‹ Les viveurs de Paris (volume 4)Chapitre 3 sur 21 · RENE. —MARGUERITE · texte numérisé non relu

RENE. —MARGUERITE

Plus d'une fois, pendant ces cinq minutes, Maxime se croisa ayec des promeneurs de sa connaissance.

Il échangeait avec eux une poignée de

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main ou un signe de têle amical, mais

sans entamer une conversation suivie»

D'instant en instant il tirait sa montre pour la consulter, et quelques symplOmies d'impatience commençaient à se manifester sur sa physionomie.

Enfin son visage s'éclaircit, il écarta deux ou trois passants qui lui barraient le chemin et, appuyant sa main sur l'épaule d'un jeune homme qui ne l'avait pas encore aperçu, il lui dit :

— Bonsoir, René...

— Bonsoir, mon cher comte... — répondit le jeune homme.

— Enfin, vous voici, — c'est heureux, savez-vous !...

— Suis-je en retard ?

— De dix minutes.

— Ainsi, je vous ai fait attendre?...

— Un peu.

— Je vous en demande mille fois pardon.

— Je vous pardonne de grand cœur, mais, une autre fois, n'oubliez pas ce dicton vieux et sage : — Vexactitude est la politesse, . .

— Des rois,,, — acheva René en riant.

— Et des gentilshommes... — poursuivit M. de Bracy d'un ton sérieux.

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— Merci de 1.» lecjon, — répondit l'interlocuteur de Maxime, — j'en profiterai. — Et maintenant, mon cher comte, dites-moi, je vous prie, si le souper auquel vous devez me conduire est toujours pour cette nuit?...

— Oui, sans doute. — Dans un instant je vous présenterai aux plus illustres chenapans de notre moderne jeunesse dorée, à ces charmants vauriens ^ à ces aimables mauiais sujets^ comme disaient nos aïeux de la régence, ci ces roués modernes enfin, pour qui ta vie est un théâtre sur lequel ilsjouenl tmhju'ils le peuvent, devant un public éhahi, le rôle de gens qui s'amusent,et que ce njcme public a l)a|)tisés

du nom de viveurs et de rois de la mode.

— Il me semble, mon cher comte, que vous parlez de ces héros avec une certaine ironie î,.. — dit René.

— Si j'en parlais autrement, mon ami, je n'aurais pas le quart de l'esprit qu'on me fait l'honneur de m'accorder. .. — répliqua Maxime.

— Cependant, vous êtes des leurs !...

— Parbleu î

— Et, vous vous moquez d'eux ?

— Trouverais-je une meilleure occasion de me moquer en même temps de moimême?

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— Qu'y a-t-il donc de ridicule à s'amuser, s'il vous plaît ?

— Rien, — si l'on s'amusait.

— Donc, vous ne vous amusez pas ?

— Je m'ennuie à la mort !

— Ce n'est pas croyable !...

— Je ne sais pas si c'est croyable, mais c'est exact...

— Cependant votre vie est une succession de plaisirs.

— Hélas !... oui!...

— Comment, hélas?...

— Du plaisir à heure fixe ! — duplai-

sir pendant trois cent-soixante-cinq jours, année commune ! — pendant trois centsoixanle^six, année bissextile ! — sans préjudice des nuits dont je ne parle pas !..— Vous verrez, mon cher René, vous verrez coii-tme c'est amusant !...

M. de Bracy prononça ces dernières paroles avec une si évidente amertume que René ne répondit point.

Les deux hommes marchèrent silencieusement à côté l'un de l'autre pendant deux ou trois minutes.

Le comte fut le premier à rompre ce silence.

11 regarda de nouveau sa montre et il

dit :

— 11 est riieure. — Venez.

L'interlocuteur de Maxime était un tout jeune homnie de vingt et un ans environ, mais qui ne semblait pas en avoir plus de dix-sept ou dix-luiit.

Il était de taille uïoyenne, — plutôt petit (jue grand, blond et minre avec un visaije rose et blanc, — une véritable tète de jeune lille.

Ses grands yeux bleus, d'un bleu sombre et profond «omme celui du ciel, sem-

blaient refléter une âme d'une candeur angélique.

Ses lèvres avaient un sourire doux et en quelque sorte virginal.

Ce ravissant enfant, car à son aspect le mot enfant venait à la pensée plutôt que cç\u\ Aq j eune homme y reproduisait avec une merveilleuse exactitude le type gracieux de ces pages du moyen-âge que les tapisseries et les peintures de l'école allemande nous montrent agenouillés sous quelque nef sombre à côté des fières châtelaines.

Une moustache blonde, soyeuse, si légère qu'elle paraissait à peine indiquée, estompait les contours de la lèvre supé-

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riciire et corrigeait ce qu'il y avait peutêlic (le trop efl'éminé dans les traits de cette délicieuse fiirure.

Nous saurons bientôt quelle âme et quel caractère la nature capricieuse avait enfermés sous une enveloppe aussi délicate, et nous serons à même d'apprécier si l'apparence extérieure du personnage qui nous occupe, mise en regard de son individualité morale, aurait confirmé ou démenti d'une façon éclatante le système physionomique de Lavater.

c'est ici le lieu, ce nous semble, de tracer rapidement une esquisse biograpbique du passé de René de Savenay, — car tel était le nom du jeune homme que Maxime

DE PAHIS. hi

de Bra^^y venait de retrouver sar le boulevard des Italiens.

Le baron de Savenaj, père de René, était cité, en 1826, comme l'un des plus riches propriétaires de la Franche-Comté.

Il possédait environ soixante mille livres de rentes, en fonds de terre, et la magnifique habitation de Savenay, située à deux lieues environ de la petite ville de Dole.

