‹ Les viveurs de Paris (volume 4)Chapitre 2 sur 21 · LE BOULEVARD DES ITALIENS APRES MINUIT. MAXIME DE BRACY · texte numérisé non relu

LE BOULEVARD DES ITALIENS APRES MINUIT. MAXIME DE BRACY

, Le 10 juillet 18Zi9, un peu avant une heure du matin, le ciel était si brillant d'étoiles, la blanche Phébé^ comme disaient les vieux poètes, répandait autour d'elie

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une si lumineuse aiirtole, qu'on aurait pu se croire transporté sous la bleuâtre coupole (lu firmament italien, au niilieu des nuits radieuses de Florence ou de Naples.

Ce n'est cependant ni à Naples, ni à Florence, que nous allons prier nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner.

C'est à Paris, et dans cet étroit espace qui s'étend de la rue Grange-Batelière à la rue de la Cliaussée-d'Aiilin , et qui, îiprcs s'être appelé si longtemps Boulevard de Gand poite aujourd'hui le nom de Boulevard des Ilaliens.

lU'aïK'oup de nos lecteurs sont parfaite-

ment convaincus qu'à une heure du matin la grande ville tout entière dort d'u^ calme et profond sommeil et que les rondes silencieuses de la fameuse patrouille grise sillonnent seules ses rues désertes.

Ceci est une erreur.

Paris ressemble à ces géants de la mythologie qui ne fermaient jamais qu'un œil.

Quand la moitié de Paris s'endort, l'autre moitié de Paris s'éveille.

Qu'on ne prenne point celte assertion pour un paradoxe.

Nous prouverons surabondamment no-

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tre dire dans les volumes qui vont sui-

vre.

Or, la nuit en question et à l'heure que nous avons indiquée, le boulevard des Italiens semblait plus vivant et plus animé qu'il ne l'est souvent en plein jour.

Un certain nombre de voitures, calèches découvertes pour la plupart, sillonnaient rapidement la chaussée, ramenant des Champs-Elysées les promeneuses qui, après la sortie du spectacle, avaient été bien aises de respirer pendant une heure l'air pur et rafraîchi de la nuit.

Des groupes de jeunes gens, en gants paille et en bottes verniCvS, se promenaient

en fumant des panatellas, en face du café de Paris ou du perron de Tortoni.

, .Déjeunes et jolies femmes, les unes aussi fraîches que les gros bouquets de roses qu'elles tenaient à la main, — ley autres empruntant leur éclat factice à la poudre de riz et au rouge végétal, passaient au bras de leurs cavaliers et répondaient par des sourires chargés de promesses, aux paroles tendres ou lestes murmurées tout bas à leur oreille.

Il y avait foule, nous le répétons, mais cette foule n'était pas bruyante.

On pouvait percevoir les moindres bruits.

On cnlendait le petit frémissement des robes de soie froissées en marchant.

On distinguait au loin le cri monotone des vendeurs de journaux officiels qui proposaient à chaque passant la Patrie ou le Moniteur du soir.

Des ombres joyeuses se profilaient déjà derrière les rideaux abaissés des cabinets de la maison Dorée, du café Anglais ou du café Foy.

Quelques fringants attelages, — en petit nombre, hélas!... — et beaucoup d'abominables véhicules de remise, s'arrêtaient devant ces cabarets en renom çt dégorgeaient sous leur vestibule les pécheres-

ses et les viveurs pour lesquels le vin d'Aï pétille jour et nuit sous son casque de plomb.

Or, tout ce qui se promenait, fumait ou soupait cette nuit-là dans l'étroite circonscription du boulevard des Italiens, appartenait à la bohème élégante des Fiveurs de Paris.

S'il y avait dves exceptions, elles étaient en bien petit nombre. .iijîj

Deux ou trois bourgeois attardés, — une demi -douzaine de jeunes^ commis fourvoyés, — voilà tout.

