‹ Les viveurs de Paris (volume 3)Chapitre 9 sur 14 · LES FILETS DE CAMÉLIA · texte numérisé non relu

LES FILETS DE CAMÉLIA

La cal«€lie Mené.

Quelques mois se sont écoulés, ce qui veut dire que nous sommes à la fin du mois d'octobre de Tannée 1849.

Différents changements sont survenus dans la position de l'un de nos principaux personnages, — René de Savenay.

Nous allons tenir nos lecteurs au courant de ce s changements.

Le lendemain du bal splendide donné par le duc et par la duchesse de Cliaumont-Landry dans leur hôtel du faubourg Saint-Honoré, bal auquel nous avons assisté

dans les derniers chapitres de la première partie de ce volume, monsieur d'Audival, accomplissant ainsi la promesse faite par lui la nuit précédente, avait présenté Ré.iéàla vicomtesse Henriette de Luzy, l'amie intime de Berthe de Groï.

Cette présentation, on s'en souvient, devait ouvrir à monsieur de Savenay les portes du salon de Berthe, et ce salon (du moins le jeune homme l'espérait ainsi dans sa fatuité audacieuse) lui servirait d'antichambre pour arriver à la chambre à coucher de la charmante comtesse.

Mais la réalisalion de cet espoir, — en la supposant possible, — devait être indéfiniment reculée, car, au bout d'une semaine, Henri de Croï et sa femme, après avoir terminé leurs principales acquisitions et ordonné Tameublcment du logis retenu par eux dans un hôtel de la rue Tronchet, repai^tii'ent easemble pour le vieux château de Croï, où les appelaient les douces extases de leur inépuisable lune de miel.

Lé retour à Paris du jeune ménage ne devait s'effectuer que vers les derniers jours d'octobre.

René s'affîigea et surtout s'irrita de ce départ qui contrariait tous ses plans, et rejetait dans les brumes de l'avenir ses projets de séduction.

Maxime de Bracy, au contraire, s'en réjouit du plus profond de son âme, et s'applaudit de ce que les événements se faisaient les auxiliaires des sages conseils, si mal écoutés, qu'il avait donnés à René.

Ge dernier, noiu le savons déjà, n'était ni de caractère ni de tempéraroeat à s'absorber en de mélancoliques ilé^ à propos dea ciuigrios de f absencev

tM VIVEURS BB !»AnW. US

La corde senthnentBle et ramoui* monqusdt abâolcK ment dans le cœur du jeufie boimiie.

R^é ne pouvait aimer qu'atec sa tête et avee ses sens.

L'amour, sel^ lai, n'avait pas d'autre but que la possession.

Aussi, à peîMla ehalse de poste qm entratuatt Berthe di Croï Um de Paris avait-«Uô disparu dans nu tourbilkm de poussée, qfœ René cbercbait déjà à se distraire èa ebagrhi que kii causait le départ de la Mie fegitive.

CSe qui veut dire qu'il se montra plus que jamais au bois de Boulogne, àdierai, tsk oooipagnie de Bloudiae qui étut une atnaaone d'une assez jolie force, et que, chaque SOQ*» après avoir lorgné de sa stalle d'orchestre les actrices du Vaudeville, des Variétés ou du Palais-Royal, il •achevait sa nuit, soit chez Âlbine, soit à la Maison-Dorée, soit enfin autour d'une table de lansquenet.

Ajoutons qu'une fois par semaine il faisait une visite à madame de Luzy, qui l'accueillait fort bien et lui parlait de Berthe le plus innocemment du monde.

Le moment est venu de rappeler à nos lecteurs la conversation des trois pécheresses, Camélia, Esther et Sydonie, — autrement dit les trois Hirondelles.

On se souvient, — du moins nous l'espérons, — qu'elfes avaient tfré an sort pour savoir laquelle se chargerait d'enlever à la gentille Blondine son amant René

de Savenay et que le hasard complaisant ^s'était montré bien avisé en désignant Camélia.

. La pécheresse ne perdit point de temps.

Elle tendit ses batteries et se mit à l'oeavre.

Notons en passant que l'entreprise était moins aisée qu'elle ne peut le paraître au premier coup d'œil.

Certes, rien ne semblait plus facile à une femme jeune et jolie comme Camélia, que d'inspirer un caprice à René et de rattacher pour quelque vingt-quatre heures à sou char.

René n'était que très-médiocrement épris de Blondine et il ne se piquait pas le moins du monde de lui être fidèle.

Mais les liens naiss^ants de l'habitude commençaient à l'attacher à elle.

Il la trompait à peu près quotidiennement, et il lui revenait toujours.

Sa beauté jeune et fraîche flattait ses instincts sensuels.

Son esprit vif et original, et parfois hardi jusqu'à la licence, l'amusait.

Enfin, — et nous l'avons entendu précédemment le dire lui-même à monsieur de Bracy, — ii se croyait idolâtré de sa maîtresse et elle l'entourait à tout propos d'adorations câlines et d'adulations adroites dont ilne se serait passé que difficilement.

Or, ce sont ces liens que Camélia aspirait à rompre.

Elle ne voulait point devenir ^la rivale momentanée de Blondine.

Elle s'était juré de la détrôner et de régner à sa place.

Ceci, nous le répétons, n'était rien moins que facile.

LES VIVBDRS DE PiLRIS. 447

Hais Camélia, -r- comme Napoléon, — pensait que le mot impossible n'est pas français.

Il jest de règle, en bonne stratégie, avant de commencer le siège d'une place, de chercher à savoir quelles sont les ressources et les dispositions intérieures de la place assiégée.

Camélia s'informa avec le soin le plus minutieux, des habitudes, des goûts, des occupations de René.

Elle sut quelles étaient ses heures de promenade, -* elle eut la liste de tous ses amis intimes — Elle connut les numéros de^ stalles qu'il louait d'ordinaire, soit aux Variétés, soit au Vaudeville, enfin, gr&ce à un espionnage pratiqué avec intelligence, aucun des détails de l'existence de René ne lui demeura étranger.

Une fois parfaitement au fait de ce qu'elle voulait savoir, elle se dit qu'il était temps d'agir.

Et, en effet, elle ne perdit pas un instant.

Plusieurs de ses amis se trouvaient également au nombre des amis de René.

La pécheresse aurait pu recourir à l'un d'eut pour se faire [irésenter monsieur de Savenay.

Sans doute c'est par là qu'il faudrait fmir, — mais ce n'est point par là que Camélia voulait commencer.

Le moyen eût été vulgaire en effet et bon tout au plus à amener un de ces caprices dont nous parlions il n'y a qu'un instant.

Il fallait faire en sorte que cette présentation fût souhaitée par René lui-même et que Camélia, en le recevant chez elle, parût accorder une faveur et non point satisfaire un désir personnel.

4iS LES flvktJRS bfe PAKI6.

Of , toicî de quelle fttçcm elle manœuvra pow ârrirér à ce bat.

Nous doilDims sa façon d'agir coÎBiné iln ^tit eède astez complet de rouerie fémium^ et de coquetterie tranëcendanté.

D'abord, elle loua chez Bryon une calèche décour^te fort jolie qui jouait à s'y mépreadre là voiture de maître, et, Ishaqtie joiir, elle sk fit conduire au bois juste à l'heure où monsieur de Savenay avait coutome de s'y rendre.

Quand elle l'y voyait venir en ^otnpagnte de Blondine, die donnait l'ordre à son cocher de tourner bride ou de s^enfoneer dans quelque allée latérale.

Lorsqu'au contraire Rénë était seul, elle le croisait à deux on trois reprises, mais en ayant soin de ne le jamais regarder, et en attachant les yeux avec une modestie de pensionnaire sur un gros bouquet de camélias reuges et blatacs qu'elle tenait toujours à la main et dans les touffes duquel elle cachait la moitié de son visage.

Ces rencontres quotidiennes intriguaient aisez vivement René.

Au bout d'une semaine il avait pris l'habitude de croiser dans ses promenades la calèche mystérieuse et la belle inconnue, qu'il appelait plaisamment la Dafne atuc Camélias, faisant ainsi allusion à l'héroïne bien connue du roman de mon^mi Dumas fils.

Quinze jours s'étaient à peine éeottléS) et René avait dëjâ remar({ué qu'il ne rencontrait la jeune femme oue quand il était seul et jamais lorsque Bioktdine l'aecom-» pagnait.

LIES VlVÉtJRd nt PkKtS. U9

Seulement, était-ce hasard ott éesselrt prémédité?

Voilà ce que René ne savait pas encore, mais ce qU'fl se promit découvrir bientôt.

n se promit, -*- disons-nous, ^^ mais il ne se tint pas parole, par cette raison biett simple qu'au bout de quinze jours Camélia devint iUvisible.

Elle ne se moiilra plul^ au bois.

Bien mieux, — elle ne sortit pas une seule fois de chez elle.

Pourquoi cette réclusion absolue et inaccoutumée?

Mon Dieu, parce que Tadroite pécheresse ne doutait guère de l'effet qu'elle avait produit, et qu'dile n'ignorait point que sa disparition subite décuplerait cet effet.

Elle ne se trompait point.

 partir du jour où René cessa de rencontret* GaMiéèia au boiâ, il y pensa beaucoup plus qu'il ne l'avait fait Jusque-là.

Il y pensa de telle sorte que, dans les rêves de son imagination, à côté du profil d'ange et des cheveux blonds et vaporeux de madame de Croï, il entrevit une seconde figure, — le visage frais et piquant de son inconnue, encadré dans les bandeaux brillants de ses cheveux d'un noir d'ébène, et disparaissant à demi sous les touffes de ses camélias.

Pendant trois jours René espéra.

Le quatrième jour il s'irrita.

' Puis, cette irritation fit place à une sorte d'inquiétude, aussi vive que la nature égoïste de René pouvait la ressentir.

Et le jeune homme se demandait avec anxiété si la

charmante Inconnue à la calèche bleue était malade, morte^ ou partie ?

Il se repentit fort de n'avoir point suivi cette voiture.

Du moins il aurait su le nom et Tadresse de cette Dame aux Camélias qui le préoccupait outre mesure.

Mais il n'était plus temps.

Alors René se mit à battre Paris dans tous les sens pour y chercher les traces de son inconnue.

