangé ce mariage de la main gauche eritre Blondine et son ami.
— Ce monsieur de Savenay est donc l'ami da comte de Bracy?
— Son ami intime, — on ne les rencontre guère l'un sans l'autre.
— Aime-t-il Blondine ?
— Ah! par exemple, tu m'en demandes plus que je n'en sais. — Il n'y a guère que lui, et lout au plus elle, qui pourraient répondre à ta question !..
— Lui donne-t-il beaucoup d'argent?..
— C'est assez probable, car elle n'avait pas un sou il y a six semaines, à peine de robes, et elle perchait dans un taudis, et maintenant elle a un joli appartement, des meubles de velours, des toilettes de princesse, et des bracelets jusqu'au coude, comme à une devanture d'orfèvre...
— Tant mieux, — dit froidement Camélia.
— Pourquoi, tant mieux?
— Parce qu'il ne se passera guère de temps avant
LBS VITlimS »B PARIS. 13
que maâemoiselie Blondiiie) abandonnée par son amant, retombe dans la panne d'où elle sort, — et parce qu'avant peu, Tune de nous trois (nous tirerons au sort pour savoir laquelle), s'enrichira du cœur et des dépouilles du baron René de Savenay !..
Ëslhei' écoutait d'uu air d'étonnement manifeste.
Sydonie hochait légèrement la tête en signe d'inerédulité.
— Est-ce que tu ne me crois pas? — demanda Camélia d'un ton piqué.
— Dam I — si grand que soit ton peuvoir, franchement je doute un peu qu'il aille jusque-là I . .
— Que faut-il pour te convaincre î -^ L'évidence.
— Rien que ça?
— Mon Dieu, oui.
— Eh bien! mon enfant, tu seras convaincue... Camélia se leva pour aller prendre un livre qui se
trouvait sur sa table de nuit.
C'était un volume de Monte-Cristo.
Elle revint s'asseoir en apportant ce volume.
— ' Est-ce que tu vas nous faire la lecture? — demanda Esther.
— Non.
— Alors, dans quel but ce livre ?
— Parce que nous allons tirer à la belle lettre.
— Pourquoi faire?
— Pour savoir laquelle de nous trois sera la maîtresse du baron de Savenay...
Sydonie se mit à rire.
— D'abord, moi, — dit-elle, — je te préviens que,
si beau que soit ce jeune homme, je ne me sens nullement disposée à allerme jeter à sa tête si le sort me désigna.. — Je n'en suis pas encore réduite là, Dieu merci I
— Sois tranquille, — répondit Camélia, — si le sort te désigne, ce n'est pas toi qui te jetteras à sa tête, c'est moi qui le jetterai à la tienne.
— Tu te charges de tout?..
— Oui, — cent fois oui!..
— Comme cela, à la bonne heure.
— Et, si c'est moi? — demanda Esther.
— Il est clair comme le jour, ma bonne amie, qu'il en sera de même pour toi que pour Sydonie; — ta question n'a pas le sens commun !..
— Bon, — fit la juive.
— A toi, Sydonie, sois la première à consulter l'oracle. La jeune pécheresse écarta à demi avec son ongle
rose et poli les feuillets fermés du volume.
Camélia l'ouvrit à cet endroit et lut tout haut cette phrase :
« —• Dantès se pencha pour écouter les bruits mystérieux qui venaient jusqu'à lui à travers la muraille de son cachot,.,
— D !.. — s'écria Sydonie, — j'ai un D ! , .
— Et tu as des chances!.. — répondit Camélia.
— A mon tour, — fit Esther.
Camélia lui tendit le volume.
La juive sembla se recueillir et elle tourna les pages avec une gravité superstitieuse qui fit sourire les deux femmes,
LES TiyilIRS DB PARIS. 85
Camélia lut :
€ — Et votis, mon enfant^ voiis que j'ai vu si plein de courage et d'espoir ...
— El.. — murmura la juive d*un ton désappointé et chagrin, — j'ai perdu ! . .
— Ça me fait cet effet-là!.. — s*écria Sydonie.
— Que voulez-vous, je n'ai pas de chance et je n'en aurai jamais !..
— Qui sait? — dit Camélia.
— Je suis née sous une méchante étoile I . .
— Nous combattrons son influence et, si nous n'en pouvons triompher, eh bien ! nous t'en donnerons une autre...
Esther se sentit rassurée par cette promesse. Les nuages de son front se dissipèrent et un sourire vint écarter ses lèvres épanouies.
Camélia poursuivit :
— Il ne reste plus que mbil .. Je vais, comme la Sybille antique, monter sur le trépied sacré et interroger les dieux... — Tiens un peu le livre, je te prie, ma chère Sydonie.
La jeûne femme prit le volume des mains de Camélia
qui l'ouvrit d'un doigt hardi.
Voici par quelle phrase commençait la page :
» — Ainsi se réalisera votre rêve^ — ainsi s'ac--
complira ce que vous avez entrepris,,,
— Ma foil... — s'écria Sydonie, — décidément, le diable est pour toi!..
— Je commence à le croire, — répondit Camélia, — car, dans la réponse de l'oracle, il y a mieux qu'un jeu du hasard, il y a une promesse el une prophétie. —
86 LES VlVfiiJRS M fAMS.
Merci à Monte-Christo! merci à Alexandre Dumas!
— Ainsi, c'est bien décidé? — demanda Sydonie, — tu seras la maîtresse du baron de Savenay?..
— Tiens-le pour certain, ma chère!.-
— Comment feras-tu pour l'enlever à Blondine?..
— Si j'étais fat comme un hon.me, — répliqua Camélia en se regardant dans ia glace qui se trouvait en face d'elle, — je te dirais tout bonnement, que ces yeuxlà s'en chargeront, — mais je suis simple et naïve et je préfère te répondre que je n'en sais rien encore. . .
— A quoi te servirons-nous?..
— Quand mon plan sera fait, je vous le dirai. — Il s'agit d'une grande affaire, voyez-vous, — ' donc il me faut le temps de la réflexion. — Les vaudevilles et les drames que leurs auteurs improyisent trop vite ne vont pas jusqu'au dénouement; — le public les trouve mauvais, il les siffle et il a raison!..
— Mais, — fit Esther, — lu as quelqu'un...
— Sans doute
— Eh bien! qu'en feras-tu?..
— Je l'engagerai à se pourvoir ailleurs, et il comppendra cela, le pauvre garçon, — il n'a que douze mille livres de rentes...
Puis la conversation se continua et le traité d'alliance qui venait d'être juré entre les trois femmes fut arrosé par de si nombreuses libations que vers le soir Sydonie, parfaitement ébriolée, récitait à Camélia qui ne l'écoutait point , l'odyssée sentimentale de ses premières amours, et qu'Esther, se roulant comme une chatte sur le tapis de la chambre à coucher, chantait en hébreu le cantique : Super Flumina BabyloniSy et l'entremêlait
de quelques vers pris çà et là dans la ronde populaire des Reines de Mabille.
Camélia seule, aussi calme et aussi froide que le matin de ce même jour, assistait à cette scène d'orgie sans la voir et en causant avec sa propre pensée .
Et elle se demanda tout bas quels moyens machiavéliques il lui faudrait employer pour arriver à devenir la maîtresse de René de Savenay, — Tamant de Blondine.
vui
Pue fête aa Eaali«iirt Salnl-Hoiioré*
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien quitter avec nous Tatmosphère ambrée de la cbambre à coucher de Camélia pour nous suivre dans un monde d'un ordre tout différent, c'est-à-dire dans les régions aristocratiques du faubourg Saint-Honoré.
Il y avait fête ce soir-là à l'hôtel de la duchesse de Chaumont-Landry, situé à une fort petite distance du palais de l'ÉIysée.
Le duc de Chaumont-Landry, pair de France avant la révolution de 1848, est, comme chacun sait, l'un des plus riches propriétaires de France.
L'hospitalité somptueuse de son château du Beaujolais jouit d'une juste célébrité, et l'on cite les fêtes auxquelles il convie chaque hiver l'élite de la haute société parisienne.
L'hôtel du faubourg Saint-Honoré est une demeure quasi-royale.
do LES VIVEURS DE PARIS.
Une vaste cour précède le principal corps de logis.
Un large perron conduit aux appartements de réception, qui sont situés au rez-de-chaussée et dont les hautes portes vitrées ouvrent sur un jardin magnifique qui s'étend jusqu'aux Champs-Elysées.
Cette année-là, le duc était resté à Paris pendant l'été, contre son habitude, retenu par une assez grave maladie de la duchesse.
Cependant, grâce à la science de toutes les illustrations du corps médical, — grâce aussi, peut-être, au hasard, madame de Chaumont-Landry avait été sauvée, et le duc célébrait par une fête sa complète convalescence.
La villégiature ayant en grande partie dépeuplé les deux nobles faubourgs, la réunion était moins nombreuse qu'on n'aurait pu le supposer.
Et pourtant, les huissiers chargés d'annoncer les arrivants faisaient retentir à la porte des salons un bon nombre de noms historiques.
De plus, on voyait la, en hommes, les ambassadeurs et tout le corps diplomatique, et, en femmes, quelques charmantes Parisiennes et beaucoup d'étrangères de distinction.
Peut-être par cela même qu'il n'y avait pas beaucoup de monde, la fête était plus animée et plus joyeuse que m le sont habituellement ces fastueuses cobues, où l'on ne peut marcher faute d'espace, où l'on ne peut respirer faute d'air, et où les ordres et les plaques des hauts fonctionnaires et des diplomates déchirent les épaules imes des pauvres femmes éplorées.