Au moment où une heure sonnait, un très-joli coupé de maître, armorié d'un

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écusson que timbrait une couronne comtale et traîné par deux chevaux anglais d'une grande finesse et d'une allure remarquable, déboucha de la rue Taitbout et s'arrêta net en face du café de Paris dont les portes étaient fermées.

Un grand valet de pied ouvrit la portière.

Le propriétaire du coupé sauta sur l'asphalte.

Le valet de pied attendait, le chapeau à la main, les ordres de son maître.

— Jean... — dit ce dernier.

— Monsieur le comte?...

— Je n'ai plus besoin de vous. — Je reviendrai à pied.

Le domestique s'inclina, reprit sur le siège sa place à côté du cocher, et le coupé repartit tandis que celui qu'on venait de 'nommer monsieur le Comtes debout sur le trottoir et incrustant un lorgnon d'écaillé dans l'arcade sourcilière de son œil droit, regardait autour de lui et semblait chercher quelqu'un ou quelque chose.

Au bout d'une ou deux minutes d'examen infructueux, le personnage qui nous occupe se mit à marcher lentement et en ligne droite dans la direction de la rue de la Chaussée-d'Anlin.

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Ce nouveau venu, dont il importe de révéler dès à présent à nos lecteurs le nom et la position sociale, se nommait le comte Maxime de Bracy.

Il avait quarante-cinq ans et quarantecinq mille livres de rentes.

Il était garçon et, avec la fortune (>resque modeste dont nous venons d'écrire le chiffre, il trouvait moyen de mener fort grand train et de ne pas faire un sou de dettes.

Il est vrai que, s'il n'eaipruntail point, en revanche il ne prétait à personne.

Il avait coutume de dire que s'il y avait au monde quelque chose de pii"« que d'être le dcbiteur d'un juif ou d'un Udurier,

c'était d*être le créancier d'un de ses propres amis.

Voyons ce qu'était Maxime de Bracy au physique.

Un peu plus tard, nous nous occuperons de son moral.

Le comte avait à peu près cinq pieds six pouces.

Un commencement d'embonpoint menaçait de coQipromettre bientôt sa taille

'iiifvil/ i Inélégante et bien prise, et, jusque-là, d'une

finesse extrême et de proportions toutes juvéniles.

Pendant bien des années les envieux de

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Maxime avaient prétendu qu'il portait un corset ce qui, par parenthèse, était un mensonge absurde et ridicule.

Les traits du comte de Bracy, traits nobles et réguliers, oftVaient une expression de fierté un peu impérieuse qui sentait son gentilhomme d'une lieue.

Ses grands yeux noirs, couronnés par d'épais sourcils, ne manquaient ni de feu ni de vivacité.

Son visage était de cette pâleur mate qui décèle les nombreuses fatigues d'une vie de veilles et d'orgies.

Des cheveux abondants et naturellement bouclés, d'un brun sombre, mais

déjà mélangés de nombreux fils d'argent, ombrageaient un front large où se lisait l'intelligence.

De brunes moustaches , relevées en crocs, encadraient une bouche fine et moqueuse.

Nous ne parlerons que pour mémoire du pied et de la main de Maxime.

• 11 avait coutume de prétendre (et nous avouons que nous partageons son opinion à cet égard) que la pureté traditionnelle du sang peut seule donner la pureté et la distinction des extrémités, — et qu'un plébéien, bien légitimement plébéien, quelque beau qu'il soit d'ailleurs, ne peut jamais avoir cette finesse d'attacher, parti-

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culière aux hon\mes et aux chevaux de race, — pieds longs et étroits, flexibles et cambrés, — mains effilées et nerveuses, avec des ongles ovales, roses et transparents.

Monsieur de Bracy ajoutait que dans tous les cas exceptionnels, on trouverait, en cherchant biçn, quelqu'alliance plus ou moins clandestine entre une jolie aïeule et quelque grand seigneur.

Or, le pied et la main de Maxime étaient irréprochables et nous ne refusons point d'avouer qu'il en tirait quelque vanité.