Là, M. de Savenay, dernier représentant d'une vieille famille parlementaire, menait une grande existence de gentilhomme campagnard.

Ceci veut dire que le baron passait deux

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mois d'hiver à Dôle , où il avait un hôtel et où il donnait trois ou quatre bals à l'aristocratie de la ville.

Le reste du temps il habitait son château de Savenay, tenant constamment table ouverte et, chaque automne, conviant toute la noblesse de la province à de magniûques chasses à courre, dont le journal du département ne manquait jamais de constater les résultats.

Ces chasses jouissaient d'une véritable célébrité et les premiers veneurs de France parlaient avec estime des équipages de chasse, — piqueurs, chiens et chevaux, — de M. de Savenaj.

DE PARIS, /l3

En outre de ces plaisirs princiers, il y en avait au château beaucoup d'autres et de tous les genres.

Con-certs et bals improvisés , — parties de cheval, — promenades sur l'eau, —feux d'artifice et galas se succédaient sans interruption.

Le maître de la maison était jeune encore, riche et heureux. — Ses hôtes se voyaient cordialement accueillis et largement fêtés, — tout cela poussait aux joyeuses expansions et l'on rencontrait à Savenay, plus peut-être que partout ailleurs, un véritable échantillon de la vieille gaîté française et de la proverbiale gaîté franc-comtoise.

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Seulement, chacun s'élonnait qu'à l'âge du baron (il atteignait sa trente-cinquième année), et dans la magnifique position où il se trouvait, il n'eût pas encore manifesté le désir de faire partager son bonheur à un autre lui-même, c'est-à-dire à une compagne.

Maintes fois des ouvertures à oc sujet avaient été faites à M. de Savenay.par d'anciens amis de sa famille qui redoutaient de voir s'éteindre un nom qu'entouraient dans la province l'estime et la considération générales.

Les plus riches et les plus belles hérilicrcs de Franche-Comté avaient clé mises

en quelque sorte à la disposition du baron.

Il n'avait qu'à faire un choix, et on lui donnait la presque certitude que sa demande serait favorablement accueillie.

M. de Savenay répondait en souriant qu'il n'était point l'ennemi du mariage, mais que, se trouvant parfaitement bien de son existence de garçon, il ne se marierait que lorsque son cœur aurait parlé.

Or, jusqu'à ce moment, son cœur avait jugé convenable de conserver le mutisme le plus absolu.

Rien n arrive jamais ni comme on le e/c-

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sire, ni comme on le craint, ni comme on le prévoit, dit un proverbe.

Ce proverbe est d'une application quotidienne.

Une grande surprise était réservée à tous les gens de la connaissance de M. de Savenay.

Ce dernier partit un beau matin pour un voyage qui devait durer deux ans.

Son projet était de parcourir la Suisse, l'Italie, r Allemagne et tout le nord de l'Europe.

Il n'emmenait personne avec lui.

Pendant les trois premiers mois qui

suivirent son départ, le baron écrivit de temps à autre aux quelques parents éloignés qu'il avait en Franche-Comté.

Puis ses lettres cessèrent tout-à-coup et si complètement que l'on eut la crainte qu'il ne lui fût arrivé quelque accident.

11 n'en était rien.

Au bout d'un peu plus d'un an, le baron revint dans ses terres à l'improviste et sans avoir annoncé son retour à qui que ce fût.

, Seulement il n'était plus seul.

Une jeune femme l'accompagnait.

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La sienne, — car M. de Savcnay s'élait marié pendant son voyage, et madame de Savenay était grosse de plusieurs mois.

Nous le répétons, la surprise fut grande, mais elle céda bientôt la place à la curiosité.

Chacun voulut connaître la nouvelle mariée contre laquelle, dès l'abord, se manifesta un sentiment de défaveur et d'hostilité.

On croyait généralement à une mésalliance de la part du baron et cette supposition était vraisemblable en elTet, car enfin quand on épouse une femuie, son égale par la fortime et par la posi-

tion sociale , on n'entoure point son union d'un impénétrable raystère, et Ton ne se marie pas, comme si l'on commettait une mauvaise action, au loin et sans que personne en sache rien.

Ajoutez à cela que beaucoup de mères avaient rêvé de faire du baron le mari de leurs filles, et que rien ne se courrouce plus volontiers qu'un désir non-réalisé et qu'une ambition déçue.

Ces dispositions hostiles furent cependant de courte durée.

Elles ne tinrent point contre la beauté touchante et contre le charme tout-puissant de Marguerite de Savenay.

La jeune femme atteignait dix-huit ans à peine.

Il y avait dans son extrême jeunesse et dans son angéliqne visage quelque chose d'irrésistible.

Elle était pâle et blonde, avec de grands yeux bleus un peu tristes, comme une fille mélancolique de la brumeuse Allemagne.

Elle souriait rarement, mais son sourire avait une douceur infinie.

Des larmes muettes voilaient parfois le sombre azur de ses prunelles.

Son regard timide remuait profondément le c(Kur.

Rien ne se pouvait critiquer, d'ailleurs, ni dans la personne, ni dans les manières de Marguerite.

Elle avait la distinction simple et innée d'une jeune reine, et son moindre mouvement recelait une grâce.

Elle accueillait les hôtes de mn mari avec une bienveillance affectueuse, avec une déférence empressée, qui lui conciliaient dès le premier moment toutes les sympathies.

Un mois après son arrivée, on ne l'appelait plus dans le pays que : la Perle de Savenay,

Et chacun convenait que jamais surnom n'avait paru mieux mérité.

(In flis.

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