On dansait dans deux salons.
LES TIVEURS M PARYS. 94
On se promenait dans les jardins, éclairés comme en plein jour grâce à une illumination chinoise de l'effet le plus pittoresque et le plus charmant.
Enfin, une vaste pagode, surmontée de banderolles flottantes et de clochettes qui tremblaient au moindre souffle de brise, avait été disposée sur une pelouse immense
Sous cette tente, qui devait servir de salle à manger, se voyaient les longues tables du souper, Aincelantes d'argenterie, de cristaux et de porcelaine, et sur les- » quelles une profusion de candélabres d'argent, à six ou huit branches, répandaient des clartés éblouissantes.
Le coupé de M. de Bracy s'arrêta devant le perron.
Il en descendit avec René qu'il avait amené.
René, depuis les deux ou trois mois qu'il était à Paris, avait vécu beaucoup chez Albine, chez Blondine, sur le boule vart des Italiens, à l'orchestre du Vaudeville, au bois de Boulogne, au café Anglais et à la Maison- Dorée, dans le mauvais monde, enfin, mais il mettait les pieds pour la première fois, ce soir-là, dans le monde aristocratique.
Hâtons-nous d'ajouter que le jeune homme avait en lui une distinction innée trop réelle pour ne point se trouver bien placé dans cette société qui était la sienne, et qu'en endossant le frac noir et la cravate blanche il s'était débarrassé, sans la moindre peine, de ce laisseraller un peu trop sans gêne que les adolescents d'aujourd'hui prennent dans leurs écuries et dans les boudoirs de leurs maîtresses, et qu'ils conservent volontiers
dans les meilleurs salons, dont les vieux lambins frémissent et s'étonnent à l'aspect de ces gentilshommes débraillés et dégénérés.
Maxime présenta René à la duchesse de Chaumont- Landry, puis il la quitta pour aller s'asseoir à une table de whist.
Disons en passant que M. de Bracy jouait le whist aussi bien 'si ce n'est mieux, que celui qui l'a inventé, et qu'il y gagnait, bon an mal an, une somme ronde de cinq à six cents louis.
René, un peu dépaysé d'abord, se mit à parcourir les salons et à visiter les jardins.
Au détour d'une allée, il se trouva face à face avec trois ou quatre jeunes gens, habitués, comme lui, des soirées d'Albine.
Des4)oignées de main s'échangèrent, la conversation s'engagea, et les arbres pudiques durent rougir des phrases décolletées jusqu'à la cheville que prononcèrent les Viveurs sous leur feuillage illuminé.
Après avoir passé en revue la chronique scandaleuse
des coulisses et des alcôves, les compagnons de René en
'arrivèrent à parler des femmes du monde aristocratique
auxquel ils appartenaient, sinon par leurs habitudes, du
moins par leur naissance.
Et Dieu sait que ces dames ne furent guère plus épargnées dans leurs propos que les pécheresses et les filles de théâtre T]ui, un instant auparavant, avaient défrayé l'entretien.
Chacun des jeunes roués avait à raconter quelque petit mystère vrai ou faux, — quelque anecdote libertine dont il se prétendait le héros.
La langue venimeuse de ces reptiles en gants paille jetait à tort et à travers sa bave médisante et calomnieuse.^
Aucune vertu ?e trouvait grâce devant eux.
Nulle réputation léminine n'était à Tabri de leurs attaques.
S'il fallait les en croire, tous les cœurs avaient battu sous leur main, — leur tetc s'était reposée sur tous les oreillers.
René écoulait ces Lovelaces avec un flegme apparent qui cachait une profonde admiration et une jalousie secrète.
Et il se promettait tout bas d'égaler leurs succès, et d'inscrire comme eux des noms blasonnés'sur sou livre de victoires et cgnquêtes.
Un nouveau venu vint se joindre au groupe des Viveurs.
C'était un garçon de vingt-six ou vingt-huit ans, grand et pâle, et dont les yeux ternes, les traits tirés et les pommettes saillantes, décelaient l'organisation fatiguée par les excès.
Ses cheveux noirs commençaient à s'éclaircir, — le haut de la tête était presque chauve, • — les tempes se dégarnissaient.
Uue barbe brune et touflTue encadrait son visage éminemment aristocratique.
Sa toilette était élégante et de bon goût.
Il se nommait le marquis d'Audival.
— Messieurs, — dit-il, — une nouvelle ..
— Politique? — demanda le jeune comte de Chazelles.
— Ma foi, non.
94 LES VtVElI»^ DE t>AlilS.
— Fi»aueièr«?..
— Pas davantage.
— Artistique?..
— Est-ce que je m'occupe des arts?
— ^Alofs, voyons, quelle est ta nouvelle?., ne nous fais pas languir pendant dix minutes pour une chose insigniGante!..
— Eh bien 1 ma nouvelle, la voici : -r vous allez voir, tout-à-l'heure, la plus jolie femme de Paris.
— Voilà tout?
— N'est-ce pas assez?..
— Mon cher ami, — répondit l'interlocuteur du marquis d'Audival, — il y a dans Paris cinquante ou soixante femmes dl chacune desquelles on dit : — a C'est la plus jolie femme de Paris!.. » — la formule est banale et ne signifie plus rien.*.
— Je la maintiens cependant.
— Tu as tort.
— Non, j'ai raison, et tu en coaviendras toi-même.
— J'en doute.
— Je parie cinquante louis que dans un instant tu seras de mon avis...
— Je tiens le pari, — mais qui sera juge?
— Toi-même. — Je m'en rapporte à ta loyauté.
— Fort bien. *-*- Maintenant, le nom de cette merveille?..
— La comtesse de Croï.
— La comtesse de Croï, — répéta monsieur de Chazelles, — qu'est-ce que c'est que ça?..
-^ C'est la femme du comte de Crôï, pardieu !..
— J'ai bien connu il y a deux ou trois ans un Croï,
mais il était marquis, ce me semble, et, si j'ai l)onne mémoire, il voyage dans TAsie mineure.
— Je parle de la femme de son frère. ..
— D'où sort-il, ce frère?
— De province. — Il habitait un château, je ne sais où, et il voyageait. — Il s'est marié il y a un an.
— Et, pendant cette année-là, il a caché sa femme, à ce qu'il paraît...
— Non, — il était en Italie avec elle.
— Ce qui revient au même. — Mais, comment diable sais-tu tout cela?..
— Par ma sœur, — elle a été au couvent avec mademoiselle Berthe de Lespars, aujourd'hui madame deCroï, et elle me parlait toujours de la beauté de son amie avec de si prodigieux transports d'enthousiasme que je ne pouvais m'empêcher de croire à beaucoup d'exagération. — Elle a reçu une lettre de faire part, à l'époque du mariage, et elle m'en a parlé, par hasard. — Or, toutà l'heure, je me trouvais dans l'un des salons où l'on danse, et j'étais en train de débiter à je ne sais plus qu'elle pécore blonde et langoureuse les plus fades galanteries du monde, quand j'entendis annoncer la comtesse de Croï. — Un instant après je vis ma sœur et une autre jeune femme, qui, sans le moindre respect pour leurs robes qu'elles froissaient impitoyablement, se pressaient dans les bras l'une de l'autre avec des larmes de tendresse et des élans de sensibilité incroyables... — Je me souvins aussitôt que madame de Croï devait èlre mademoiselle de Lespars et quç mademoiselle de Lespars était la chère amie du couvent, et je m'approcha pour juger de ces charmes tant vantés... — Ma sœur
n'avait rien exagéré, — elle était plutôt môme restée* en deçà des limites de la réalité. — Je fus ébloui I jamais je n'avais rien vu, jamais je n*avais rien rêvé de pareil à cette beauté jeune et rayonnante! . . Je compris que l'admiration pouvait changer un honime en statue de sel, comme la curiosité le fit jadis de feue madame Loth. — Je me dis que, sans aucun doute, la comtesse Berthe était la plus jolie femme de Paris et peut-être du moùde, et si lu veux, mon cher Chazelles, doubler notre etijeu, et, de cinquante louis, le porter à cent, lu n'as qu'à parler, je suis ton homme...
— Non, non, — répondit le~cortrite de Chazelfès, — cinquante lôiiis suffisent, car, en face de ton enthousiasme, il est évident que j'ai perdu, — à moins que tu ne sois qu'un s(dy ce que poliment je ne puis guère supposer... — d'ailleurs, ainsi que tu le disais, dans un instant nous allons savoir à quoi nous en tenir... Venezvous, messieurs...
Il se fît un mouvement dans le groupe des Viveiirs, qui s'acheminèrent par le plus court chemin vers les salons de danse laissant par leurs fenêtres s'échapper des nappes de lumière et des'flots d'harmonie.
René suivit ses compagnons.
. Pour la première fois dé sa vie il se sentait rêveur, préoccupé et presque triste.
Il cherchait à se rendre compte de ce qu'il éprouvait, et il ne pouvait en venir à bout.
Rien, dans îa conversation à laquelle il venait d'assister, ne motivait l'étrange situation de son esprit et'de son âme.
Il lé croyait du moins.
Et cependant le trouble de René avait commencé à l'instant précis où on avait parlé devant lui de madame Berthe de Croï, de cette femme si jeune et si belle.