Ces démarches restèrent sans résultat, -^ avons-nous besoin de le dire î

Seulement, pendant qu'il se livrait avec ardeur à des recherches infructueuses, René négligeait presque absolument Blondine, — et Camélia, instruite de tous ces détails par un espion habile qu'elle avait attaché aux pas du jeune homme, se réjouissait du succès déjà obtenu et se promettait un triomphe assuré dans l'avenir.

Au bout de quelques jours ainsi employés, Camélia pensa que le moment était venu de frapper un grand coup.

Voici de quelle façon elle agit.

L'avaDt-scèDC des Variétés.

Les théâtres des Variétés annonçait à grand renfort de réclames, pour le samedi suivant, la première représentation d'une pièce nouvelle.

Cette pièce était en cinq actes.

Tout le personnel féminin de la troupe y devait faire exhibition de ses épaules et de ses mollets.

Bref, on promettait au public de véritables Tableaux vivants, entremêlés de dialogues, de calembourgs et de couplets, par deux vaudevillistes à chevrons.

Ceci ne pouvait manquer d'attirer un public choisi au théâtre des Panoramas, et les Viveurs de Paris, ces juges en dernier ressort de tout vaudeville un peu bien situé, devaient occuper en nombre les fauteuils d'orchestre d'où ils rendent leurs arrêts indulgents ou moqueurs.

La stalle de René, — Camélia ne l'ignorait point, — — était située au côté gauche de l'orchestre, — troisième rang, — tout à côté de la barre de séparation.

452 LES VIVEURS DE PAAiS.

La jolie pécheresse fit louer Tavant-scène d'entresol, — côté droit.

De la stalle de monsieur de Savenay on voyait à merveille tout ce qui se passait dans cette avant-scène.

Le soir de la première représentation arriva.

Camélia se mit sous les armes.

Ce qui veut dire qu'elle se composa une toilette savante, et fort habilement combinée pour mettre sa beauté en relief et en doubler en quelque sorte la valeur.

Cette toilette réalisait le problème d'être tout à la fois très-riche, très-simple et de trà»^bon ^ût.

Voici en quoi elle consistait.

Une robe de velours noir, montante, dessinait le corsage svelte et hardi de la jeune femme.

Sur seft épaules elte avait jeté un petit châle des I&ées, à fond noir, brodé d'or.

Une capote blanche, sans ornements et si légère qu'^e ressemblait à un nuage, encadrait $ta tête mignonne et MS chevettx noirs, plus velouiés qoe le velours luimême.

Ette m portait pas de bijoux .

Son col et se& rnancheties étaient plats et sans bra^ deries.

Sa main gauche^ chu*Biaiile de forme et mef veifieu- Mment gantée, jmiait avec ua éventail chinois en ivoire, si finement ciselé qu'il ressemblait à une véiûtible den*teUe. -^ Quant à sa main droite elle portait, comi&ê toujours, une véritable gerbe de camélias ronges et blancs.

Cette toilette achevée, Caoïélia partit pour tes Variétés.

U ^aî4 IiuU koures et demie.

L'«fBebe du théâtro mnonçmt la, pîèea iMUveUe pour iMiit heores.

' C'est assez dire que te rideau était levé depuis lOBgr temps au moment où la jeune femme prit possession de son avant-scène.

L'entrée de Camélia ne fut point luruyante.

Quoique péckeresjse, nom héroïne avait la bon goût de ne pas vouloir se faire remarquer outre mesure.

Nous avons dit d'ailleurs, dans ce même volume, qu'elle avait été bien élevée.

Nous expliquerons ultérieurement de quelle façon cela s'était fait et quelles circonstances l'avaient poussée fatalement sur la route banale de la galanterie.

Elle entra sans brait, nous le ré|)étons.

Elle s'installa eommodément.

Elle posa sur le l&rd de sa loge son éventail et son bouquet, elle prit sa lorgnette d'ivoire et elle en braqua le double canon vers cette partie de l'oFcbestre où elle savait que René devait se trouver.

Camélia ne se trompait point.

Le jeune homme occupait sa stalle «n effet, et il regardait la scène où mesdames O27 et Boisgootbier débitaient des gaudrioles effrontées.

Aussitôt qu'elle eut constaté la présence de monsieur de Savenay, la pécheresse eçssa de s'occuper de lui et parut accorder toute son attention au$ incidents plus ou moins comiques qui se déroulaient aur le théâtre.

Noua disons parut, car il y a longtemps déjà que le grand Balzac, notre maltri^ à tons nous autres (eus de

464 IiB8 VIVEURS DB PARIS.

plume, a écrit cet aphorisme qui sera toujours vrai et dont voici la pensée, sinon le texte : — « Les femmes » voyent avec leurs épaules, avec leur dos, avec leurs 1 cheveux, avec n'importe quoi... »

Or Camélia voyait René à merveille, quoiqu'elle ne le regardât pas.

Le premier acte touchait à sa fin et il y avait déjà près de dix minutes que la jeune femme était arrivée, quand monsieur de Savenay leva pour la première fois les yeux vers l'avanl-scène.

Il reconnut aussitôt le délicieux profil de l'inconnue à |a calèche bleue, et il tressaillit.

Camélia prit bonne note de ce tressaillement.

Presqu'enmême temps René poussa le coude du baron de Castelli, viveur émérite à côté duquel il se trouvait.

Ce dernier se pencha vers le jeune homme.

— Qu'est-ce que vous voulez, mon cher? — lui demanda-t-il.

— Regardez ... — répondit René.

— Quoi?

— L'avant-scène du côté droit.

Le baron lorgna.

— Eh bien ?. .. — fit-il ensuite.

— Vous voyez cette jeune femme?— poursuivit René.

— La robe de velours noir?. ..

— Oui. — La connaissez- vous ?

— Sans doute.

— Beaucoup.

— On ne peut pas plus.

— C'est-à-dire, que vous avez été son amant?

— Un peu. — Elle est charmante, n'est-ce pas?

— Oui, — fit René, — charmante. — Comment se nomme-t-elle.

— Camélia.

— Et c'est une pécheresse?

— Aussi pécheresse que la Madeleine avant sa conversion. — Excellente fille du reste, et aussi bonne enfant que jolie.

— La voyez-vous encore?

— Quelquefois.

— Comme ami ou comme amant?

— Oh I comme ami, rien que conime ami, — la plus fraternelle amitié...

— Mon cher baron, mademoiselle Camélia me platt beaucoup... — Je l'ai rencontré, souvent au bois, mais sans savoir qui elle était.

René s'interrompit.

;— Et, maintenant que vous le savez,— fit le baron en souriant , — vons ne seriez point fâché de lui dire à ellemême toute la sympathie qu'elle vous inspire...

— Vous devinez juste.

— Et bien ! dites-le lui. — Qui vous en empêche?.. . — Mon cher baron, vous allez vous moquer de moi...

— A quel propos?

— A celui-ci : — Je n'aime pas beaucoup me présenter moi-même, et je me sens fort gauche quand il s'agit de décliner mou nom à une femme. . .

— Je comprends... vous voudriez me charger delà présentation?

— Si ce'n'élail pas trop attendre de votre obligeance. ..

— Je suis entièrement à vos ordres.

— M^rci d'ftvanoew.

-rr Save^-^vous c^ qi^ j3 vais faire?..

— Dites.

— Je vais monter à la loge de Camélia et l'juviter à souper avec vous et moi après le speclacte.

— Moo cher barop, vous êtes cliarmanC. ..

-^ Ainsi vous aocepiez?..

— Sans doute, et avec une reconnaissance infinie!.. L'acte s'acheva.

Camélia déploya le programme et parut s'abporber dans sa lecture.

Le baron Castelli quittai l'orchesfre.

Au bout d'une demi-minute il entrait d«i)s l'avant^'^oe.

Camélia avait deviné le sujet de 1» conver^tion des deux bowmes.

Elle s'attendait donc à voir parattr^ le baron.

Et cependant, au moment où s'ouvrit la porte de la loge, elle se retourna à demi et fit un geste de surprise.

Jue npuvefui vftnu lui tendit la main.

Elle appuya sur (^tte main le bout de ses doigta ^m^^ et elle dit :

— Cwm^nt, mon cher C^stelli, c'est vous?..

-r- Est-ce que cejft vous étonue?. .

— Un peu.

— Pourquoi donc?..

— Parce qu'iPy % des siècles que vous p^ m'avez donné signe de vie, ^t que je me croyais tout ^ f^it oubliée par vou3...

— Vous croyez cela, Camélia?.. — demanda (e bx^'OB d'un ton de reproche.

— Avais-je tort î

— Oui, certes ?.. — s'écria-t-il avpç ob^J^uf •

— Eh bien, tant mieux! — répondit la jeune femme avec apparence d'affectueux abandon. — Je suis franche et je vous assure qu'autant il m'est indifférent de voir un amant me quitter, autant je me sens triste et blessée quand un ami s'éloigne de moi... L'anwwr s'e» w, Vormitié reste, c'est un proverbe vieux comme le monde et qui sera toujours vrai...

— Aussi, moi, je suis de vos- amis, et des bons, et vous pouvez compter sur moi à présent et toujours...

— Je vous crois. — Du moment où je ne suis plus votre maitresse, pourquoi me mentiriez-vousl. .

Camélia se mit à rire, du rire le plus frais et le plus charmant du monde.

Puis elle reprit :

— Voyons, mon cher baron, que me conterez-vous de nouveau?..

— Tout ce que je sais, et d'abord quelque chose qui vous regarde...

— Qui me regarde, moi?..

— Vous-même.

— Quoi donc?

— Figurez-vous qu'ily a à côté de moi, là, à l'orchestre un jeune homme...

Après?..

— Un de mes bons amis, un garçon riche et charmant, — vous pouvez vous en assurer en jetant les yeux sur lui.

— Ce n'est pas la peine, — vous me le dites et je vous crois sur parole, — seulement je ne vois pas trop, ' jusqu'à présent, en quoi cela me concerne..

— Attendez donc uu instant. — - Ce jeune homme

4&8 LU VIYBURS DB PIRIS.

s'ftppéUe René de Savenay, -^ il va tous les jcmrs au bols et vous y a souvent rencontrée. .

— C'est possible.

— Depuis que vous êtes dans cette loge il n'a cessé de vous regarder..

— C'est son droit.

— Il vous trouve charmante. .

— C'est une preuve de son bon goût.

— Il vous aime..

Camélia se mit à rire.

— Et il voudrait vous le dire, ou, mieux encore, vous le prouver.. — continua le baron Castelli.

