Les viveurs de Paris
L'annonce que le souper était servi eut pour effet immédiat d'amener sur toutes les lèvres un joyeux sourire qui devait faire bien augurer de l'appétit des con- TÎves.
8 LES VIVMRS
En moins d'une minute chacune de ces dames fut pourvue d'un cavalier, et les couples se dirigèrent avec empresvsement vers la salle à manger.
Albine avait pris le bras de René.
Maxime s'était fait le cavalier de cette Camille aux yeux trompeurs, dont, un
instant auparavant, il disait tant de mal.
Chemm faisant il s'amusait à lui débiter des madrigaux parfumés qui la faisaient se pâmer d'aise, et des compliments à perte de vue qu'elle prenait pour argent comptant.
La salle à manger d'Albine était une charmante chose.
Pendant l'été une légère natte de paille indienne remplaçait le tapis.
Les trois fenêtres qui donnaient sur le jardin étaient largement ouvertes et Tair frais de la nuit arrivait jusqu'aux convives, à travers des stores de mousseline transparente.
Dans l'un des angles se trouvait une large conque de marbre blanc, de laquelle s'élançait un jet d'eau perpétuel qui ne contribuait pas peu à entretenir la fraîcheur de l'atmosphère.
Les bahuts et les verrines en bois de chêne sculpté d'un précieux travail, contenaient de Targenterie fort bel!o et des II. 2
10 LES VIVKCRS
porcelaines de Sèvres d'une grande valeur.
Maïs ce qui dans ce moment charmait le regard, bien plus que le luxe artistique et la richesse du mobilier, c'était l'aspect de la table elle-même.
Cette table était servie avec une somptuosité rare et avec des recherches gastronomiques qui recommandaient à tous les épicuriens le talent culinaire du cuisinier d'Albine.
Six candélabres d'argent, supportant chacun huit bougies allumées, répandaient dans Tapparlcment une clarté diurnale, jetaient leurs paillettes de feu sur les
profils de la vaisselle plate, et faisaient jaillir des myriades d'étincelles de chaque facette des cristaux.
Le vin de Champagne, décoiffé de ses bouchons argentés, achevait de se frapper de glace dans des rafraîchissoirs ciselés.
La liberté la plus couiplète présidait d'habitude aux réunions du genre de celle à laquelle nous faisons assister nos lecteurs.
Tous les convives se plaçaient à leur guise.
Chaque homme se donnait pour voisine sa préférée de la veille, sa favorite du jour, ou sa bien-aiiijée du lendemain.
12 LES YIVEURS
II en fut ce soir-là, comme de coutume,
Seulement Albine fît asseoir Maxime à sa gauche, René à sa droite, et, à côté de ce dernier, elle installa une petite personne d'une vingtaine d'années dont nous parlerons tout-à-l'heure.
René crut d'abord que cette petite personne était la nièce ou la fille dont M. de Bracy lui avait parlé.
Il se trompait.
lijoline, — tel était le nom de la future pécheresse — n'assistait jamais ni aux bals, ni aux soupers qui se donnaient chez sa tante prétendue.
Albine avait des raisons pour en agir anisi.
Ces raisons, nous les connaîtrons plus lard.
Le souper était à peine commencé que la maîtresse de la maison se pencha vers Maxime, son voisin de gauche, et lui dit à demi-voix :
— Eh! bien, mon cher comte, votre ami s'amuse- t-il ce soir ?.. .
— Vous savez bien, ma belle Albine, — répondit M. de Bracy, — que chez vous on s'amuse toujours...
— Ce n'est pas un compliment que je vous demande, — c'est une réponse...
— Eh ! bien, franchement, il est enchanté...
— Bien vrai ?...
— Oui, bien vrai.
— Il est charmant, ce jeune homme!...
— quel âge a-t-il?
— Vingt et un^ns.
— Il a l'air d'un chérubin, — (rois ou quatre de ces dames en sont déjà folles!... il fera des ravages à Paris, savez-vous !...
— Oh! — dit Maxime, — je n'en doute pas. . .
— A-t-il une maîtresse ?
DE PAïas. 15
— Non, — il arrive.
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— Depuis quand?
— Depuis deux jours.
— Au fait, il n'a pas eu le temps... — gavez-vous s'il a remarqué quelqu'un ici, ce soir?...
— Vous n'avez pas le droit d'en doutei?. . .
— Ah ! — et qui donc ?. . .
— Je ne sais trop s'il est bienséant que
je vous le dise...
— Pourquoi?.,.
— Parce que ce quelqu'un, c'est vous...
— répondit Maxime avec un sang-froid moqueur dont Albine fut complètement la dupe.
Elle se mit à minauder.
— Quelles folies me contez -vous là?... — murmura-t-elle.
— Rien n'est plus sérieux, mon enfant«..
— Vous savez bien que je ne suis pas libre. ••
— Oh ! — fit Maxime en souriant d'un air incrédule.
— El d'ailleurs, — poursuivit Albine, —
si votre ami pensait ce que vous dites, il parlerait...
— Vous êtes imposante et il est timide... — encouragez-le et vous verrez...
— Perdez-vous la tête !. . .
— Vous savez bien qu'elle est solide^ puisque vous n'avez pas pu me la faire perdre...
Âlbine se mit à rire.