Et, maintenant qu'il allait voir celte comtesse inconnue, son cœur battait bien fort, et il se sentait ému comme si quelque grave événement était au moment de s'accomplir.
La comtesse de Crol.
Lorsque Réné^ en compagnie de messieurs de Ghazelles, d'Audival et des autres Viveurs, pénétra dans les salons du rez-de-chaussée de Thôtel, un orchestre invisible jouait une des plus brillantes valses de Strauss, et des couples jeunes et charmants passaient et repassaient, emportés par un mouvement rapide et circulaire.
Le regard de monsieur d'Audival passa en revue tous ces couples.
— Eh bien? — lui dit le comte de Cbazelles, — estelle-là?
— Non, — répondit le jeune homme.
— Alors, voyons dans Tautre salon.
La comtesse de Groï ne se trouvait pas plus dans ce salon que dans le premier.
— Serait-elle déjà partie?. . — se demanda à lui-même monsieur d'Audival.
— Mais, non, c'est impossible I . . — se répliqua-t-il aussitôt, — tout-à-l'heure elle ne faisait que d'arriver!..
— cherchons encore !.. cherchons mieux... — Ma sœur a disparu en môme temps que la comtesse, — elles doivent être ensemble...
Tout au fond de la pièce dans laquelle se trouvaient en ce moment les jeunes gens, une large porte, formée d'une glace sans tain, donnait accès dans une serre qui servait de boudoir.
Des arbres des tropiques et des plantes rares et précieuses remplissaient cette serre de leurs feuillages larges et brillants et de leurs fleurs aux teintes magiques qui ressemblaient à de grands papillons ou à des oiseaux merveilleux.
Messieurs de Chazelles, d'Audival et de Savenay se séparèrent de leurs amis et entrèrent dans ce petit palais de cristal.
Leur recherche fut couronnée d'un plein succès.
Les deux jeunes femmes se trouvaient en effet dans la serre, assises l'une à côté de l'autre sur un banc rustique, se serrant la main et se livrant, comme de vraies pensionnaires, à une causerie animée et joyeuse, coupée par de frais éclats de rire.
Ce groupe était charmant et digne d'appeler les regards et de fixer les pinceaux d'un grand artiste-
Henriette, la soeur de monsieur d'Audival, mariée depuis quelques mois au vicomte de Luzy, était une jeune femme de dix-neuf ans, brune et colorée, avec des cheveux noirs à reflets brillants et des yeux d'Espagnole.
Son origine méridionale se trahissait dans la sonorité
de sa voix et de son rire, et darvs la désinvolture, hardie de sa taille ronde et souple qu'emprisonnait le corsa^^. juste d'une robe d'étoffe Porapadour, à petites raies couletir de soufre sur un fond blanc.
Sans contredit, madame de Luzy était charmante» mais, à côté de sa compagne,, sa beauté s'annihilait complètement.
La comtesse de Croï réunissait à toutes les séductions féminines la grâce touchante et en quelque sorte imma7 térielle de ces anges aux blanches ailes qui se trouvent dans les tableaux des maîtres de l'école italienne.
Elle était grande, merveilleusement bien faite, et svelte sans maigreur.
Ses longs cheveux, d'un blond cendré pareil à celui de la chevelure si célèbre de la duchesse de Guiche, encadraient sa figure dans leurs boucles épaisses et soyeuses, qui tombaient jusqu'à la naissance de sa gorge.
Au-dessus de cette tête adorable, le regard cherchait involontairement ce nimbe éclatant qui sert de couronne; , aux archanges.
Les pétales du camélia blanc pourraient seules donner une idée de la pâleur exquise et satinée des joues, que . colorait à peine un léger nuage rose.
Les lèvres souriaient.
Les yeux, d'un bleu sombre et profond, exprimaient une candeur immaculée, et pétillaient cependant d'esprit et de gaîté innocente et vive.
Tout ce beau visnge rayonnait.
Ainsi que l'avait dit monsieur de Chazelles, on était, ébloui.
La comtesse de Croï était vêtue d'une robe de crêpe bleu qui ressemblait à un nuage.
On eût dit qu'elle allait s'envoler.
Quoique son mari fût riche, et qu'elle-même lui eût apporté en dot une fortune considérable, il n'y avait pas un seul diamant dans sa toilette.
De simples bracelets de velours noir serraient ses poignets délicats, devant lesquels un sculpteur amoureux de la forme se fût prosterné avec admiration.
— Eh bien ! — demanda à demi-voix monsieur d'Andival au comte de Chazelles, — eh bien I qu'en dis-tu?...
— Ohl j'ai perdu!... — répondit celui-ci avec une vivacité significative, — tu avais cent fois raison ! — Je t'enverrai tes cinquante louis demain malin.
Cependant René regardait toujours la comtesse, ou plutôt il la dévorait des yeux avec un fixité tellement grande que certes, en ce moment, aucune sensation physique, si douloureuse fût-elle, n'aurait réussi à détourner son attention du but sur lequel elle se concentrait.
— Prenons ce sentier circulaire qui fait le tour du massif de lauriers roses, — dit monsieur d'Audival au comte de Chazelles, — nous pourrons ainsi passer à côté de ces dames sans être remarqués par elles, — je suis bien aise de voir de plus près cette beauté invraisemblable.
— Allons, — répondit le comte en souriant. — Mais, mon cher, prends garde à ton cœurl...
— Mon cœur!.. — murmura monsieur d'Audival en frisant nonchalamment sa moustache, — il y a si longtemps que ces dames de l'Opéra et des Variétés s'en sont
partagé les débris, qu'il faudrait, avant d'en pouvoir faire un usage quelconque, courir à la recherche de ces fragments dispersés, — et que le diable m'emporte si je fais jamais cette démarche!...
Les deux jeunes gens s'enfoncèrent dans l'allée qu'avait désignée le marquis.
René les suivit machinalement.
Tous les trois arrivèrent ainsi à quelques pas du banc sur lequel étaient assises madame de Luzy et la comtesse de Croï.
Les deux amies se croyaient bien seules, bien isolées, et causaient à cœur ouvert.
— Ainsi, — disait Henriette, — ainsi, tu es heureuse?... .
— A ce point, — répondait Berthe, — que je me demande parfois, tant mon bonheur eât grand, si ce bonheur n'est pas un rêve et si je ne vais pas m'éveil- 1er...
— Tu aimes ton mari?...
— Qui ne l'aimerait?...
— Est-ce qu'il est bien beau ?. . .
— Je croyais que tu l'avais vu, tout à l'heure, quand nous sommes arrivées ...
— J'aurais pu le voir sans doute, mais, dans ma joie de te retrouver, je n'ai regardé que toi et je répète ma question...
— Tu me demandes s'il est beau ?..,
— Oui.
— Eh bien, je ne peux pas te répondre...
— Pourquoi?
^^ Parce que je ne le sais pas moi-même... — Peut-
être que mon cœur se trompe et que mes yeux se trompent aussi,.. — Tout ce que je sais, c'est que je l'aime, et qu'il n'x a rien au monde qui, seloa moi, lui puisse être comparé ! . . .
' - Oh ! — s'écria Henriette, — quel enthousiasme I..
-r Ce n'est pas de l'enthousiasme, — répliqua Berthe vivement, — c'est de l'adoration, c'est du respect, c'est une tendresse infinie et profonde!.. — Si tu connaissais mon Henri, — si lu savais comme il est noble et bon!.. — Mais tu le connaîtras , tu le jugeras , et tu l'aimeras !...
— Dis-tout de suite que c'est le phénix !...
— Mais, oui vraiment, je le dis, et bien volontiers encore!... — fit Berthe avec un rire frais et doux, — seuleinent, je désire que Ton ne fasse pas sur lui l'expérience du bûcher, parce que, j'en ai peur, il ne renaîtrait . pa9 de sa cendre, et je liens à le conserver !..
— Était-ce un mariage d'inclination que le tien?...
— Non. -- C'était tout bonnement un mariage de . convenance. — Trois mois après ta sortie du couvent, mon père est arrivé pour me chercher; —il m'a emmenée à sa terre de Nolay qui est fort voisine du château de Croï, et, un beau jour, Henri est venu dîner avec nous. — Après son départ, mon père m'a demandé comment je le trouvais. . .
— Qu'as-tu répondu ?
— J'ai répondu que je. ne le trouvais ni bien ni mal, et qu'à vrai dice je n'avais pas fait grande attention à lui...
— Voilà une belle passion qui débutait d'une façon unpeii tiède!...
LBS'yiTEÙRS DE PAftIS. 4 OS
— Mon père me dit alors que monsieur de Croï deviendrait le jour suivant, il m'engagea à le regarder plus que la veille, à causer avec lui, et, enfin, à me former sur son compte une opinion quelconque...
— Ce que tu fis?...
— Ce que, du moins, je tâchai de faire.
— Et quelle fut cette opinion?
— C'est justement la question que me posa mon père le lendemain, et ma réponse fut bien simple. — Monsieur de Croï me paraissait un jeune homme d'une apparence agréable, d'un esprit cultivé, d'une politesse exquise, enfin, je n'en pouvais penser et je n'en pouvais dire que du bien...
€ — De telle sorte, — fit alors mon père, — que tu l'épouserais volontiers?..
j> Je ne m'attendais guère à entendre brusquement parler de mariage.
* Je restai stupéfaite.
Mon père se mit à rire.