— Oh! oh !.. — répondit Camélia redevenue subite* ment sérieuse, — ceci est une toute autre affaire...

— Pourquoi donc?..

— Mon cher ami, continuez, je vous prie, ce que vous avez à me raconter, *- nous nous expliquerons ensuite. — J'imagine que vous êtes venu ici com^e ambassadeur, accomplissez donc votre mission Jusqu'au bout. . — J'écoute...

Camélia approcha de ses narines roses le bouquet des belles fleurs dont elle portait le nom.

René était resté à rorcheslre et, les yeux fixés sur l'avaut-scène, il étudiait le visage des deux interlocuteurs et cherchait à se rendre compte, d'après le jeu de leur physionomie, des différentes phases du dialogue établi entre eux

Mais il n'en venait point à bout.

Il comprenait qu'on parlait de lui, ^— voiià tout.

Qu'en disait-on?

Ceci élait.pour M lettres doeos.

Camélia, comme si elle Teût fait tout exprès pour échapper à cet examen, quitta la place qu'elle occupait sur le devant de sa loge et alla s'iustaller au fond do Favant-scène • et par conséquent hors de la vue des spectateurs de l'orchestre .

Le baron Castelli s'assit en face d'elle.

Puis la conversation continua.

Disons en passant que Blondine occupait l'avant-scënc de rez-de-chaussée qui avait été louée à son intention par René.

Les futures rivales se trouvaient ainsi, non point mises en présence, mais superposées par le hasard.

Camélia ignorait cette circonstance, mais, si elle l'avait connue, elle en aurait tiré un favorable augure.

Elle dominait déjà cette Blondine qu'elle se promettait d'écraser.

L'ambaMAdc.

— Allez, mon cher baron, — répéta Camélia, — allez je vous écoute...

— Vous disiez tout-à-l'heure, — reprit Castellî, — que je venais k vous comme ambassadeur...

— Est-ce que je me trompais ?. .

— Non pas. - ^

— 1\ fut un temps, où, quand vous me parliez, vous parliez pour vous-même... — fit Camélia d*un air sentimental.

— Serais-je assez heureux pour que vous regrettiez ce temps-là?.. — murmura CastelU, tout prêt à reprendre feu, malgré son écorce d'homme blasé.

— Oh I je ne m'en souviens plus assez pour savoir si je le regrette, — répondit la pécheresse avec un sourire, — ainsi donc, mon cher ambassadeur, ne faisons point de marivaudage et allez au fait. . .

— Eh bien ! le fait est que je vous invite à souper.

— En tète-à-tète?

162 LBS yiysoRS de paeis.

— Accepteriez-Yous si cela devait être ainsi?.»

— Non.

— Pourquoi?..

— Parce que j'aurais trop peur qu'il ne vous prît fantaisie de redevenir amoureux de moi ; — si toutefois il est vrai que vous l'ayez jamais été...

— En doutez-vous ?..

— Ce n'est point là la question. — Au fait...

— Eh bien, rassure:&-vous, — à ce souper, nous serions trois...

— Qui donc amèneriez- vous ?. .

— Le baron de Savenay, qui, je vous le répète, souhaite ardemment vous être présenté...

^ Fort bi^a.

— C'est convenu, n'est-ce pas? — Vous dites mi. -* Toal au eontraire. -**- Je dis non.

— Plais^nte^vous?..

— Pas le moins du moada.

— Ah ! çà, mais , quelles raisons pouvez-voHS avoir de refuser ainsi ce que jevws demandô?..

— J'en ai deux.

— Très-mauvaises, je le parierais...

— Excellentes, au contraire, vous aller en juger. — La première, c'est que je ne soupe plus, — la seconda, c'est qu'on ne me présente personne^., personne du moins qui puisse avoir la moindre prétention à me plaire... — Je me suis tracé cette règle de conduite, et je ne m'en départirai pas...

Le baron Cast^li regarda Camélia bien en face pour voir si elle se moquait de lui.

Jamais elle n'avait paru plus sémuse.

— Ab I çà, naon mtoBl , — lui demanda-t-U, — deviendriez-vous folle, par hasard?

— Je crois, au ccmlraire, que je commence à devenir 3»ge...

— Edt-'Ce que ¥Ous vou» oonverUssez?..

— Peut-être bi«a. — Ou serait le mal?..

-^ Soyez franche, et convenez que tous ne me pariez mkti que p»r ce que vous avez eu ce moment un amant très-jaloux et qui vous surveille de (ort près?..

— Vous savez à nierveille, mon (^er baron, que si j'avais un amant du caractère que vous dites, je nâ le garderais pas vingt-quatre heures...

— Alors, vous aimez quelqu'un ?. .

-^ Personne, et, bien plus, je n*ai pas'd'asaaat.

— Excellente raison pour en prendre un.

— Je n'en veux pas.

— Vous changerez d'avis.

— Jamais. •

— C'est impossible.

^ Je vous répète que ma résolution est parfaitement arrêtée. — Je neveux plus d'amant.

— £h bien! mais, il me semble que le souper que je vous offre, ne vous empèaberait nullement de persévérer dans ce beau projet. . .

— Sans doute, il ne m'en empêcherait pas... sij'anceptais...

— Et vous acceptez?..

— Non, — je refuse.

— C'est bien décidé ? •

— Oui.

— C'est votre dernier mot?..

464 tBB yiVEtJRS DE PABIS.

— Oui, dix fois oui!.. — s'écria Camélia avec impatience.

— Oh I oh I — fit le baron Castelli, — comme vous malmenez ce soir vos amis, ma chère enfant I.. Si je vous importune si fort, que ue me dites-vous de m*en aller...

Et le baron se leva comme pour sortir.

Camélia le relint.

-* Vous ne m'importunez pas le moins du monde, mon cher Castelli, — lui dit-elle, — et vous le savez bien.

— Restez aussi longtemps que vous voudrez, vous me ferez le plus grand plaisir. — Parlez-moi de tout ce qui vous passera par la tête, — de la pluie et du beau temps, — de la politique et du cours de la Bourse,

— de ia pièce qu'on joue ce soir, de celle qu'on jouait hier, de celle qu'on jouera demain. — Parlez-moi de vos chevaux, — parlez-moi de vos maîtresses , — seulement ne m'invitez point à souper, et ne me tourmentez pas pour me présenter vos amis. . . — Voilà tout ce que je vous demande... Est-ce être trop exigeante?..

Au moment où Camélia achevait cette tirade véhémente et chaleureuse, l'orchestre jouait l'introduction du second acte, et la toile se levait. — Castelli resta encore quelques minutes dans la loge de sonex-maitresse, puis il lui tendit la main pour prendre congé d'elle. Camélia serra cette main, et dit :

— Est-ce que vous m'en voulez?

— A quel propos ?

— A propos de mon refus.

— Point du tottt.

— Bien vrai?

— Parole d'honneur l .

-— Eh bien, prouvez-le moi.

— Comment?

— En allant me chercher des bonbons... — répondit Camélia en riant.

— J'y cours.

Et Castelli sortit de Tavant-scëne.

Ce Viveur, gros garçon de trente-cinq ans, riche d'une soixantaine de mille livres de rentes qu'il dépensait au trois quarts en chevaux et en paris, se sentait, au fond, beaucoup plus contrarié qu'il ne le voulait paraître. Il •avait dtt à René qu'il était l'ancien amant et l'un des bons amis de Camélia. Il lui avait offert, non-seulement de le présenter à elle, mais encore de le faire souper en sa compagnie le soir même. Et voici qu'il ne pouvait tenir aucune de ses promesses et qu'il allait passer sans doute pour un de ces hâbleurs qui se vantent sans cesse, à propos de toutes les jolies femmes, de posséder sur elles une influence imaginaire. Donc le baron Castelli, tout en descendant lentement l'escalier, maudissait en lui-même les inexplicables caprices de Camélia, et se demandait ce qu'il allait dire à René, quatid ce dernier lui frappa tout-à-coup sur l'épaule. Castelli tressaillit; dans sa préocéupalioii , il n'avait point vu venir le jeune homme.

René, dont l'impatience grandissait à mesure que se prolongeait la conversation du baron et de la pécheresse, était sorti de l'orchestre au moment où Camélia et son interlocuteur s'étaient retirés dans le fond de l'avantsène. Depuis lors, il errait dans les couloirs.

Nous prenons sur nous a'affirmer que la charmante

466 LBS VIVKUM8 DE FAftIS.

image de Berthe de Croï étmt, à cette heure, bien loin de sa pensée.

— Eh bien?.. -î- demanda-t-il vivement au baron.

— Ma foi, mon cher, — répondit avec un peu de mauvaise humeur Gasteili pris au dépourvu, — je ne connais pas plus les femmes qu'un étudiant en droit I — Camélia se moque de moi, et je ne puis vous tenir aucmie de mes proanesses.

— Quoi!.. --• s'écria René, — ce souper?

^ N'aura pas lieu.

— Cette présentation?

— Ne sera pas faite... — du moins par moi.*

— Que me dites-vous là?..

— La vérité, pardieul.. — Elle ni*est assez désagréable pour que je ae puisse point être soupçoimé de l'altérer en cet le circonstance...

— Ainsi, cette jeune femme?..

— Ne soupe plus, — dit-elle, — ne reçoit personne, n'a pas d'amant et n'en vent point avoir!..

— C'est incroyable!..

— Aussi, je ne le crois pas, — mais que voulez-vous quç j'y fasse!..

En cet instant, les deux hommes se trouvaient en face de la porte des stalles d'orchestre.

— Vous ne rentrez pas? — fit René.

— Non.

— Où allez-vous?

— Acheter des boaboas.

— Pour qui?

•^ Pour Camélia. -^ Elle a eu l'aplomb de m*en de-

mander, et, comme je ne veux pas qu'elle me croie ciutrarié, je lui en porte...

— Ainsi, vous allez remonter à sa loge?..

— Sans doute.

— Eh bien! j'ai une idée...

— Laquelle?..

— Sortons ensemble pour acheter vos bonbons, je vous dirai mon idée chemin faisant.

René et le baron quittèrent ensemble le théâtre.

OfeM «Ifarftdt.