Somme toite, notre héros (car Maxime

doit être, sinon le premier, du moins un de nos principaux personnages) avait été un jeune homme d'une beauté remarquable, et, encore à l'époque où nous le mettons en scène, il pouvait, malgré ses cheveux un peu gris , plaire davantage que bien des jeunes gens.

La toilette du comte de Bracy était simple et élégante.

Cette toilette consistait en un pantalon blanc de forme anglaise , tombant sur de jolies bottines, • — en un gilet de piqué blanc , — une redingote noire, ■ — un col de chemise rabattu sur une étroite cravate d'un vert sombre, — un chapeau gris,

— des gants frais et d'une nuance pâle, — I. 2

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une chaîne de gilet j)eu voyante, et une petite canne de Verdier, en jonc souple et à tête d'écaillé.

Mais cela était porté d'une façon qui n'avait rien de vulgaire, — Maxime donnait à tout l'agencement de son costume un cachet de bon goût et de haute élégance qui frappait à la première vue.

Aussi le comte de Bracy était-il compté, et non sans raison, au nombre des Rois de la mode.

En matière de toilette, — d'équipage, — d'auieubleiiienl, — Maxime passait pour un uracle.

Et c'était justice.

Avec ses quarante-einq mille livres de rentes, Maxime, nous le répétons, faisait des choses dignes d'un homme qui en aurait eii cent mille.

II n'avait que trois chevaux, — - deux pour son coupé et un pour la selle, — mais ces trois chevaux étaient des animaux de pure race, d'une beauté hors de ligne et d'une grande valeur.

Il n'avait que deux voitures, — un coupé et une américaine, — mais ces voitures offraient je ne sais quoi de spécial et de recherché qui les recommandait à l'attention e^t à l'admiration des connaisseurs.

Tous les deux ans, Maxime faisait un

voyage à Londres pour renouveler ses équipages, les carrossiers parisiens ne faisaient, selon lui, rien qui Taille.

Les gens du comte de Bracy étaient peu nombreux, mais leurs livrées étaient dignes des laquais de Richelieu.

Enfin l'appartement que Maxime occupait au deuxième étage de l'une des plus belles maisons de la lue Taitbout était célèbre par son luxe princier et surtout par le cachet de somptuosité artistique qu'il avait su lui donner.

Tn boiirgeois enrichi, — un banquier millionnaire, — un agent de change retiré des a (Ta ires, auraient dépensé cinq cenj

mille francs sans avoir réussi à réunir la moitié des choses gracieuses ou merveilleuses qui n'en coûtaient pas cent mille à Maxime.

Il est vrai que beaucoup de ces choses, complètement introuvables aujourd'hui dans le commerce de la haute curiosité et de la bricabracologie d'élite, (voir Balzac : les Parents pauvres, — le Cousin Pons,) étaient depuis des siècles dans la famille de Maxime et lui venaient par voie d'héritage.

Nous ne décrirons point ici cet admirable logis.

Nous avons deux raisons pour nous abstenir*

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La première, c'est que ce serait fort long.

La seconde, c'est qu'une description semblable paraîtrait à nos lecteurs tout aussi aride et tout aussi ennuyeuse qu€ le procès-verbal d'un commissaire-priseur.

Nous aurons d'ailleurs plus d'une fois l'occasion de donner quelques détails sur les parties principales de l'appartement de Maxime, quand nous serons conduits chez lui par les nécessités de notre action, et par les méandres de notre récit.

Et, — maintenant que nous avons eu l'honneur de présenter à notre public le comte Maxime de Bracy et que nous

croyons l'avoir fait suffisamment connaître, du moins sous le rapport physique, — nous n'avons plus qu'à le laisser parler et agir, il se chargera de se présenter lui-même sous le rapport moral.

Et d'abord rejoignons-le, s'il vous plaît, sur le boulevard des Italiens où il poursuit depuis cinq minutes sa promenade solitaire et préoccupée.

René. — Marguerite.

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