» — Allons, — reprit-il, — du courage, mon enfant, un oui ou un non. — Je désire vivement avoir Henri de Croï pour gendre; mais il s'agit de ton bonheur, et je te laisse toute liberté dans ta décision — Seulement, il faut te hâter. — Notre jeune voisin te trouve si charmante et tu as produit sur lui une telle impression, qu'il serait dangereux pour son repos qu'il continuât à venir nous voir, si tu ne veux pas lui donner quelque espérance. — Tu comprends cela, n'est-ce pas?...— Tu es une bonne fille, point coquette, point romanesque et pleine de bon sens. — Tu as toute confiance en moi, tu
406 tES TIVËUKS DE Pkm.
jsais quels sont mes désirs, et rien ne t'empêche de te décider sur-le-champ... .
» L'idée que quelqu'un était amoureux de moi, ainsi que mon père venait de me le dire, me troubla singulièrement.
» Je sentis que je devenais rouge jusqu'au blanc des yeux, — je restai muette, je dus avoir l'air fort sotte.
» Mon père se mit à rire de nouveau,
» Il m'embrassa sur le front, et il ajouta :
» — Je te donne une demi-heure. — Pendant ce temps je vais écrire deux billets, adressés tous les deux à Henri. — Dans l'un, je lui dirai que nous l'attendons demain matin pour déjeuner, — dans l'autre, je lui annoncerai notre départ immédiat pour la Suisse, en ajoutant que ce départ nous privera du plaisir de le revoir avant quelques mois. — Mon piqueur va se tenir prêt à monter à cheval, et, dans une demi-heure, il portera au château de Groï une de ces deux lettres, — celle que tu voudras... *
— Tiens I — s'écria gaîment Henriette, — voilà une idée fort ingénieuse et tout à fait jolie I — Cette façon de te forcer à te prononcer sans délai me plaît plus que je ne saurais le dire!... — Ton père est un homme d'esprit, et je ne serais point étonnée que dans sa jeunesse, sous un pseudonyme quelconque, il ait commis quelques petits romans et un cerlahi nombre de vaudevilles!...
— Je l'en crois capable ! — répondit Berthe en riant aussi. — Toujours est-il qu'au bout de la demi-heure de grâce il revint me trouver, ses deux lettres à la main...
» — Le piqiieur est en selle, — me dit-il. — Ce billet renferme l'invitation, et cet autre le congé... Choisis...
> Je me jetai dans les bras de mon père, et je lui dis tout bas quelques mots indistincts.:.
1 II m'embrassa bien fort , et ce fut l'invitation qui partit.
Un marlaf e 4e convenance.
— Comme c*est frais et gracieux, tout ce que tu me racontes là! — dit Henriette en souriant, — et que J'ai
de bonheur à te voir être ainsi heureuse!... * — Conti-
nue, chère Bertbe... J'écoute...
Madame de Groï reprit : ,
— Je continue d'autant plus volontiers que j'ai presque fini. — Pendant six semaines environ, Henri vint tous les jours au château. —Il y passa en quelque sorte sa vie, car il arrivait de très-bonne heure et il ne repartait qu'à la nuit tombée. — Cette intimité le servit beaucou auprès de moi. — En le voyant de près, en me trouvant à même d'apprécier toutes les qualités de son cœur et de son esprit, je l'aimai, sinon d'amour, au moins d'une affection vive et profonde.
» Henri ne ressemble point à vos jeunes gens de Paris, ma chère !
flO LES YIVEURS DE PARIS
» Il a trente ans, et il n*est, pour ainsi dire, jamais sorti du vieux château de Croï.
» A peine a-t-il fait, de loin en loin, quelques voyages à rétranger et quelques rares apparitions à Paris.
» Il est un peu sauvage, et le monde ne lui platt guère.
» Sa belle intelligence s'est encore développée par un travail assidu, car Tétude était la compagne chérie de sa solitude, et sa science est si profonde que souvent elle me fait éprouver une sorte de respectueuse admiration, mêlée d'un peu de frayeur. — Il me semble parfois qu'un homme qui sait tant est plus qu'un homme...
» Henri, élevé par une mère profondément pieuse qui est morte trop tôt, possède des principes solides qui sont je crois bien rares aujourd'hui. — Il est religieux du fond du cœur, sans ostentation et sans fanatisme.
» Que le dirai-je de plus?... — Il faut que je m'arrête, car Henri, à mes yeux, réunit toutes les qualités, tous les mérites, et, si je voulais te les détailler jusqu'au bout, il n'y aurait pas de raison pour en avoir jamais fini.
» Pendant les six semaines dont je te parlais tout à l'heure, on avait publié les bans.
» Notre mariage fut célébré.
]> Je devins madame de Croï, et chaque jour j'en remercie Dieu autant de fois qu'il y a de perles à ma couronne de comtesse.
« Nous partîmes pour l'Italie oii nous passâmes un an .
* Il y eut dans cette année plhs de bonheur qu'il n'en faudrait pour suffira à l'existence entière de dix autres femmes.
LKs Tivurns db paris.. Itt
» C*est alors, seulement alors, qu'il me (ùi donné de bien connaître mon Henri et de l'apprécier à sa juste valeur..
» C'est alors que mon affection pour lui devint un amour ardent, infini, immortel, qui durera plus que ma vie, car il fait partie de mon âme et ne s'éteindra pas plus qu'elle...
]> A Florence, où nous nous fixâmes pendant quatre mois, nous rencontrâmes quelques Français.
» Ces Français étaient des hommes du monde, — des Parisiens.
» Us étaient élégants et charmants, — disait-on, — enfin, ils avaient beaucoup de succès.
» Auprès d'eux Henri paraissait simple, — tranchons, te mot, — ils l'effaçaient par Jeur aisance et par je ne sais quoi de hardi et de cavalier dans leurs manières.
» Oh! combien je l'en aimais davantage, moi qui savais de quelle hauteur infinie il les dominait par la pensée, par l'esprit, par le cœur !..
» Combien je bénissais la vie presque sauvage,* — la jeunesse studieuse et solitaire de mon Henri ! — Grâce à ses goûts de retraite et d'isolement, il m'apportait une âme immaculée, — une pensée qui n'avait point encore appris à se cacher, — un cœur qui n'avait pas battu...
» Car, — ajouta Berthe en baissant ses grands yeux et en devenant toute rose, — non - seulement Henri m'aime, mais encore il n'a jamais aimé que moi. ..
— Ohl — s'écria Henriette, beaucoup plus Parisienne que son amie et crojaiff difficilement à ces mœurs de l'âge d'or.
— Tu doutes? — demanda Berthe.
Ht LKS yiTEUHS DB PARIS.
— Daml.. un peu.
— Et pourquoi ?
— Parce que ce que tu me dis là est étonnant.
— Mais, — reprit madame de Croï, — il me semble que toi et moi nous n'avons jamais aimé que nos maris...
— Eh bien?
— Eh bien! qui empêche que nos maris n'aient jamais aimés que nous?
Henriette se mit à rire.
— C'est bien différent!.. — répondit-elle.
— En quoi?
— Nous sommes des femmes et ils sont des hommes...
— C'est incontestable, mais qu'est-ce que cela 4)rouve ?. .
— Cela prouve... cela prouve... — Ma foi, ma chère Berthe, tu m'en demandes un peu trop long... Je me comprends mieux que je m'explique. — Toujours est-ii,
— ajouta-t-ellc en riant, — que Je fais amende hono* rable I' — je déclare que j'ai eu tort de douter de ce que tu me disais tout à l'heure, et je déclare que tu as bien réellement épousé le phénix !..
— Raille si tu veux , — répliqua Berthe , — mon bonheur est trop, grand pour être compris, je le sais bien, et je ne m'en étonne point...
— Tu ne m'as pas encore exphqué, — dit Henriette,
— comment il se fait que tu sois à Paris, et si tu dois y rester longtemps ?
— Tout le temps que je voudrai.
— Que veux-tu dire?... *
— Je veux dire que, peu après notre retour à Croï, mon mari m'a demandé quels étaient mes projets
us VITEUaS DB PARTS. 443
pour rayenir. — Je lui ai naturellement répondu que je n'en avais point d'autres que les siens... — Alors, cherchons ensemble, ^ a-t-il repris , — et formons des plans à nous deux.
» — Une femme de voire âge, ma chère Berthe, ne peut et ne doit point passer l'hiver dans un vieux château, au fond d'une province. — Vous êtes belle, vous devez être admirée ; vous êtes jeime, il vous faut votre part de plaisir ; le plaisir, d'ailleurs, a cela de bon qu'il repose du bonheur et qu'il le fait trouver plus doux... — Donc, à moins que cela ne vous déplaise, nous passerons chaque année quatre ou cinq mois d'hiver à Paris.
» Je pensai aussitôt à toi, ma chère Henriette, — à la joie que j'éprouverais en te voyant, et je répondis à mon mari que sa proposition me souriait beaucoup...
» — Nous avons à peu près cinquante mille livres de rentes, — reprit-il ; — avec cette fortune, nous pouvons mener un train de maison convenable. — Si vous le voulez bien, nous irons prochainement à Paris passer quelques jours, afin d'y chercher un appartement et d'y faire les acquisitions indispensables pour l'hiver prochain.
» Je ne demandais pas mieux.
» La semaine suivante, nous nous mtmes en route.
» Nous sommes arrivés depuis hait jours.
» Cette semaine a été employée à visiter des appartements et à courir chez les tapissiers... — Nous avons trouvé ce qu'il nous faut. — Nous demeurerons rue Tronchet. — J'aurai, chaque semaine, un jour de réception, et je compte sur toi...