Camélia avait ressenti un vif mouvement d'orgueil et de joie en voyant le rapide et complet succès de ses premières entreprises contre le cœur de René. Ce succès avait dépassé ses espérances. Avant même qu'elle eût agi d'une façon directe, celui qu'elle voulait conquérir était déjà à ses pieds, ou du moins ne demandait pas mieux que de s'y jeter. L'ambassade du baron Castelli en fournissait la preuve. Or, en agissant et en pariant ainsi qu'elle venait de le faire avec le baron. Camélia avait joué un coup hardi, un coup de maître, — un de ces coups décisifs qui, sur les champs de bataille, décident de la perte ou du salut des empires. L'impossibilité, absolue en apparence, d'arriver jusqu'à elle, devait attiser comme un soufflet de forge la flamme qui naissait au cœur de René, et métamorphoser son caprice en une passion de bon acabit. Du moins Camélia le pensait ainsi, 0t )a charmante jeune femme connaissait bien le

cœur humain. — Nous ne saurions faire autrement que de lui rendre cette justice.

Aussitôt que Gastelli fut sorti de Tavant-scènc, Camélia reprit sa place sur le devant de la loge.

Nous avons déjà dit que la toile était levée depuis un instant pour le second acte de la pièce nouvelle.

Camélia promena autour de la salle et sur la scène un regard circulaire; ce regard s'arrêta pendant une seconde sur la stalle où René aurait dû se trouver. Cette stalle était vide.

— Il sera sorti pour guetter an passage Castelli, — se dit la pécheresse, — et il va rentrer...

Et elle é[»ia le moment de son retour pour juger de Texpression de sa figure. Mais elle attendit valnemeu t.. . — René ne rentra pas.

— Il est furieux, — pensa Camélia, — et il est parti pour ne plus ilie voir; — c'e&t bon. — - Ces colères-là ne durent guère!.. '^ Demai^cepauvre jeune homme s^a tout-44iait fou de moi I . .

Tanâis que la pécheresse se parlait ainsi à elle-même, la pofte de Tavant^seène s'ouvrit pour la seconde fois Camélia se retourna, supposant bien que le baron lui apportait les bonbons demandés. C'était en effet Castelli; il tenait à la main un gros sac rempli de marrous glacés, -— àe choeelat praliné, — de fruits confits et'de toutes fioiies de friaodises. GaméUa étendit la oiain et pcii le sac.

— Merci, — dit-eHe.

Mais, en même temps, elle fit un mouvement d« brusque surprise. Elle venait de s'apercevoir que le baroa n'étail point seul, et, dans «elui qui l'aoeompagnait «t

LKS VIVIURS Ht PAR». i71

qui jasqu'à ce moment s*éta;tt leau madestettient un peu en arrière, elle reconnaissait René. Une sensa* tion mixte, •— moitié plaisir, moitié colère, — inonda le cœur de la jeune femme et mit un double éclair dans ses yeux ; mais cet éclair s'éteignit aussitôt, car elle comprit à Tinstant même t<>ut le parti qu'elle pouvait tirer de cette circonstance inattendue. Gastélli, du reste ne lui laissa guère le temps de se reooimattre.

— Chère madame, — hii dit-H en prenant son compagnon par la main, — permettez-moi d'avoir Thonneur de vous présenter mon ami, le baron René de Savenay, dont le plus vif désir est d'(Atettir Tinsigne favenrdte vous faire quelquefois Sa coUr.

Camélia répondit par une froide et légère inclinaliou de tête au profond salut de René, puis elle se tourna vers le baron et lui dit, avec la dignité hautaine d'une femme du monde offensée :

— Monsieur de Castelli, ce que vous venez de faire est une action de mauvais goût dont je vous su[^posais incapable!.. — C'est une impertinence gratuite que je ne méritais point et qui me prouve qu'en vous croyant un galant homme, je vous avais mal jugé...

— Mon Dieu! .. — voulut s'écrier le baron dont l'embarras était extrême, — je vous en supplie, ne croyez pas...

Mais Camélia l'interrompit brusquement.

— En voilà assez! — fit-elle, — oubliez, je vous pria, le chemin de ma piai^on, monsieur de Castelli, je n'y serai iaanais your vws. . .

471 LBS TITEURÂ I»E PAR».

Pttis elle ajouta immédiatement, d'un ton un peu moins sec et en s'adressant à René :

— Quant à vous, monsieur, à vous qui teniez si fort à me faire votre cour que vous avez trouvé moyen de vous faire présenter à moi malgré moi, conune il m*en coûterait de vous supposer une intention blessante, je veux vous demander une explication, mais ce n'est ici ni le lieu ni le moment. — Je vous attendrai chez moi, demain, rue de Provence, numéro 7, à deux heures de Taprès midi. — Bonsoir messieurs...

Et, après avoir de nouveau salué les deux hommes d'une hautaine inclination de tête qui les mettait littérament à la poi'te, Caméha leur tourna le dos, -^ s'accouda au rebord de son avant-scène et sembla regarder très-attentivement le spectacle.

Le baron et René, fort déconcertés tous les deux, sortirent aussitôt. Au moment où ils franchissaient le seuil de la loge, Camélia tourna à demi la tête.

— Monsieur de CastelU... — fit-elle.

Le baron, espérant rentrer en grftce, fit rapidement volte-face.

— Vous oubliez ce sac de bonbons, — lui dit Camélia avec un sourire ironique, — reprenez-le, je vous prie...

Et elle le lui mit.dans les mains.

Castelli, furieux, s'élança hors de la loge et jeta le sac malencontreux sur les (,'enoux d'une ouvreuse, fort étonnée et surtout fort enchantée de celte bonne aubaine.

Le baron prit le bras de René ejil l'entraîna au foyer. Chemin faisant, ils ne prononcèreut pas un mot. Une fois

LES VIvetlRS 0E PAR». 473

arrivés, Gastelli lâcha le bras de son compagnon et tous les deux se regardèrent. Le baron fut le premier qui rompit le silence.

— Eh bien I — demanda-t-il, — qu'en dites- vous?

— Je dis que Camélia est charmante... — • répondit froidement René .

— Ah! c'est là votre avis?..

— Sans doute.

— Et que pensez-vous de la façon dont elle vient de nous recevoir?..

— Elle était dans son droit.

— Pardieu, mon cher, vous êtes philosophe !.. Moi, je ne prends pas si facilement mon parti de l'étrange algarade que vous m'avez value !..

— Bagatelle!..

— Merci?.. — Cette coquine m'a traité comme uu laquais !.. et cela par votre faute !..

— Bah!... N'aliez-vous pas me jeter la pierre, à présent?..

— Et, quand je le ferais?..

— Vous auriez tort.

— Vraiment ?

— Oubliez-vous donc que tout à Theiire, quand je vous ai dit mon idée, vous Tavez l'adoptée avec empressemeut en la trouvant tout à fait réjouissante!..

— Est-ce que je pouvais me douter que les choses tourneraient comme cela?,.

— Sans doute, mais vous voyez bien qu'il ne faut pas me faire de reproches, par la raison bien simple que je ' ne pouvais pas m'en douter plus que vous...

— Au fond, vous avez raison.

— Et d'ailleurs, où est le mal? — poursuivit RénJ. — Que nous proposions-nous?.. — de me faire admettre cbez Camélia. — Notre but est atteint puisqu'elle me recevra demain, à deux heures...

— Vous irez donc?

— Quelle question I .,

— Vous aurez tort.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle est irritée contré vous, autant que contre moi, et qu'elle vous recevra fort mal. ..

— Qui sait?..

— Ainsi, — demanda Castelli, fort étonné du sangfroid et de l'aplomb de René, — ainsi vous croyez que demain Camélia sera charmante avec vous ?

— Je l'espère, — répondit monsieur de Savenay avec une fatuité incomparable.

Le baron sourit dans ses moustaches d'un air incrédule. — René vit ce sourire.

— Mon cher ami, — dit-il, — je veux faire votre paix avec Camélia. — Je vous invite à souper avec elle pour un jour de la semaine prochaine.. — Tenez, d'aujourd'hui en huit...

— D'aujourd'hui en huit*?.. — répéta le baron.

— Oui.

— J'accepte volontiers, mais...

— Mais quoi ?

— Mais je parie contre vous deux cents louis, si vous voulez, que ce souper n'aura pas lieu...

— Tenu! — fit René en frappant légèrement dans la main que lui tendait Castelli.

^ LSI TIVBURS DE PARIS. 475

— Et, maintenant, — demanda le baron, — venezvous reprendre votre stalle ?. .

— Non, — répondit René, — je sors...

— Où allez-vous?

— Chez Albine, et même je vous prierai de me rendre un service. .

— Lequel?

— C'est d'entrer dans la loge de Blondine et de dire à cette petite qu'elle vieime me rejoindre après le spectacle si elle veut...

— Votre commission sera faite...

— Merci, mon cher ami, et bonsoir...

Et René quitta le théâtre ; il alluma un cigare et il suivit pédestrement les boulevarts jusqu'à la rue de la chaussée d'Antin.

On se souvient qu* Albine demeurait dans la rue Neuve des Mathurins. — Chemin faisant il passa en revue dans son esprit tous les incidents de la soirée, et il se trouva qu'il était beaucoup moins convaincu de gagner son pari qu'il n'en avait eu l'air devant Castelli. Mais il secoua de son mieux ses inquiétudes et il se dit cavalièrement :

— Demain il fera jour, et, mordieu, nous verrons bien!..

Cependant le hasard fit qu'au moment de la sortie du spectacle Blondine et Camélia se rencontrèrent sous le vestibule du théâtre. Blondine, qui se souvenait de la

4^6 UES TTvsuftfi m p^w».

dernière séaace du Club des Hirondelles, ne put s'empêcher de sourire d'une façon moqueuse en fixant Camélia; cette dernière répondit à ce sourire par uu regard de haine et de dédain dont Texpression foudroyante eût eflFrayé toute aulr^ que Blondine, — mais Biondine ne fit qu'en rire.

L^i roaerles de Cteiiiélla.

Le lendemain, à l'heure indiquée, René sonnait à la porte du logis de Camélia; Mariette, cette soubrette éveillée que nous connaissons déjà, lui demanda son nom et Tintroduisit dans un joli salon tendu d'étoffe perse ; là elle le laissa seul en lui disant qu'elle aUait prévenir sa maîtresse. Soit intention maligne de la part de Camélia, soit qu'en effet la jeune femme me fût point prête, l'attente de René dura près d'une demi-heure. Pendant ce laps de temps il se posa sous vingt fermes différentes cette question :

— Comment va-t-elle me recevoir?..