— Parlons raison, — dit-elle.
— Volontiers.
— Vous voyez qui j'ai placé là, à côté de votre ami?...
18 LES VIVEUKS
— Blondette.
— Vous la connaissez ?
— Oui.
— El qu'en pensez-vous?...
— C'est une excellente petite fille.
— La pauvre enfant n'est pas très-heureuse, — elle a fait des bêtises, — un attachement de cœur ! — un homme qui l'a plantée là ! — bref,un peu d'argent lui ferait grand plaisir en ce moment... — vous comprenez, une bagatelle, quelque chose comme un billet de mille francs...
— Eh ! bien? — demanda Maxime.
— Verriez-vous un inconvénient quelconque à ce que votre baron éprouvât pour cette pauvre Blondette un caprice de quinze jours ? — argent à part elle est toquée de lui et elle est venue me supplier tout-à-l'heure de les mettre l'un à côté de l'autre au souper...
— Mais, mon enfant, — répondît IVîaxime, — je ne suis pas le tuteur du baron de Savenay, ainsi que vous paraissez le croire, et il est parfaitement libre de son cœur comme de sa bourse...
— Je l'entends bien ainsi, mais je vous connais, beau masque, et je sais quelle influence vous exercez sur tous ceux qui ont quelques rapports avec vous.
20 LES VIVEtJAS
— Vous souhaitez que je n'empêche point René de venir en aide à votre protégée?...
— Oui.
— Eh ! bien, je vous le promets et, s'il me demandait un conseil, je le lui donnerais dans votre sens... — - êtes-vous contente?...
— Vous êtes charmant !••. —embrassez-moi, mon cher comte.
Et, tout en parlant, Albine tendit sa joue à Maxime qui baisa le coin de ses lèvres.
Cette Blondette,de laquelle il vient d'être question entre deux de nos personna-
ges, était, nous le répétons, une jeune fille d'une vingtaine d'années.
Son nom de guerre (car Blondette en était un), lui venait de la nuance pâle et cendrée de ses cheveux.
Elle était belle et fraîche, d'une fraîcheur et d'une beauté bien réelles et de bon aloi, — ce qui fait que personne ne songeait à se ruiner pour elle.
Elle avait très-peu d'esprit, — un peu de cœur,— pas du tout d'orthographe et n'était pas,au moral, absolument corrompue.
Blondette exerçait d'ailleurs une sorte 'de profession.
Elle appartenait à l'Opéra en qualité de figurante de la danse.
;CeIa lui rapportait douze cents francs par an.
René lui avait plu à la première vue.
Cinq minutes après le commencement du souper elle était devenue folle de lui.
Et, avant qu'on eût apporté le second service, elle le lui avait dit!
René, du moins en apparence, avait reçu cet aveu comme un hommage qui lui était dû.
Mais, en réalité, la vanité lui était iiion-
tée à la tête, et il se sentait tout bouffi d'orgueil et tout épanoui de joie.
Le roué prétendu redevenait enfant à vue d'œil.
Cependant les heures s'écoulaient, — le souper continuait, et, sans tourner absoluojent à l'orgie, il perdait peu à peu l'allure calme et discrète qui l'avait caractérisé d'abord.
Les vins généreux circulaient avec profusion.
2ft LES VIVEURS
Les mots lestes se répondaient et se croisaient.
La conversation se décolletait de plus en plus, — • de bruyants éclats de rire et de longues salves d'applaudissements accueillaient au passage toute équivoque court-vêtue.
Maxime versait du vin de Champagne à Albine.
Blondetto remplissait à la fois son verre et celui de René.
Tous trois buvaient à qui mieux mieux.
Maxime riait sous cape en les regardant faire.
Albine se répétait que René était charmant et que René lavait trouvée belle.
Et elle faisait au jeune homme toutes sortes d'innocentes agaceries.
Albine lui tenait la main gauche et lui marchait doucement sur le pied, tandis que Blondette l'embrassait toutes les trois minutes.
Il trouvait cela fort gentil.
Il pétillait comme une allumette entre deux feux et il s'abandonnait de plus en plus à la double ivresse du plaisir et du vin de Champagne.
Mais, peu à peu , ses lèvres s'aloiirdirent, ses yeux se fermèrent à demi.
26 LBS VIVEURS
Il essaya de lutter , ce fut vainement.
Il fît un inutile effort pour passer un de ses bras autour de la taille d'Albine, tandis que l'autre servait de ceinture à Blondelte.
Sa tête se pencha et il s'endormit sur la table.
— Oh ! — firent en même temps les deux femmes avec un peu de dépit, — II dort !...
— Soyez indulgentes, — dit Maxime, — c'est son premier souper !...
— Et puis il est si jeune !. . . — appuya Albine d'un ton de bonliomie , — il n'a-
vaît pas encore vu le feii, ce pauvre enfant...
— Mais il l'a vu maintenant, — répliqua Blondelte , — son apprentissage est fait!...
Et la folle jeune fille, — grimpant sur une chaise et saisissant son verre, encore à moitié plein de vin de Champagne, en laissa tomber quelques gouttes sur la jolie tête de René, en s'écriant d'un ton solennel et avec un geste comique :
— René de Savenay, je te baptise viveur!...
Le leDdemain.