4U LB3 VIVEURS DK PàfUS.
— Tn as bien raison, — répondit madame de Luzy . — Pour un empire, je ne manquerais pas à une de tes soi* rées. ~ Mais di€-mo , poiirquoi àepxm huit jours n'es-tu pas v nue me voir, ou du moins ne m*as-tu pas écrit un mot pour me prévenir de ton arrivée?..
— Moin Dieu 1 tout bonnera^it parce qu'on ra'a^^ail affimé que tu étais à la campagne...
■— C'«st une excuse...
— Dai reste, mon mari devait passer chez toi dicmaiii pour s'assurer de l'époque de t^ retour...
— Je suis toute revenue, mais qu'il vienne et qu'il t'amène avec lui...
— Oui, certes, nous irons demain, et tu verras conune il est bon et comme j'ai raison de l'aimer!..
René et MM. de Ghazelles et d'Audi val avaient assisté, cachés derrière une touffe de lauriers roses, à toute la conversation que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
— Ma foi! — dit M. de Ghazelles tout bas à l'oreille du marquis d'Audival, — il y a deux choses qui me consolent d'avoir perdu mon pari...
— Quelles sont ces choses? — demanda son interlocuteur.
— La première, c'est d'avoir vu la plus jolie persoime de Paris; — la seconde, c'est de savoir qu'il" existe en ce bas monde une femme qui aime bien réellement son mari (ce que je n'aurais jamais cru). — Tu cosmais mon opinion k l'endroit du mariage, mon ciier
IMS fl^EfJRS DE PARIS. 415
ffiasv^ais, — eh biea! <)u*oa me déterre quelque part une femme pareille à celle-là, et, foi de comte de ChazeUes, je renie mon passé, — je brise avec mes goûts, mes habitudes et mes plaisirs, — je prononce le oui solennel par devant monsieur le maire et monsieur, le curé, 4* un en surplis, l'autre eu écbarpe, — enfin, te serpent fait peau neuve, — le loup se change en agneau, et le Viveur devient bon époux (ît pon père!..
— Amen!.. — murmura M. d*Audîval avec une intonation comique.
— Crois- tu que ce M. de Croï soit digne de son bonheur? — reprit le comte de Chazelles. -
— Je n'en sais rien, mais J'en doute.
— Pourquoi?
-* Eh! tu sais comme moi qu'il est rare que les femmes placent bien leurs affections...
— Cependant, celle-ci. .
— Celle-ci est une fiilé d'Eve, ni plus ni moins que toutes les autres...
— Crois-tu, — poursuivit M. de Chazelles, — que cet amour doive être éternel?..
— Deviens-tu fou?.. — Personne n'ignore que les iéux qui sont les plus ardents sont aussi ceux qui s'éteignent le plus vite... — Crois-moi, la comtesse de Croï ne fera pas exception à la règle générale...
— C'est là ton avis?
— Sans doute, et ce doit être l'e tien si tu veux refléchir... — N'est-ce pas aussi le vôtre, monsieur de Savenay?
René ne répondit point à cette question.
Il regardait madame de Croï à travers une éclaircie
446 LES TITlimS OB PiftIS.
des feuillages acérés des lauriers-roses, et il s'absorbait tout entier dans cette contemplation éperdue.
Ses prunelles flamboyantes témoignaient énergiquement de la violence de ses sensations.
Le marquis d'Audival poussa légèrement le coude de H. de Chazelles, et, lui montrant René, lui dit tout bas :
— Regarde.
— Je vois.
— Qu'en dis-tu?
— Le papillon se brûle à la chandelle.
— Il y laissera ses ailes...
— Qui sait?..
— Quoi I tu supposerais?..
— Je ne. suppose rien, mais j'admets que tout est possible !. . — Ce jeune homme est bien beau, et il y a dans son regard une ardeur qui m'épouvanterait si j'étais le mari. . .
En ce moment, la comtesse de Gro! se souleva à demi sur son siège rustique et poussa un petit cri joyeux.
— Qu'as-tu donc ? — lui demanda Henriette.
— Voici mon mari, — répondit Berthe, — et je vais te le présenter...
Henri.
En ce moment, en effet, un nouveau personnage venait de franchir le seuil de la serre et s'avançait du côté des deux femmes.
C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, offrant dans sa personne et dans ses manières quelque chose de caractéristique et d'inusité qui attirait d'ahord le regard et fixait l'attention.
Les traits de son visage étaient heaux et réguliers et ils exprimaient. une fierté sans morgue, et la froideur prudente d'un homme qui sait ce qu'il vaut et ne veut prodiguer ni son amitié, ni même les apparences de ce sentiment.
Cependant ses grands yeux bleus, remplis de flammes, démentaient cette froideur apparente et permettaient de deviner une âme tendre et poétique, facile à enthousiasmer pour tout ce qui était grand et beau, noble et généreoix.
Des cheveux uoirs, très-épais et naturellement ondulés, couronnaient un front large et rêveur.
Il portait ces cheveux beaucoup plus longs que la mode ne semblait Tautoriser, et sa coiffure rappelait celle qui est attribuée à Raphaël par les portraits contemporains.
Sa barbe était également très-longue et soignée admirablement.
Ses lèvres souriaient sous ses moustaches brunes et laissaient voir une double rangée de dents éblouissantes.
Ce personnage, nos lecteurs le savent déjà, n'était autre que le comte Henry de Groï, le mari de Berthe.
M. de Croï était habillé avec élégance et il portait ses vêtements sans gaucherie, mais point avec l'aisance un peu débraillée des Viveurs.
Il était (hcile de voir que la jacquette de coutil du gentilhomme campagnard et la veste rustique du ehasseuf devaient lui convenir davantage que Thabit de bal, la eravate blanche, et l'étiquette inséparable de ce costume ofôdei.
Somme toute, et pour ceux-là même qui ne faisaient que l'aitrevDir^ M de Groï était bien, et le violent amour de Berthe pour son mari s'expliquait de la façon du monde la pkis simple.
Le comte arriva auprès des jeunes femmes.
A mesure qu'il s'était approché, le cœur de Berthe avait battu plus vite, — ses joues étaient devenues plus roses et elle avait éprouvé cette émotion que doit ressentir une jeune fille à l'aspect de celui qu'elle aime.
Il y eut entre elle et Henri l'échange d*un regard rempli d'une ineffable et profonde tendresse.
Pfiiselle M t^dit kmain-et, le montrant en quelque sorte à He!D)*iette avec un ^ste rempli d'oa doux orgueil et d'une joie surhumaine, elle lui dit :
•-^ HoBfiaari...
Et elle ajouta aussilàt, en désignant sa compagne au comte :
— Henriette d'Audival, aaiourd'hai madame la vicomtesse de Luzy^ — la con^agne de mon enfiamee et ma mdlleure amie. . .
— Madame , — dit M. de Croï en s'inciina&t devant He&riette, avee cette grâce native et cette exquise gakinteHe dont un gentilhomme de k(mne race trouve, en lui-même les traditions, — je suis d'autant plus heureux de vous être présenté aujourd'hui, que je vous connais depuis longtemps. — Bien souvent .ma chère Berthe m*a parlé de vous, et toujours avec une tendresse qui me rendait presque jaloux...
Le comte prononça ces quelques mots d'une voix douce et «onore, d'une Toix qui allait à l'âme et dont la magie était toute puissante.
Tandis qu'il parlait, il y avait dans son regard et éans son sourire des séductions infinies et irrésistibles.
— Berthe a raison, — pensa Henriette, — son mari est plus que beau, et, quand on Ta aimé une fois, on doit l'aimer toujours... — Que ne reste-t-elle au fond de sa province et de son vieux château à garder son bonheur!.. — Qui sait si, à Paris, on ne le lui volera pas?...
Une conversation sans intérêt pour nos lect«irs s'engagea entre M. dp Croï et les deux jeunes femmes. Ensuite Berthe prit le bras d'Henriette.
420 LtS YIVEURS OB PARIS.
Henri offrit le sien à cette dernière, et tous les trois quittèrent la serre pour rentrer dans les salons où Ton dansait.
René et les deux Viveurs restèrent seuls et qmttèrent Tabri protecteur du massif de lauriers roses.
— Comment trouves - lu le mari ?. . . — demanda H. de Chazeiles au marquis d*Audival.
— C'est bien Thomme que sa femme décrivait tout à l'heure à ma sœur, — c'est bien le paysan du Danube, — le savant naïf, — le gentilhomme des forêts... — Il a la raideur et la mine pédante d'un maître d'école de village ; — assez beau garçon, du reste, et, si Paris le forme, il pourra devenir présentable...
— Moi, — dit le comte de Chazeiles, — il ne me déplaît point, et je comprends qu'on l'aime. ..
— Quand on sort du couvent, comme sa femme, oui sans doute, — mais plus tard ?...
— Eh I mon Dieu, lorsque ce proviocial aura vécu trois mois dans le monde et sera notre ami, — car il a une trop jolie femme pour que nous ne devenions pas ses amis, — il perdra sa raideur, — il saura porter un habit et il sera beaucoup mieux que nous...
— Tues modeste!..
— Mon cher, je dis ce que je pense...
— Et vous , René , — demanda M. d'Audival , — quelle est votre opinion sur le comte de Croï ?
— Oh ! — répondit vivement René, — ne me parlez pas de lui, je le déteste de tout mon cœur.