Et il lui fut impossible de se répondre.

Enfin une porte s'ouvrit et Camélia parut.

Si elle avait formé le projet de se rendre irrésistible, nous devons à la vérité d'avouer que son but était complètement atteint.

Sa beauté rayonnait en quelque sorte ; René en fut ébloui : un peignoir de mousseline blaiiclie, noué à la

478 LES TIYEDRS DE PABM.

taille par un ruban de soie, composait toute la parure de la jeune femme ; ses beaux bras nus sortaient de ses manches larges et semblaient s'échapper du calice d'une fleur ; une torsade de grains de corail s'enroulait autour de chacun de ses poignets dont elle faisait ressortir la finesse et la blancheur; une torsade pareille serpentait, avec la négligence un peu affectée qui platt tant aux créoles, parmi les nattes épaisses et soyeuses de ses cheveux noirs. Elle parut à René dix fois plus jolie que la veille au soir, et le fait est que ce déshabillé presque oriental ajoutait encore à la grâce de»»sa personne et aux séductions de sa beauté.

L'expression de sa figure était sérieuse et même un peu sévère ; ses yeux calmes lançaient un regard froid et empreint de dignité; sa bouche ne souriait point.

— Sous sa toilette de pécheresse Camélia avait l'attitude d'une jeune reine qui va donner audience à l'un de ses sujets, jadis rebelle, aujourd'hui soumis et repentant.

— Oh! oh!... — se dit René, — tenons-nous bien* car cette femme est forte!.. — Et il la salua avec un respect dont la nuance un peu exagérée n'échappa point à Camélia.

— Monsieur, — dit-elle à René après s'être assise et lui avoir fait signe de prendre place en face d'elle,

— je vais au but sans détours et j'y vais sur-le-champ, car il importe que vous ne vous mépreniez point sur la nature du rendez-vous que je vous ai donné aujourd'hui...

René s'inclina sans répondre.

Camélia reprit :

— Hier au soir vous avez été le complice, — complice innocent, je l*espère, — d'une action blessante pour moi... — j*aime à croire que, lorsque vous vous êtes fait amener dans ma loge par le- baron de Castelli, vous ne saviez pas qu'il venait de nie demander la permission de vous présenter à moi et que cette permission je la lui avais refusée...

En réponse à celte interrogation indirecte, René balbutia quelques mots qu'il fut impossible d'entendre. La jeune femme poursuivit :

— J'étais irritée à bon droit, — dit-elle, — du procédé inqualifiable de M. de Castelli qui semblait oublier vis-à-vis de moi les plus simples égards que doit à une femme tout homme fqui n'est pas un manant... — Heureusement pour vous, monsieur de Savenay, heureusement pour les gens de votre monde, ce baron de Castelli n'est ni vraiment Français, ni vraiment gentilhomme, — son père était un charlatan italien qui a gagné sa fortune et son litre en vendant des remèdes secrets... — aussi je ne m'étonne pas le moins du monde que le fils ne soit qu'une espèce!

René, qui n'ignorait point que le baron avait été l'amant de Camélia, ne put s'empêcher de sourire à cette sévère appréciation de la jeune femme.

Cette dernière continua :

— Dans ma juste colère j'ai témoigné à vous , comme à votre ami, tout le mécontentement que je ressentais. — Peut-être ai-je été, à votre égard, un peu trop vive... je tiens à vous en témoigner mes regrets... je tiens surtout à ce que vous ne voyiez rien de blessant dans mon refus de vous recevoir... — Cette exclusion

480 LIS nVBURS DB PABIft.

n^esl pohit personnelle, je n'ai pas besoin de vous raffîrmer, elle est pour moi de règle générale et je vais vou3 en expliquer les motifs ...

R^né écoutait avec une attention profonde; il était complètement sous le charme de la voix tout à la fois douce et sonore de son interlocutrice.

— Je suis jeune, — poursuivit la pécheresse, — mon acte de naissance en fait foi. — Mes flatteurs prétendent que je suis jolie, et il n'y a point en moi assez de modeslie pour leur donner un démenti. — J'ai vécu dans ce monde étrange où l'on court après le bonheur sans Tatteindre jamais. . — J'ai eu des illusions, je les ai perdues, ou plutôt on me les a brutalement enlevées. — J'ai été trompée, — j'ai trompé à mon tour. — J'ai aimé,

— j'ai souffert. — Or, aujourd'hui, j'ai soif de repos. . je ne veux plus aimer, je ne veux plus souffrir... et, pour atteindre ce but, je n'aurai plus d'amant.. . — C'est ohez moi une résolution irrévocablement arrêtée. — Je l'ai dit hier au soir à M. de Gastelii, et il vous i'a répété, n'est-ce pas?..

— Oui, — fit René.

— Seulement, — continua Camélia avec un sourire,

— ni l'un ni l'autre vous ne l'avez cru?

René hésita.

— Soyez franc! — dit la jeune femme.

— Eh bien! c'est vrai .. — répondit M. de Savenay,

— nous avons douté tous les deux. . .

— C'est fort simple, — Vous ignorez l'un et l'autre les circonstances qui me rendent possible la réalisation de ce beau rêve de cajnie et de repos, — et il doit vous sembler que, pour moi, renoncer à l'amour, c'est renon-

LU FiVIVBS M FAWW. iftl

cer à la yie. — Vous vous >troaipez oepeniknt, vcm pourquoi et voici comment : — L'année 4ernière j'ai été aimée, beaucoup aimée, par un étranger, un beau et bon* jeune -homme, — héritier d*un nom illustre et d'une grande fortune. — Ce que le pauvre garçon éprouvait pour moi, c'était véritablement de l'amour, et, si jo lui avais dit de se jeter par la fenêtre, il l'aurait fait à l'in&tant même et sans compter le nombre des étages.

— Cependant il avait pour sa famille autant de crainte et de respect que de tendresse pour moi, et, le jour où il fut rai^elé par son père, il partit. — Il s'agissaàt pour lui d'un magnifique mariage, et j'étais assez son amie pour ne l'en point détourner.

» La veille de son départ il pleura toute la nuit comme un enfant, puis, le matin venu, il me dit à travers ses larmes :

» — Après que tu as été à moi, Camélia, je veux que tu ne sois plus à personne... Je ne veux pas, du moins, que les nécessité dcvla vie te poussent, malgré toi-même, dans les bras de quelqu'un que tu n'aimerais pas... — Je prends donc l'engagement de te faire remettre chaque mois par mon notaire une somme de mille francs, jusqu'au moment où tu cesseras d'être fidèle à mon souvenir... — Je sais qne tu es franche et loyale. Camélia,

— c'est donc à toi seule que je m'en rapporterai,.. — Le jour où tu aimeras quelqu'un, le jouri)ù tji m'auras donné un successeur, tu ne te présenteras plus pour toucher l'argent que je te promets, et, ce jour-là aussi, je comprendrai que je suis oublié... »

» — Or, depuis ce momeot-là, je mène une vie charmante, — ie touche régulièrement et religieusement mes

mille francs, — je suis libre, — je suis heureuse, — j*ai tous les plaisirs de la ^ie galante sans en avoir les assujétissements et les corvées, — je comprends le bonheur de ma position, et je n'irai pas, de gatté de cœur, la compromettre par quelque folie... — Voilà pourquoi vous ne devez plus vous étonner maintenant de ma résolution immuable de fermer ma porte à tout le monde...

— Mais, — répondit René, — je ne vois là-dedans aucune bonne raison de refuser de me recevoir..'

— Peut-êtr^ y aurais-je consenti, en effet, si le baron de Caslelli ne vous avait posé tout d'abord en adorateur...

— Mais, puisque c'était vrai...

— Raison de plus pour vous exclure. ..

— Comment?..

— Vous prétendez m' aimer. ..

— Je ne prétends pas.. . je vous aime réellement. . .

— Soit. — Alors, vous me l'auriez dit?..

— Sans doute...

— Vous êtes jeune et charmant, monsieur de Savenay, et, qui sait, j'aurais peut-être, moi aussi, fini par vous aimer...

— Eh bien! tant mieux cent fois!..

— Cent fois tant pis, au contraire!.. — s'écria Camélia. — En vous aimant, je perdais non-seulement mon cœur, mais encore mon indépendance, car mon ancien amant me connaissait bien, et, le jour où je me donnerais à quelqu'un, je dirais adieu en même temps à mes douze mille livres de rentes...

Et la jeune femme se mit à rire.

— Chère madame, — fit alors René, — il y a dans

VOS paroles une chose qui m'étonne beaucoup et qui me blesse un peu...

— Quoi donc?

— Je viens de vous entendre faire allusion à ce revenu de douze mille francs que vous perdriez en m'aimant...

— Ehl bien?..

— Je croyais que le baron Gastelli vous avait parlé de moi..

— En effet.

— Ne vous a-t-il donc pas dit que j'étais riche?,..

— Il me Ta dit, mais que m'importe?...

— Sans doute, mais il m'importe à tfioi que vous soyez bien convaincue que ce qu'un autre a pu faire je le ferais aussi, et plus largement encore, et qu'aucune femme ne pourrait dire qu'en me donnant son cœur elle a conclu un marché de dupe. . .

Le sourire amer de la fierté blessée vint plisser les lèvres de Camélia ; elle se renversa en arrière, appuyant sa tête charmante au dossier de sa chauffeuse, — elle mit son poing sur sa hanche, — elle regarda René dans le blanc des yeux et elle s'écria d'une voix nette et d'un ton moqueur :

— Il me semble, mon cher monsieur de Savenay, que vous êtes en train de me proposer un marché... — J'ai eu l'honneur de vous dire lout-à-l'heure que je n'étais point à prendre, — permettez-moi d'ajouter que je ne suis point à vendre.

René demeura pendant un instant comme abasourdi sous le coup de cette phrase à double tranchant, puis il répliqua de son mieux et la conversation continua.

484 LU TIYI0RS M FàlUS.

Noue ne suivrons pas les deux interlocuteurs au milieu des méandres de leur dialogue» toutes les pages de ce volume n*y suffiraient point, car ce dialogue dura près de trois heures ; nous allons seulement l'analyser eo quelques mots. Après de longs débats et d*interminablés tergiversations dans lesquelles Camélia fit scintiller toutes les facettes de son esprit, il fut convenu que, comme elle et René paraissaient éprouver et éprouvaient en effet un vif plaisir à être ensemble, le logis de la rue de Provence serait ouvert chaque jour au jeune homme de n^idi à deux heures, mais à cette conditicm expresse qu'il viendrait à titre d*ami et que jamais, ni par un mot ni par un geste, il ne témoignerait le désir et l'intention de quitter le terrain neutre de l'amitié pour braconner sur celui de l'amour. La plus légère infraction au présent traité devait motiver une expulsion immédiate et sans appel. René se soumit à tout ce que Camélia jugea convenable d'exiger, puis il quitta Tadroite pédieriesse, tout radieux de satisfaction intime et convaincu qu'il avait fait un grand pas.

Aussitôt après son départ Camélia se frotta les mains, — persuadée, et avec raison, qu'elle en avait fait un bien plus grand encore. René en effet ne lui avait-il pas proposé, dès sa première visite et après cinq minutes de conversation, un contrat de douze mille livres de rentes pour remplacer les subsides imaginaires de ce jeune et nobleéiranger quiii'avaitjamaisexistéqiie dans l'imagina tion de Camélia, — personnage depdu^eet simple fantaisie, inventé pour les besoins de la circonstance. La jeune femme avait refusé ; elle n'ignorait point que le pêcheur qui retûi'e trop vite sa Ugne per^ sidav^nt te poissop qui

HKNrdaH à Phemcçon: et que quelques secondes de pa* tienoe lui auraient livré. D'ailleurs Camélia était imsa" tiabie et, puisque René s'ofiVait à die comme une proie facile et complaisante, il fallait commencer par endormir en lui toute possibilité de méfiance et de soupçon, affin de le dépouiller mieux.

A partir duleindemain, fténé profita amplement de la p^mission qu'il avait obtenue de Camélia : Chaque jour, à midi, il arrivait chez la jeune femnsé et le plus souvent ces visites dépassaient beaucoup la limite de deux* heures qui leur avait été assignée. Était-ce de Tamour que monsieur de Savenay éprouvait pour la pécheresse? Nous ne le croyons pas. René n'était guère susceptible de ressentir ce sontim^t divin, et d'ailleurs la partie la moins matérielle de ses désirs allait à Berthe de Croï, dont l'image lointaine et presque effacée occupait cependant une place en son âme lorsqu'il n'était point sous le charme immédiat de la réelle fascination qu'exerçait sw lui Camélia. Le phénomène moral que Maxin^ de Braoy avait constaté en racontant à René l'histoire de son double amour pour Marguerite et pour Marie se re-> produisait en quelque sorte.

Non, raonsieiH* do Savenay n'aimait point Camélia, mais il la désirait éperdument, et chaque jour la jeuLe femme, avec une infernale l.abileté, et sous le prétexte de ehercher à l'éteindre, attisait cette flamme qu'elle avait fait naître et dont elle étudiait avidement et curieusement les progrès. Ainsi» elle tenait à René la bride haute, comme on dit vulgairement , et elle ne lui permettait point de s'écarter du cercle étroite dans lequel die l'avait enfermé. D'un mot, d'un geste, d'un rôgavd,

elle imposait silence aux élans passionnés du jeune homme, et, s'il essayait de se cabrer, s'il cherchait à jeter le masque d'une trompeuse et respectueuse amitié, sa figure exprimait soudain un chagrin si réel que René courbait la tête, et, docile, se remettait sous le joug.

^vons-nous besoin de dire que la première semaine s*écoula sans que M. de Savenay eût osé seulement prononcer le nom du baron de CasJtelli, que, par conséquent, le souper promis n'eut pas lieu, et que le pari de cent louis fut perdu.

Au bout de quinze jours, Camélia, pensa qu'il était temps de donner à son rôle une couleur nouvelle et de *^pousser au dénoûment de cette comédie dont elle était l'incomparable actrice. Peu à peu, et par gradations insensibles, l'expression habituelle de sa physionomie se modifia; une mélancolie un peu rêveuse remplaça sur son visage la gaîté et l'enjouement ; son esprit moins vif et moins chatoyant, sembla devenir plus tendre ; parfois elle attachait sur René, comme obéissant à une attraction irrésistible, de longs regards qui peignaient le trouble de son âme. Puis, quand René la regardait, elle détournait vivement les yeux et elle rougissait d'une pudique confusion. Bref, il ne tint qu'au jeune homme de se persuader que l'amour faisait invasion dans le cœur si bien défendu de Camélia, et il ne se fit point faute de savourer cette charmante illusion.

Un matin, trois semaines environ après la présentation de M. de Savenay dans l'avant-scène du

LBS VIVEURS DE PàÎTiV. " -<87

théâtre des Variétés, la pécheresse s'enveloppa dans un grand châle, envoya chercher une voiture et sortit. La voiture qui la transportait s'arrêta en face du n° 22 de la rue de la Chaussée -d'Antin ; là, Camélia descendit, elle entra dans la maison, elle y resta une heure, puis elle se fit reconduire chez elle. Deux heures après René arrivait.

— Mon ami, — lui dit la pécheresse après quelques minutes de causerie, — croyez-vous au magnétisme et au somnambulisme?...

— En vérité, — fit M. de Savenay, — je serais fort embarrassé de vous répondre...

— Pourquoi?

— Paixe que je n'ai aucune idée arrêtée à l'endroit des sciences occultes, mais, vous-même, avez-vous un but en m'interrogeant à ce sujet?...

— Sans doute.

— Lequel?

— Je suis femme, par conséquent curieuse, et je voudrais satisfaire un caprice de curiosité...

— Qui vous en empêche?...

— Rien, — mais j'ai compté sur vous pour cela. ..

— Mille fois merci !.. — s'écria René radieux. — Enfin, je vais donc pouvoir vous être bon à quelque chose... — Voyons, de quoi s'agit-iiî..

— De la chose du monde la plus simple.

— Tant pis, car alors je n'aurai nul mérite à vous venir eu aide...

— Vous aurez celui de ne point rire de ma faiblesse et de ma superstition...

— Chère Camélia, de quoi s'agit-il?..

4^8 "Sl^âl YI?9UR» m PAII18.

— On parle beaucoup depuis quelque temps d'une soinnambule très-célèbre qui s'appelle mademoiselle Hermangarde..

— Eh bien?...

— Elle est, dit-on, étrangement lucide dans le sommeil magnétique, elle connaît le passé, le présent et Tavenir, et elle révèle à ceux qui la consultent les choses du monde les plus mystérieuses et les plus surprenantes...

René ne put retenir un sourire.

— Ah ! — fit Camélia, — voilà déjà que vous vous moquez de moi!..

— Nullement !.. tout au plus me moquerais-je de la somnambule...

— Vous auriez tort, car, moi, je crois à sa science. — Je veux la consulter, et, comme je n'oserais aller chez elle toute seule, j'ai compté sur vous pour m'y conduire...

— Quel bonheur!.. — s'écria le jeune homme avec un redoublement de joie.

— Ainsi, vous voulez bien être mon cavalier?..

— C'est le plus vif de mes désirs, et vous ne l'ignorez pas... — Quand voulez-vous que nous partions?

— Tout de suite.

— J'ai ma voiture à la porte. — Où demeure mademoiselle Hermangarde ?. .

— Fort près d'ici, rue de la Chaussé d'Antin, n^ 22. — Je vais mettre mon châle et mon chapeau et je suis à' vous...

Camélia sortit et elle revint au bout de trois miuMes, entièrement vêtue et prête à sortir.

LES VIVEURS M PJUIIS. 160

— Venez, —dit-elle.

— Prenez garde, — fit René en souriant.

— A quoi?

— Vous m'avez défendu devons parler d*amour...

— Oui, certes.

— Eh bien I si vous interrogez la somnambule, et si elle lit réellement dans les cœurs, elle vous dira que je vous aime...

Camélia ne répondit pas.

— Venez !.. — dit-elle pour la seconde fois. — Et elle prit le bras de René qu'elle entraîna.

Le coupé du jeune homme s'arrêta au même endroit où, le malin même, s'était arrêtée la voiture de Camélia. Tous les deux descendirent : la maison était belle, — l'escalier large et bien tenu : Camélia s'adressa à une portière assez gracieuse et lui dit :

— Â quel étage demeure mademoiselle Hermangarde, je vous prie?

— Au second, — madame. — Il est impossible de se tromper, il n'y a qu'une seule porte...

— Fort bien.

René et Camélia montèrent.

Un domestique nègre, en livrée, vint leur ouvrir la porte et les introduisit silencieusement dans un salon d'attente où ne» se trouvait personne. Au milieu de ce salon il y avait une table ronde, couverte de journaux, de brochures, d'albums, destinés à tromper l'impatience des

clients de la somnambule dans les moments de grande presse. Le nègre ne tarda pas à reparaître. Il fit signe à René et à Canfiéifa de le suivre, et il les guida à travers un couloir assez long jusqu'à un cabinet spacieux, tendu de damas vert et qui n'avait d'autre ameublement qu'un tapis très-épais, un large divan et un grand fauteuil.

Dans ce cabinet se trouvaient déjà deux personnes : une jeune femme de vingt à vingt-cinq ans, et un homme de quarante-cinq à cinquante, très-grand et prodigieusement maigre ; la jeune femme portait une robe blanche, l'homme âgé portait un habit noir, une cravate blanche, une perruque grise et des lunettes d'or ; la jeune femme était mademoiselle Hermangarde, l'homme vêtu de noir était son magnétiseur . La somnambule pouvait passer pour jolie, malgré son extrême pâleur, ses traits fatigués et le large cercle de bistre qui se dessinait autour de ses yeux. Une double natte de cheveux noirs encadrait sou visage doux et régulier, mais flétri. Le magnétiseur avait ce que l'on est convenu d'appeler une mauvaise figure : son nez long et crochu se recourbait en forme de bec d'oiseau de proie ; sous ses luneites d'or clignotaient ses petits yeux gris et faux. On eût dit* que sa bouche avait été fendue par un coup de couteau , car les lèvres ne se voyaient * pas. Somme toute, ce visage exprimait l'astuce, l'aridité et une foule de mauvaises passions.