— Bahl.. — s'écria le marquis, —vous le détestez tant que cela!..
— Oui.
LES TIVBOBS OB PÀRM. 424
— Est-ce que vous le connaissiez avant ce soii*?. .
— Pas même de nom, — répliqua H. de Savenay.
— Mais alors que vous a-t-il donc fait, et pourquoi le détestez-vous ?
René se tut.
M. de Chazelles se mit à rire et répondit pour lui :
— Pardieu, il lui a fait qu*il est le mari de sa femme. .. René devint rouge jusqu'aux oreilles.
— Pourquoi diable devenez-vous donc écarlate, mon cher?.. — demanda le marquis. —Vous êtes amoureux, — où est le mal?.. — Nous qui vous parlons, nous l'avons bien été jadis, quand nous étions très- jeunes... — C'est une maladie qui vous passera... — L'amour ressemble à la rougeole, il faut l'avoir, mais on ne l'a qu'une seule fois... et c'est presque toujours sur les enfants que cela tombe...
René ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher des paroles à moitié sympathiques, à moitié railleuses du Viveur.
Ce dernier poursuivit :
— D'ailleurs la spontanéité de votre flamme nais^ santé (comme on disait du temps de nos grand'mères) prouve que votre cœur se connaît en beauté, et qu'il n'attendait pour battre qu'une occasion digne de lui. . . — La comtesse de Croï mérite sans aucun doute un chevalier de votre valeur, et voici notre ami Chazelles qui, tout blasé qu'il soit, n'est point fort éloigné de devenir votre rival et de se mettre sur les rangs pour vous disputer la palme du triomphe, autrement dit les mystères galants de Cythèie... (toujours dans le style de nos aïeules aimables...)
IS3 LSft ▼lYllIRi DB niRU.
— Mais, —- balbatia Réiié, — je vous assure que vous vous trompez et que je suis tout à fait indifflérefit à rendfoit de madame de Croï...
M. d* Audi val lui ferma la bouche.
— A quoi bon nier l'évidence ? — s'écria-t-il gaîment ; — tout vous a trahi, vos regards, — votre silence, — vos distractions , — votre trouble , — voire rougeur I... Bailleurs, s'il y a quelqu'un que vous ne deviez point chercher à tromper à ce sujet, c'est moi...
René le regarda d'un air étonné.
M. d'Audival poursuivit :
— Vous ne me comprenez point, je le vois. — C'est pourtant bien simple. — Ne puis -je pas devenir pour vous le plus^uHe de tous les alliés, ne puis-je pas vous ouvrir les portes de la citadelle?
— Comment cela ? — demanda vivement René.
-^ N'avez-vous donc pas entendu tout à l'heure madame de Croï elle-même annoncer qu'elle passerait désormais les hivers à Paris ?
— J'ai entendu cela à merveille.
— N'a-t-elle pas ajouté qu'elle aurait un jour de réception par semaine ?..
— Sans doute.
— Ma sœur n'est-elle pas l'intime amie de la comtesse, et ne fera-t-elle point chez elle la pluie et le beau temps?..
— Je commence à comprendre... — murmura René.
— Il est clair comme le jour, — continua M. d'Audival, — que je n'aurais qu'à vous présenter à m&s sœur pour qu'à son tour elle vous présentàtà madame de
Croï, et fufalQrs il ne tiendrait qu'à vous de devenir uo des familiers de la maison. ..
— Et, — demanda Rénév tout haletant d'émotion- et d*espépance, — et, ferez-vous cela?..
— Ponrguoi non, si vous le devrez?
— Oh ! je le désire ardemment.
— Ëh bien! je le ferai, et dès demain, mais à une cooditioa.
— Laquelle?
— C'est que vous conviendrez fi^aaeh^ment de cette» passion subite que vous aviez la prétention de nier tout à rheure...
— Je ne sais pas si j'aime madame de Croï, — répondit René, — mais je sais bien qu'en la voyant il m'a semblé que quelque chose s'éveillait en moi, et que, maintenant, je souffrirais fort, s'il fallait ne plus la revoir...
— Ceci est de la franchise, — dit M. d'Audival, — et je suis content de vous... — Demaia nous irons chez ma sœur...
René lui prit la main et murmura :
— Merci!.:
Le jeune homme poursuivit :
— A présent, voulez-vous me permettre de vous donner un bon conseil?..
— J'écoule.
— Pour réussir auprès de toutes les femmes il ne faut que deux choses, beaucoup d'argent ou beaucoup d'esprit. — Or, la comtessie de Croï n'est point de celles qui s'achètent, et ce n'est que par l'esprit que vous avez la chance d'arriver à son cœur, — ou, ce qui revient
424 LSfi VIVBORS DB FARIt.
parfaiteiuent au même, — de parler à son esprit et à ses sens...
— Eh bien ? — demanda René.
— Eh bien ! mon cher, Tamour qui, dit-on. donne de Tesprit aux filles, sert d*éteignoir à celui des garçons,
— Tessentiel n'est pas d'avoir de l'amour, c'est de faire croire qu'on en a... —Vous aimez beaucoup trop la comtesse pour avoir la chance de lui plaire; — si vous voulez réussir auprès d'elle, commencez par l'aimer moins... — En même temps qu'augmentera votre indifférence, vos chances de succès grandiront...
Et, après avoir débité ces paradoxes avec un aplomb étourdissant, M. d'Âudival ajouta :
— Maintenant, vous connaissez ma manière de voir, elle m'a souvent réussi, — profilez-en si vous pouvez...
— Il se fait ce me semble un certain mouvement là-bas et voilà deux heures qui sonnent, — allons souper car j*ai grand faim,..
Les jeunes gens quittèrent la serre.
M. d'Audival ne se trompait point.
Déjà la plupart des femmes avaient pris place sous IS tente chinoise disposée dans le jardin.
René et ses compagnons se dirigèrent de ce côté.
La toatrcda
La tente chinoise dressée daits le jardin était Ta&te, nous Tavons déjà f!it, eit les tables auxqij«lles elle servail d'abri avaient été disposées de telle sorte qoe tons les botes du due et la duchesse de Cbaumont^Landry pouvaient s'y asseoir en marne temps.
René, au grand détriment de l'étiquette qu'il blessa plus d'une fois par l'impétuosité intempestive avec laquelle il s'empara d'une place à sa convenance, trouva moyen de s'installer précisément en face de la comtesse de Croî.
Pendant tout le tempe du repas, les regards du jeuii« homme s'enivrèrent de la vue de Berthe, et, par cette contemplation muette et arde»te, il attisa la flamme de sapassion naissante et la poussa jusqu'au délii^e.
A droite et à gauche de monsieur de Savenay se trouvaient deux jeunes femmes que l'on eitMt parmi les plus jolies du monde aristocratique.
Eh bien! qui le croirait ?— René, —René, l'élève du chevalier Philippe Emmanuel, rie ce vieux débris d*un siècle qui joignait à une détestable rouerie les traditions d'une galanterie parfaite et d'une politesse raffinée, — René, disons-nous, n'adressa pas une seule fois la parole à ses charmantes voisines et dut passer à leurs yeux pour un jouvenceau parfaitement mal élevé, ou pour un être insociable poussant la timidité jusqu'à la balourdise.
A moins cependant que les deux jeunes femmes ne comprissent que René s'absorbait dans une pensée d'amour, — auquel cas leur indulgence et peut-être aussi leur sympathie lui étaient d'avance acquises. — Les filles d'Eve pardonnent de si bon cœur les fautes que l'amour fait commettre !
Nous n'étonnerons personne en ajoutant que madame de Croï ne remarqua même pas l'étrange fixité et l'ardeur contagieuso du regard que René attachait sur elle.
Monsieur de Croï était placé assez loin de sa femme, et les yeux de Berthe cherchaient sans cesse ceux de son mari, et lui disaient :
— Je t'aime! — dans le plus beau et dans le plus expressif de tous les langages.
Le souper s'acheva.
Les salons, uii instant déserts, se repeuplèrent de nouveau, et on reprit avec une fougue joyeuse le bal interrompu.
La première partie de la nuit avait été consacrée par la comtesse à ces causeries et à ces confidences auxquelles nous avons assisté.
Mais, à dix-huit-ans, quelle femme n'aime point la danse ?
Aux premières mesures d'un quadrille les pieds de Berthe devinrent impatients de glisser à leur tour sur le parquet ciré, — ils s'agitèrent comme si le diablotin de la Tarentelle les avait piqués, et l'on eût dit que des ailes de sylphide s'attachaient à ses blanches épaules.
Ce qui veut dire que Berthe se mit à danser.
En dépit du classique usage dont se moquent les cœurs bien épris, la première contredanse de la jeune femme fut pour son mari.
Puis ensuite, comme peu lui importaient les danseurs, du moment oii Henri n'était plus du nombre, et que la danse seule avait des charmes pour elle, — elle accepta toutes les invitations, et Dieu sait si elles furent nombreuses.
En consultant son carnet d'ivoire, le lendemain matin, Berthe s'aperçut en souriant qu'elle avait promis vingt-huit contredanses, quinze valseset quelques galops.
Or, au moment où elle prenait tous ces engagements, il était un peu plus de quatre heures du matin, et les premières lueurs de l'aube n'allaient guère tarder à paraître au-dessus des grands arbres des Champs-Elysées.
Donc, s'il y avait beaucoup d'appelés, il devait y avoir peu d'élus.
René fut du nombre de ces favorisés du hasard.