Le vieax disciple de Mesmer dont nous venons de tracer à la fin du chapitre précédent le disgracieux portrait, était un empirique d'origine allemande qui se nommait le docUur Brunner. Toute sa vie il avait couru apr^s la renommée et après l'argent sans jamais parvenir à attendre ni l'un ni l'autre ; il ne manquait point d'un certain mérite et peut-être serait-il venu à bout de sortir de l'obscurité qui lui pesait, s'il ne s'était trouvé compromis à deux reprises dans d'abominables affaires d'avortement qui avaient trouvé leur dénoûment en cour d'assises. Deux acquittements étaient survenus en faveur du docteur Brunner, mais des soupçons flétrissants ne s'en attachaient pas moins à lui et épouvantant la clientèle que la science réelle du médecin aurait pu conquérir. Bref, pour vivre, le docteur Brunner en avait été réduit, ainsi que nous le voyons, à se faire le cornac d'une somnambule et à accepter les maigres émoluments qu'elle lui accordait ehaque mois.

Mademoiselle Hermangarde s'inclina profondément devant les nouveaux venus, sur lesquels elle parut jeter un regard curieux et investigateur. Le docteur salua avec la raideur impassible d*ùn automate. Il sembla à René qu'il entendait craquer les os de ce squelette ambulant.

— Mademoiselle, — dit Camélia à Hermangarde, — nous désirons vous consulter,..

— Je suis à vos ordres, madame, — répondit la somnambule. Et, après avoir fait un signe au docteur, elle s'assit dans le grand fauteuil qui se trouvait au milieu du cabinet.

Camélia s'étendit à demi sur le large divan dont nous avons parlé. René resta debout , fort attentif à tout ce qui allait se passer et très-peu disposé à ajouter foi à la lucidité de la somnambule et à ses révélations, si elle en faisait.

Le docteur commença les passes magnétiques.

Il n'est sans doute aucun de nos lecteurs qui n'ai^ assisté à quelque opération de ce genre, — nous négligerons donc d'entrer dans des détails trop étendus qui pourraient sembler insignifiants. Disons seulement qu'à mesure que les mains du docteur semblaient décharger le fluide magnétique en se promenant à quelques ligues du visage et de la poitrine de mademoiselle Hermangarde, cette dernière éprouvait de petites secousses et l'on voyait des tremblements nerveux courir dans tous ses membres. Peu à peu ces secousses et ces tressaillements s'arrêtèrent. L'expression d'un calme parfait et d'une sorte de béatitude remplaça la fatigue sur le visage de la somnambule, puis sa tête roula (>endant un instant a droite et à gauche et finit par s'arrêter sur son épaule

LES TITBURS DB PÀRM. 4M

droite. Le docteur prit un air de triomphe modeste et discontinua ses passes.

— Eh bien?... — demanda René.

— Elle dort, — répondit Brunner.

— En êles-vous sûr?

— Vous .lui traverseriez la chair avec une épingle qu'elle ne le sentirait pas...

— Ohl... oh!...

— Êtes-vous curieux d'en faire l'expérience?...

— Ha foi, oui...

— Rien n'est plus facile...

Et, tout en parlant, le docteur détacha du revers de son habit une aiguille d'acier, longue de deux pouces et bien affilée.

— Tenez, monsieur, — dit-il en tendant cette aiguille à René, — essayez...

René souleva la main blanche et diaphane de la somnambule, ensuite il enfonça l'aiguille dans la paume de cette main à une profondeur de trois ou quatre lignes. Camélia poussa un cri, mais mademoiselle Hermangarde ne sourcilla pas. René retira l'aiguille, une petite goutte de sang vint empourprer la peau, et le jeune honune lâcha la main qui retomba, inerte, au côté de la somnambule.

— Qu'en dites-vous? — fit le docteur.

— Je dis que l'insensibilité de mademoiselle est réelle, ou que son courage est surnaturel...

— Soit, monsieur, doutez tant qu'il vous plaira, il vous faudra bien, tout à l'heure, vous rendre à l'évidence.

— Ainsi, — demanda René, — mademoiselle peut parler malgré le sommeil dans lequel elle est plongée?

4i4 LM Tinvus Ml nxm.

— Je le pense.

— N'en.êles-vous pas certain ?

— Non. — Pour le moment du mmns.

— Commentvous en assurer?...

— En la questionnant, — ce que je vais faire.

Le docteur s'approcha de mademoiselle Hermangarde. Il fit deux ou trois passes sur son fh>at avec la main droite, et il dit :

— Dormez-vous?..

— Oui, — répondit la somnambule au bout d'un instant et d'une voix étrange.

— Êtes-vous lucide?...

— Oui.

— Un peu, ^ ou beaucoup? '

— Beaucoup.

— Ainsi, voust;oî/6:5?...

— Je verrai, si vous m'ordonnez de voir...

— Et, si l'on vous adresse quelques questions, vous y répondrez?...

— Qu'on m'interroge.

Le docteur se tourna vers René et vers Camélia.

— En vérité, — leur dit-il, — la chance vous fevorise d'une manière inouïe... — Je n'ai jamais vu Hermangarde aussi prodigieusement lucide... — Lequel ée vous, monsieur ou madame, veut l'interroger?...

Camélia quitta le divan et elle s'avança.

— Moi, — dit-elle.

— Donnez-moi votre main, — fit le docteur, — je vais vous mettre en rapport avec Hermangarde, et vous pourrez interroger vous-même... Et if mit la main droite de Camélia dans la main gaudie d'Hermangarde.

— MftîateDttit, — reprit le docteur» — partez» elle répondra...

Camélia sembla réfléchir pendant une minute, puis, elle dit : •

— Savez-vous ce que je veux vous demander?...

— Oui.

— Pouvez-vous me le dire ?

— Sans doute. — Vous voulez me ^piestiomier aif mjei de quelqu'un.,,

— Un homme, ou une femme?. .

— Un homme.

— Le voyez-vous?

— Mettez dans ma main droite une mèche de ses cheveux, ou, tout au moins, quelque chose qui lui appartienne, et je le verrai...

Camélia prit lestement la bague armoriée que René portait au doigt annulaire de la main gauche, et elle &t ce que lui demandait la somnambule.

— Je vois... je vois... — s'écria presque aussitôt cette dernière.

— Vous le voyez?

— Oui.

— Pouvez-vous me le décrire?...

— Parfaitement... — Il est jeune, — il est blond, — il a des yeux hkus et des moustaches qui naissent à peine, — il ressemble à un chérubin...

Camélia se tourna vers René en souriant.

— Pardieu ! — pensa le jeune homme, — comme c'est difficile de faire mon portrait!... — elle m'a regardé tout à l'heure pendant cinq minutes!...

Camélia poursui\vit :

496 LBS vrrsuas w pabis.

— Puisque vous le connaissez, vous est-il possible de lire dans son esprit et dans son cœur?. .

* — Parfaitement.

— Qu'y voyez- vous?...

— Par exemple!... — se dit le jeune homme, — voici qui va devenir curieux !. ..

Mademoiselle Hermangarde ne répondit pas d'abord. Camélia répéta sa question.

— J'aimerais mieux que vous ne me demandiez pas cela, — murmura la somnambule.

— Pourquoi donc?

— Parce que je crains que ma réponse ne vous fasse de la peine...

— Oh ! — s'écria Camélia en souriant, — je crois que vous vous trompez...

Mademoiselle Hermangarde secoua la tête, puis elle répondit :

— Non!... non!... je ne me trompe jamais, moi...

— Alors parlez...

— Vous le voulez ?

— r Oui, je le veux.

— Alors, — dit lentement la somnambule, — vous ne vous en prendrez qu'à vous si mes paroles vôvls blessent au cœur?...

— Eh! sans doute!... mais mon cœur n'a rien à voir dans tout cela, ainsi, parlez!...

René prêtait l'oreille avec une attention croissante et un extrême intérêt, mêlé d'un commencement d'inquiétude; Camélia sembla remarquer son trouble et jela sur lui un regard perçant qu'il soutint de son mieux en s'efforçant de sourire. La somnambule commença.

,, , „oogIe

vu

Une lettre d'amoar.

— Celui que je vois, — dit mademoiselle Hermangarde, — sait munnurer de trompeuses paroles à l'oreille de toutes les femmes. . .

René fit un geste de dénégation.

— Chut!.. — murmura Camélia, — écoutez...

La somnambule poursuivit :

— En ce moment son cœur se partage... sa voix et ses regards sont doublement menteurs...

Mademoiselle Hermangarde se tnt.

— Ceci est vague, — dit Camélia, — je voudrais des détails...

— Que voulez-vous savoir?.. — Précisez, — je répondrai...

— Le jeune homme dont il s'agit, — puisqu'il est bien convenu qu'il s'agit d'un jeurie homme, — vient chaque jour chez une femme qui lui a défendu de lui parler d'amour, — airae-t-ii réellement cette femme?...

— m'aime, sans doute, mais...

— Mais, quoi?..

— Il la trompe.

•^ C'est faux! — s'écria René.

— Chut! — fit Camélia pour la seconde fois.

Puis elle reprit :

— Il la trompe, dites-vous?

— Oui.

— Comment?

— Il a une maîtresse.

— Qu'il aime?..

— A qui il le dit, du moins. . .

— Qu'est-ce que c'est que cette maîtresse?

— Une figurante de rOpéra.

— Jolie?

-^ Oui.

— Plus jolie que l'autre femme?

— Non.

— Pouvez vous la décrire ? . . .

— Elle est grande et mince, avec des joues roses et des cheveux blonds...

A mesure que mademoiselle Hermangarde parlait, la situation de René se faisait de plus en plus fausse; son embarras redoublait, — de grosses gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux et il lui semblait qu'il marchait sur des charbons ardents.

Quant à Camélia, à chaque réponse de la somnambule son front s'assombrissait et l'expression de son visage devenait triste et douloureuse. Cependant elle continua à interroger, d'une voix dont elle déguisait mal l'ironique amertume :

LES VITBMS m nkRB. 4«i

— Y a-t-il loDgtemps, — demandt-t-elle, — que dttre cette charmante liaison?

— Plus de deux mois...

— Durera-t-elle longtemps encore?. .

-— Je ne vois pas dans l'avenir.. .

— Et, ce jeune homme est-il aimé par œtte femme blonde?

•— Non.

— En êtes- vous sûre?

— Oui.

— Elle le lui dit, cependant?..

— Elle le lui dit parce qu'il est riche et qu'il lui donne beaucoup d'argent. ^

— Est-ce qu'elle le trompe?..

— Beaucoup et souvent.

Camélia regarda René. Il était au moment d'éclater et ne se contenait qu'à grand'peine. La pécheresse pensa sans doute qu'elle était allée assez loin pour cette première épreuve, car elle s'écria aussitôt :

— Allons, en voilà assez!.. — Décidément, mon cber René, vous aviez raison, le somnambulisme n'a pas le sens commun... et je ne crois pas un mot de toutes ces folies I.. — Je me trouve un peu souffrante... — reconduisez-moi, je vous prie...

René, enchanté de se voir enfin délivré du supplice qu'il endurait depuis quelques minutes, ne se fit pas répéter cette prière ; il glissa deux louis dans la main du docteur Brunner et ne remarqua point que Camélia laissait tomber un billet de cent francs sur les genoux de la somnambule. Cette dernière, quoique toujours endormie, fit disparaître ^estement ce billet dans sa poche.

SOO LES TITBURS DB PAR».

Les deux jeunes gens remontèrent dans le coupé qu les attendait. Durant le court trajet de la rue de la Chaussée-d'Antin à la rue de Provence, pas un seul mot ne fut échangé entre eux. Camélia était sous le coup d'une évidente préoccupation. René, extrêmement embarrassé, ne savait de quelle façon entamer Tentretien. On arriva à la porte de la pécheresse.

— Puis-je monter avec vous?... t- demanda René.

— Je préfère être seule aujourd'hui, — je vous répèle que je suis très-souflFrante et que j'ai besoin de me reposer un peu...

— Alors, à demain... et il attendit la réponse. Hais Camélia ne répondit pas et elle disparut dans

l'intérieur de sa maison avec la légèreté d'une gazelle.

Deux heures après, monsieur de Savenay recevait la lettre suivante :

c Vous allez me trouver, mon ami, bien folle et bien ridicule, — vous allez rire de moi, peut-être, et je l'aurai mérité sans doute. Je n'ai sur votre cœur aucun droit, aussi je ne me plains de rien, — pas même de tout ce que j'ai souffert aujourd'hui ; je vous avais défendu de m'aimer, — vous m'avez obéi. — C'est bien. . Je m'étais juré, moi, de ne vous point aimer, — Je n'ai pas pu me tenir parole... — c'est m'a faute, — pourquoi vous ai-je reçu?.. — pourquoi ai-je trop présumé de ma force?..

» Toutes les séductions se trouvent réunies en vous,

LES TIYBURS DE PARIS. t04

René... vous avez la jeunesse. .. vous avez la beauté... vous avez la fortune... vo§ yeux savent mentir, et vos lèvres aussi, hélas 1... vous possédez ce don fatal qui commande Tamour aux cœurs les plus rebelles. . . Je le savais... Je le sentais... Et cependant j'ai été assez folle, moi qui ne voulais plus aimer, pour vous laisser un libre accès auprès de moi, — pour vous recevoir chaque jour...

» Je suis tombée dans le piège que je me tendais... Je suis punie par où j'ai péché!... J'avais fait un beau rêve. J'avais cru à cet amour dont je vous avais défendu de me parler et que vos yeux me disaient si bien...

» Mon cœur, qui jusque-là me semblait si bien mort, s'était à mon insu ranimé, réveillé, — il était redevenu vivant et jeune.

» — Peut-être, — m'étais-je dit, — y a-l-il encore pour moi un avenir d'amour, — un avenir de bonheur...

» Et voici que le rêve s'efface, — voici que l'illusion disparaît !.. Oh! ces pacoles de la somnambule, — ces paroles fatales que j'écoutais en feignant de sourire, mais avec la mort et le désespoir au fond de l'âme, je ne les oublierai jamais ! . . Vous aimez une autre femme ! . Vous avez une maîtresse !.. La somnambule ne mentait point !.. — je viens de m'informer, — j'ai tout appris... — je sais tout...

» Elle se nomme Blondbie — je la connais — elle est jolie... Plus jolie que moi sans doute!.. Je ne lui en veux pas, René, ce n'est pas.sa faute si vous l'aimez... Mais, pourquoi m'avoir dit, à moi, que vous m'aimiez î Vous m'avez fait bien du mal, et cependant je vous pardonne... Ne cherchez pas à me revoir... — je vous le

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demande par pitié, — je vous le demande à genoux !.. D'ailleurs, je vais partir, — quitter Paris... — m' éloigner pour ne plus revenir... vous voir auprès d'une autre... auprès d'elle., ce serait trop souffrir, et, comme je ne veux point que la haine entre dans mon cœur, je pars... soyez heureux... Je vous aimais... Adieu... » Camélia. »

Il est facile de comprendre ce qui se passa dans l'esprit du roué naïf, après avoir achevé la lecture de cette longue épître, qui, nous n'hésitons pas à le déclarer, nous paraît un chef-d'œuvre du genre, eu égard au personnage à qui elle était adressée. L'adroite péchei^esse attaquait à la fois René par tous ses côtés faihles, — et Dieu sait s'ils étaient nombreux!.. Aussi l'effet produit fut prompt comme la foudre : René prit une feuille de papier à lettre sur laquelle il traça rapidement quelques lignes et qu'il glissa sous enveloppe avec trois billets de mille francs, puis il écrivit sur l'enveloppe l'adresse de Blondine.

Les quelques lignes renfermaient un acte de séparation pur et simple ; il rendait à Blondine sa liberté toute entière et lui souhaitait mille prospérités. Une fois cette lettre expédiée, René courut chez Camélia.. Le concierge avait reçu des ordres formels et ne le laissa point monter; — il devint comme fou, et, dans la raéme soirée, il écrivit trois ou quatre lettres qu'il envoya successivement et qui lui revinrent non décachetées.

Camélia triomphait dans^ son avidité, dans son orgueil, et dans sa soif de vengeance à l'endroit de Blondine; toutes ses prévisions, toutes ses espérances se réaiisaieot une à une : elle venait d'écraser sa rivale! ë^t

venait de prendre sa revanche de la dernière séance du Club des Hiroîidelks!

René) le lendemain matin, séduisit à prix d*or le concierge dont la consigne était modifiée et qui avait reçu l'autorisation de se montrer moins intraitable; il franchit en quatre bonds les marches de Fescalier. et, le cœur palpitant et la main tremblante, il sonna chez Camélia.

vin

GunClla et Blondlnc.

Mariette vint ouvrir; elle parut très -surprise en voyant le jeune homme.

— Madame n'y est pas!.. — lui dit-elle d'un air effaré.

Mais René, sans tenir le moindre compte de cette affirmation de la soubrette, qui faisait mine de vouloir lui barrer le passage, Fécarta vivement et se précipita dans l'intérieur; il trouva Camélia, en peignoir blanc, les cheveux épars, étendue sur un divan dans le petit salon où elle avait l'habitude de le recevoir; elle semblait trèsémue et elle cachait sa tête dans ses mains.

René se précipita à ses pieds, elle le repoussa, mais doucement; il entreprit de se justifier et de plaider sa propre cause; elle voulut lui fermer la bouche, mais elle ne put en venir à bout.

René s'obstinait à parler, et, — bon gré, malgré, — force fut à la pécheresse de lui prêter l'oreille. Sans doute l'éloquence de M. de Savenay empruntait à la circous* tance un accent de persuasion irrésistible. Toujours esl41

qu'au bout de trois heures de tête-à-tête il sortit de chez Camélia, le front haut, la lèvre souriante et le regard empreint d'une langueur humide.

Rentré chez lui, René passa assez longtemps à écrire sur des feuilles de papier timbré quelques mots, au bas desquels il mettait sa signature. Puis, quand il eut achevé, il traça les lignes suivantes :

€ Qiëre Camélia,

» Je connais tout le désintéressement de votre noble cœur. Permettez-moi cependant d'aborder aujourd'hui une question sur laquelle je ne reviendrai plus : quoi qu'il arrive, et votre vie durant, l'équivalent de cette rente de douîe ûiilie francs à laquelle voua renoncez pour taoi vous sera servi chaque année. Comme garantie du payement de cette pension, je vous envoie sous ce pli des acceptationi en blanc pour une somme de deux cent quarante mille francs. Ceci vous rend maîtresse de ma liberté, — car, avec ces petits papiers, il ne tiendrait qu'à vous de refermer sur moi les portes de la prison pour dettes. Mais je ne puisremettremalibertéendemeilleures et en de plus charmantes mains que celles qui tiennent déjà mon coeur et ma vie... Vous m'attendrez ce soir, n'est-ce pas?.. Vous me permettrez d'aller vous remercier à genoux de tout le bonheur que vous m'avez promis, — et aussi de tout le bonheur que vous m'avez donné.. .

» Â (!e soir donc, ma Camélia bien-aimée.

Votre Rémé.»

LU rrrtmB db par». 907

Monsieur de Sarenay eiiToya le tout à la pédberasse et ensuite il alla âîner avee Maxime, auprès duquel il ne se vanta point de sa bonne fortune, ear, sans trop sa-* voir pourquoi, il redoutait les railleries du gentilhomme et ses révélations au sujet du passé de Camélia. Vers les dix heures du soir, il courut h la rue de Provence. Camélia Tattendait, pelotonnée frileusement dans une chauffeuse, auprès d'un grand feu qui s'accordait mal avee la chaleur de Fatmosphère. -~ René s'assit à ses pieds sur un tabouret et il ai^ya sa tâte blonde contre ses genoux, la regardant ainsi de bas en haut, dans une pose cbarniante. Monsieur de Savenay était assey jeune et assez beau pour que ces petites mignardises, presque enfan* tines, ne parussent nullement ridicules.

Camélia prit sur la cheminée une enveloppe entr'ouverte. René reconnut celle qu'il avait envoyée à sa mai-' tresse ; elle était, comme au moment de l'envoi, bourrée de papiers timbrés. Avec cette enveloppe, Camélia donna deux ou trois petits coups sur la joue de René, en lui disant d'une voix douée et tendre :

— Enfant!.. — Puis elle la jeta dans le brasier où le contenant et le contenu se consumèrent aussitôt.

— Que faites-vous?., —s'écria René.

Camélia se penoha vers lui et lui répondi tdans on baiser : «^Amio'^ton amour... c*esC tout ce qu'il me &ut!..

Hfttons-noos d'ajouter, pour «^x|)liquer à nos l^teur» ce désinléressement »i beau, que les papiers timbrés qui venaieriC de brûler étaient vierges de toute signature, et que tai^coepCtttionB defténéauraient pu se retrouver^ in<>

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