Il s'était fait inscrire tout des premiers, et il avait obtenu de la comtesse la troisième contredanse.
Son tour arriva.
Il prit la main de Berthe et la conduisit au quadrille.
Monsieur de Croï et Henriette leur faisaient vis-à-vis.
René, nous le savons depuis longtemps, ne péchait point par excès de timidité.
1^ LBS TmUM »! rAMJ.
D*ailleurs il arasit la jeunesse^ Tesprit, là beauté, la tHrUme^ ^ eafi» tout te ftû p&A e( doit donner la eoRiance «o aonmâoie.
GeUe eonfiaoce, René la poifesâait habkaellaioent jusqa*à la fatuUé.
Ses cQ»qttète6 de pravioee et ses faeilds sueoès parisicBs avaient acUevé de le gâter.
Eè bien ! en présence de ee4te radieuse ieune femme à qui son innocence servait d*égide et sa beauté ia diftùhtm, Biné devint auasi gaucbe at aitssi timide q<ii*un dève de vbféto^ique qui fait son premier |ms daas le fiftOttde et qui se sent r idieide avec soi babit i^ir tiïop large, -^ aan pantalan ti«|> court, -^ 8e& tas de coton hlanc et ses souliers lacés
René Bc ire«va méoie pfts d»tm» son esprit oes bantUtés âââti^esqui foei partie iiMreiite de la eoatredanse, et ffui sofU stéréotypées sur les lèvres des plus oaifs de tous les danseurs , oamuïe un accompa^^ttewsent obligé aux figur^duPon^aJotty—de {a Poêtourelle, de l'Été, d£ la TréiiiSy etc..., etc. . .
Taudis que tes doigt(S chai'mants de Borthe s'appu-yaient sur sa Buain, il ne sut point murmurer des phrases dans le genre de celles-ci :
— Ne trouvez-vous pas, madame, qu'il fait bien dMfttdcesoir?..
Ou bien :
— Ce bal est vraiment délicieux ! .
Ou bien :
— Vous avea là, madaivus, une r^be d*uue couieur dMiraiante!..
Ou bien :
tu ^fmmis M fktiiê. 4t9
roses...
Ou bifta «Bâore :
— B y avait «ujeu*d'toi «m «o»de fou aux Gbamps- ËlTsées. Madame la duobessc de**' et madaine U ptriÏH cesse û&*** y étaiei^ en voitw*es à ^ruatire chevaux,..
Toutes pbrases ^i, alBsî qu'oa vient de le voii\ n'ftugeal jmmiU) cbes «eliâ qui les ^onoiM^e, de graoUs effiturto d'imagiAatHm et de grandes ressources d'inteUi* gence. ^
Hélas t.. Réaé se sentit incapable de s'élever à coUc hauteur ! I !
Toutes ses facultés étaient paralysées à la fois, excq)lé celle de se mouvoir à droite ou à gauche, en avant ou eu arrière, ainsi que rexigeaienl les igures de la contredanse.
Sa poitrine était haletante, son gosier serré, ses lèvres muettes.
S'il avait voulu parler (mais il n'avait pas seuleraetrt la force de le vouloir), nous prenons sur nous d'afftnttcr qu'il hii aurait été tout-à-fait impossible de prononcer un seul mot.
A plus d'une reprise, Bertbe, — quoique la pensée d'une raillerie, même innocente, fût bien loin de son âme douée et teiidre, — ne put s'empêcher de sourire à demi du mutisme obstiné de son daiiseur.
René s'aperçut de ces sourires, et son amour-propre en ressentit une cuisante blessure.
Une antre circonstance enc(^e ne contribua pas peu à augmenter sou embarras déjà si grand.
En se relouiTiant il vil que M. de Bracy étoit debout
derrière lui, immobile, et le considérant avec ane attention triste et inquiète.
Maxime s'apercevait à merveille de ce qui se passait, — René ne pouvait pas en douter, — et quelle fâcheuse idée réiégant gentilhomme n'allait-il point prendre de lui en voyant qu'il n'avait de hardiesse que vis-à-vis des filles de théâtre et des autres pécheresses de mœurs plus que faciles, et que, une fois sorti de ce monde équivoque, il se trouvait dépaysé et annulé d'une façon complète ?
Toutes ces choses furent des coups d'épingle, sans doute, mais les coups d'épingle blessent quelquefois plus douloureusement que les coups de poignard.
René se courrouça contre lui-même et s'accabla mentalement des injures les plus énergiques et des malédictions les plus sincères.
L'effet immédiat de ces petites humiliations fut d'ailleurs de redoubler l'amour de M. de Savenay pour madame de Groï, dans ce sens que le jeune homme se dit et se répéta que le seul moyen de se réhabiliter à ses propres yeux, aux yeux de Maxime et à ceux de Berthe elle-même, était de conduire à un dénoûment rapide et glorieux cet amour qui débutait si maladroitement.
Et il se jura de nouveau de ne rien négliger pour arriver à ce dénoûment.
Enfiu, la contredanse s'acheva, et le supplice de René eut un terme.
Il reconduisit madame de Croï à la place qu'elle occupait auprès de son amie Henriette de Luzy, puis il s'éloigna de quelques pas et il se cacha derrière un groupe
d'hommes, dans un endroit d'où il pouvait voir les deux femmes.
Çei'the approcha ses lèvres roses de l'oreille d'Henriette et lui dit en riant r|uelques mots tout bas.
Henriette répondit par un signe de tête négatif.
Puis elle se mit à rire à son tour.
René comprit, ou plutôt il devina quelles phrases venaient d'être échangées entre les deux amies.
Berthe avait demandé à Henriette si elle connaissait ce taciturne et sombre danseur.
Henriette avait répondu que non.
Et la gaucherie étrange du malheureux Réué avait provoqué leur hilari!|é quelque peu moqueuse.
La rougeur de la confusion et de la colère monta au visage du jeune homme.
Certes, en ce moment, il aurait donné beaucoup pour pouvoir faire retomber sur quelqu'un l'accès de rage muette et concentrée qui venait de s'emparer de lui.
Une querelle l'aurait réjoui.
L'idée d'un duel pour le lendemain lui aurait rafratchl le sang.
Il fit quelques pas dans les salons en heurtant du coude les gens inoifensifs qui passaient à côté de lui.
Il toisa d'un air insolent et provocateur les graves diplomates et les vénérables académiciens au milieu desquels il se trouvait.
Mais personne ne prêta la moindre attention à l'air batailleur et courroucé du jeune homme.
Ses regards agressifs passèrent inaperçus et il n'eut pas même la consolation de se dire qu'il donnerait ou qu'il recevrait un joli coup d'épèe le lendemain matin.
432 LM VITEUftS N PAAIt.
En tt iHMoent il vit t'avance ée son GlHé MM. d'4adival et de Ghazelles.
Il ne se seatait imllefiiefit soucieux d*eiiiamer ai^c qui que ce fût une emrversattcm paeifique et, comme â eût été parfaitement impditique de ciiercher queralie à ses propres alliés, H s^esquiva dans la foule, quitta les salons et sortit de ThAtel.
Le journaMSatt.
René allnma un cigaa^ et regagna pédestremetit et iriélancoliquement son logis.
L*air froid du matin mit un peu d'ordre dans ses idées et apaisa les ébullitioos fougueuses de son sang fouetté par trop d'émotioos.
Quand il arriva chez lai ii était aussi amoureux, mais beaucoup plus calme.
Il se mit au lit et, quoiqu'uiie grande passion ne sok, — aesure-t-on, — point compatible arec les yawi% au Dieu Morphée (comme eût dit Tabbé Delilie), il no tarda pas beaucoup à s*endormir.
Les songes les plus dtarmants el du meilleur augure vinrent visiter son sommeil.
Il kii sembla que, comme la nuit précédente, il dansait avec madame de Croï.
Mais, cette fois, son esprit ne lui faisait point défaut, sa langue ne restait pas muette.
Tout ce qui se peut imaginer de joli, de coquet, de scintillant, de passionné, il le disait avec des formes de langage inusités, brillantes, pittoresques, cbaleureuses, irrésistibles.
Berlhc Técoulait avec un trouble et avec un enivrement manifestes.
Elle lui souriait.
Elle attachait sur lui les longs et doux regards de ses yeux de sirène.
Et, enfin, elle murmurait, en baissant les yeux et en devenant toute rose, quelques mots que René entendait quoiqu*elle les eût prononcés bien bas.
Car ces mots qu'un amant devine, même quand ils sont indistincts, étaient ceux-ci :
— Je vous aime!...
Et les orchestres accompagnaient ce doux aveu de leurs mélodies magiques qui semblaient se charger de voluptueuses langueurs.
Les mille bougies des girandoles jetaient une lueur plus douce et en quelque sorte voilée.
Les fleurs répandaient comme des cassolettes embaumées leurs parfums suaves et pénétrants.
Et tous les échos répétaient avec une mollesse amoureuse ces mots trois charmants :
— Je vous aime t..
Lorsque René se réveilla, vers les deux heures de l'après-midi, il était de la plus agréable humeur.
Maxime et AéBé.
René se réveilla, avons-nous dit, sous Tinfluence d'un rêve de bon augure.
Ce n*est pas que le jeune homme fût superstitieux, — 'tant s*en faut.
Mais, pour lui comme pour tout le monde, Timpressiou bonne ou mauvaise des illusions, ûlles du sommeil, subsistait alors même que le rêve s'était effacé, que l'illusion avait disparu.
Il se leva gatment et il venait d'achever sa toilette, quand Jérôme, son vieux valet de chambre, lui annonça la visite du comte Maxime de Bracy.
— Eh pardieu I . . — s'écria René, — qu'il entre.,, il sera le bien venu! ..
Maxime avait le visage sérieux, et sa physionomie soucieuse était à peu près la même qu'au moment où, pendant la nuit précédente, René s'était aperçu qu'il le regardait fixement.
436 LES yivKORS de paris.
— Ah! ça! cher comte, — dit avec vivacité le jeune homme en allant à monsieur de Bracy et eu lui serrant la main, — comme vous voilà sombre!... qu'avez-vous donc?...
— Mon cher enfant, je n'ai rien, je vous assure, — répondit Maxime d'un ton qui semblait peu d'accord avec ses paroles.
René n'insista pas.
Il y eut un instant de silence, puis le comte reprit :
— Qu'êtes-vous donc dcveim, cette nuit, ou plutôt ce matin?.. . — je vous ai ferait de iriw tout d'un coup. . .
— Ma foi, — répliqua René, — j'avais assez du bal et je suis parti...
— A pied?
«r-Oui.
— Vous vous ennuyiez donc ?
-^ Non, mats je tous ie répète, j'en «v»8 assez.
— Gomment avez-vous tr.>uvé la fête?
— Fort belle.
*-^ Il y avait de joKes femmes, n'e8t*«8 pas?... *- Qutruiantes.
— En avez-vous distingué quelqu'une d'une façon particuliers?...
— Non, eii vérité.
— J'aurais cru le contraire. . .
— Pourquoi cela?...
— Parce qu il m'avait semblé remarquer. .
Le comte s'ifiterrompit.
— Eb bien î — dit' René, — achevez donc...
— Il m'avait semblé remarquer, — i»ours«ivit Maxime, • — que votre attention se fixait très-spéctalcoïettt sur
KM TiwuKs m fkm». #af7
iiii« ieane femme merveiHeuseBient belle, avte laquelle je Toos ai f« danser. ..
René s'efiforça de ne point eliaiiger de rwMJgè, et il répondit avec 9n souiire qa'il YonlaH rendre natiH^, mm qui n'était que contraint :
— Akl vraifBent, mon efaer cowte, il tons avait semblé cela?...
< — lien Dieu, eui.
— Eh bieni vous vous étiez trompé...
*^ René, à quoi bon meniir?... — intefronpit le tamia d'un U» presque sév^e.
— Meotirl... — répéta Biéné avec ua peu d'étonae^ ment oiais saue ia moindre irrîtaiioa, car la gtavilé quasi paternelle de monsieur de Bracy lui en imposait.
Maxime, qiil jusqu'à ce moment était roalé debout, prit un siège, s'assit, et d'une voii; redeveaue dosioe et bienveillante il dit :
— Dussiez^¥0«ts m'en voulatr de ma fraochise, uon enfant. .. ^ duâaéezrvouâ m& traiter de oeaâeiir impertinfiAit et morose, — d4i3siez*vo«s me répondre que je me mête mal à pvopeâ de choses qui ne me negardent poûit, — dttSâiez-vous enfin me retirer pour quelque te»ps votce aiObotioa qui m'est cent fois plus précieuse qoe vous ne le croyez, — il faut que je vous dise ma pensée toute eAtière, il faut que je vousdonne un conseil, il faut que je vous supplie de le suivre...
Après ces paroles il y eut un temps d'arrêt.
René, fort surprifide ce début, attendait la suite avec un peu d'impatianee et beaucoup d'in^iétude.
Le comte repvit :
^ J'ai [^s d« doiriiLe de votre igs^ mon enteit, —
438 LES TlfEURS DB PÀUS.
je pourrais être votre père, — j*ai acquis à mes dépens l'expérience du monde et de la vie, — je sais lire dans votre cœur et dans votre pensée et j'y vois clairement des choses qui m'affligent et qui m'épouyanteut... — René, vous avez remarqué une femme, — cette femme c'est votre danseuse de la nuit passée, — c'est celle dont je vous parlais tout à l'heure. . . — c'est madame la comtesse de Croï... — vous l'avez remarquée et vous vous êtes dit que vous deviendriez son amant...
— Vous vous trompez, mon cher jcomte, — interrompit vivement le jeune homme, — je vous affirme que vous vous trompez... — J'ai été frappé en effet de la beauté de madame de Croï, mais voilà tout, absolument tout...
— Donnez-m'en votre parole d'honneur, et je vous croirai, — dit Maxime.
René gai*da le silence.
— Vous voyez, — fit monsieur de Bracy.
Hais René prit aussitôt son parti et répliqua :
— Eh bien! après tout, puisque vous m'interrogez, pourquoi lenierais-»je? — Oui, j'aime la comtesse.
— Non, — s'écria le comte, — non, vous ne l'aimez pas... — Ce que vous ressentez pour elle, c'est un caprice^ c'est une fantaisie... c'est moins encore que cela peut-éire, c'est cet instant de désir passager que fait
. éprouver la vue d'un beau tableau, d'un cheval de race ou d'une jolie femme...
— Non, — fit René pour la seconde fois, — je l'aime.
— Alors, si vous l'aimez comme vous le dites, vous comprendrez que pour son bonheur vous devez la fuir, car, quelle que soit l'issue de votre amour funeste, il ne
LKS TITBURS DE PARIS. 439
peut renfermer pour elle que des malheurs et du désespoir...
— Je dois comprendre cela, dites-vous... — Vous vous trompez, mon cher comte, car, en vérité, je ne le comprends pas! .
— Savez-vous, René, ce que c'est que madame la conàlessede Croï!..
— Je ^ais que c'est une femme ravissante, — adorable, — divine !..
— Savez-vous aussi que la candeur de son âme égale la beauté de son visage ? — savez-vous qu'elle aime son mari d'une chaste et profonde tendresse? -^ savez-vous que jamais couple plus charmant n'a goûté les bonheurs d'un amour légitime ?..
— Je sais tout cela...
— Telle est la femme que vous voulez poursuivre de votre passion adultère ! — tels sont les liens doux et sacrés que vous voulez essayer de rompre!.. — René, vous avez un cœur, — un cœur jeune et qui doit être ouvert à tous les sentiments généreux !.. Eh bien ! réfléchissez à la profondeur de l'abîmo que vous voulez creuser!., réfléchissez, mon cher enfant, et vous reculerez, j'en suis sûr... je n'en veux pas douter!.. — Si la comtesse de Croï, — ce que je ne saurais admettre, — en arrivait à oublier ses devoirs d'épouse pour écouter vos trompeuses paroles, quel avenir lui ofiTririez-vous qui la puisse dédommager de celui que vous lui auriez enlevé, et que lui répondriez-vous quai>d elle vous demanderait compte de son bonheur perdu et perdu par votre faute?..
René courba la tète et ne répondit pas.
440 LM TIMURS M rÂUS.
Maxijoe continua :
— Supposons maintenant, — dit-il, — et à coup sûr c*est cela qui arriverait , — supposons que madame de Groï repousse avec indignation vo^^ poursuites,
— d'abord vous subirez la honte d*uu échec éclatant, — puis, même en ne réussissant pas, vous aurez encore compromis la bonheur de celle que vous prétendez aimer, — il y aura une tache sur sa réputation jusque-là immaculée, car le monde est injuste et léger dans ses jugements, et il n*admet guère qu'on ose déclarer à une femme un amour qu'elle n'a point encouragé par quelque imprudence... — Ce n'est pas tout : -^ l'inquiétude, les soupçons jaloux naîtront peut-être dans l'esprit du comte ; — sa douce et légitime confiance disparaîtra pour ne plus revenir. — Adieu la paix dans ce pauvre ménage, dont le ciel, gr&ce à vous, sera devenu un enfer!
— Adieu la joie !.. — adieu l'avenir I — vous aurez tout empoisonné!... — sans compter qu'il vous faudra sans doute jouer votre vie dans un duel et verser le sang de cet bûonête homEie que vous aurez vainement voulu
Maxime s'arrêta et il attendit la réponse de monsieur de Savena][.
Ce dernier releva la tête.
— Vous avez cent fois raison, — dit-il, — et je le sens bien, — mais je l'aime!..
— Eh bien ! étouffez votre amour ! . . .
— Impossible!...
— Tout est possible lorsqu'on le veut.
— Excepté d'étouffer l'amour, et vous le savez aussi bieu que moi, mon cher comte...
déshonorer...
— Que voulez- VOUS dire?..
— Je veux dire que toute cette morale que vous venez de me faire, vous vous Tétiez faite à vous-même il y a vingt ans, et que vous n'en êtes pas moins devenu Tamant de Marie et de Marguerite...
Maxime pâlit et se leva.
— Ah! — murmura-t-il, — ce reproche est cruel, René, quoiqu'il soit juste, et je ne l'attendais pas de vous!..
Puis, sans ajouter une parole et sans serrer la main que lui tendait le jeune homme, il sortit de la chambre et quitta la maison...
Monsieur de Savenay resté seul haussa les épaules.
— Ce cher comte est fou !... — pensa-l-il.
Puis, il ajouta aussitôt, et joyeusement :
— C'est aujourd'hui que monsieur d'Audival doit me présenter à sa sœur Henriette, l'intime amie de la comtesse Berthe!... Allons, René, bon courage!... — bon courage et bon espoir ! ...
DEUxiâm; partib.