‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 20 sur 23 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Maxime el Rénése retrouvèrent le lendemain soir, ainsi que cela avait été convenu.

Monsieur de Braey reprit dans les termes suivants son récit interrompu la veille

d'une façon si brusque par l'arrivée intempestive du billet de Blondine :

— A mesure que je m'éloignais de la demeure de madame Simon, — dit-il, — il me semblait que mon cœur se séparait de moi pour rester en ces lieux où le retenait l'amour, et qu'il ne laissait dans ma poitrine qu'une place vide et douloureu-

.H icmia ai > J'arrivai à Bracy.

» J'y arrivai malade d'esprit et de corps, brisé et désespéré.

»Une tristesse surhumaine, un découragement profond s'emparèrent de moi.

» Toute mon énergie morale avait dis-

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paru, — je ne cherchais même point à lutter contre ces dispositions fatales, — je me laissais abattre, sans opposer la moindre résistance à Tinvisible ennemi qui me dominait.

» La fièvre se déclara.

» Je me mis au lit et en quelques jours le mal fit des progrès si rapides,que le médecin qui me donnait ses soins perdit l'espoir de me sauver.

» Cependant, grâce à ma jeunesse et à la force de ma constitution, cette prévision ne se réalisa point.

» Quinze jours se passèrent, quinze jours d'agonie, pendant lesquels je voyais pas-

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ser sans cesse dans les visions de mon délire les figures entrelacées de Marguerite et de Marie.

p Au bout de ce temps, un beau matin, au lieu de m'endormir du sommeil de la mort, je me réveillai convalescent.

» Peu à peu la santé me revint, mais non la paix de l'âme.

ïJene vécus pins, — je végétai.

» Mon château me sembla sombre et déser!, — Texistence solitaire et désolée que j'y menais me parut lugubre.

ï)Tout ce qui me plaisait auparavant me devint odieux, mes distractions et mes plaisirs d'autrefois me furent à charge.

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Mes chiens languirent dans leurs chenils, — mes chevaux dans mes écuries, et, plus d'une fois, je me souvins de ces deux vers que, dans la Phèdre Aq Pradon, Ilyppolyte adresse à Aricie :

• Depuis que je vous vois j'abandonne la chasse,

» Ou, si j'y vais, ce n'est que pour penser à vous !... »

• Seulement, moins heureux que le jeune Hyppolyte, moi je ne chassais plus du tout et je ne voyais jamais les objets de mon double amour.

» Le printemps arriva.

i> Vous savez qu'à cette époque de Tannée, où la nature se rajeunit et se transforme, — où la sève, circulant dans les jeunes pousses, éclate en puissantes végé-

tations, — où la brise court, tiède et parfumée, sur les campagnes qui verdoyent, — où les oiseaux préludent par de tendres chansons à leurs accouplements amoureux, — des flammes inconnues amollissent les cœurs les plus durs, et la nature, par toutes ses voix, donneàThomme l'ordre d'aimer.

» Hélas!... je n'avais pas besoin d'obéir.

». J'aimais d'avance et je n'aimais que trop î

» Seulement, quand ces ardeurs nouvelles se joignirent aux feux qui me brûlaient déjà, toutes les résolutions que j'a-

vais formées et dans lesquelles j'avais en la force de persévérer jusque-là, malgré les souffrances que me causait ce courage, fondirent comme de la cire vsousles rayon-: nements d'un brasier.

j) Je me sentis dominé par une invincible fascination.

» La maison de madame Simon exerçait sur moi cette attraction puissante que le pôle nord exerce sur l'aiguille aimantée de la boussole.

» Je compris que toute résistance serait vaine.

5)11 fallait céder à cette irrésistible impulsion, — ou mourir.

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» Mais les cœurs que l'amour domine sont sans courage devant la mort.

> Je partis.

» Ce n'est pas un livre que j'écris, René, — c'est une histoire que je raconte, et cette histoire, c'est la mienne...

» Je ne me suis point donné la mission de disséquer pour vous les fibres humaines et de vous faire assister à l'analyse de mon cœur...

» Sans cela je vous parlerais pendant tout un jour des sensations étranges et multiples qui s'éveillèrent en moi au moment où j'aperçus de loin, à travers une éclaircie de la forêt de sapins dans laquelle

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j'étais engagé, le toit agreste et les blanches murailles de 1h maisonnette de madame Simon.

» Muis, à quoi bon?...

» Je vous dois un récit et non point un cours complet de psychologie et de philosophie analytique.

» Qu'il vous suffise de savoir qu'une

joie immense, mêlée d'un peu de frayeur et

de beaucoup de remords, inondait mon âme en ce moment.

» L'humble demeure où tendaient mes pas avait bien changé d'aspect, depuis le jour où j'en étais sorti, si faible encore et si souffrant. -^

» De sombre et presque terrible qu'il semblait alors, le paysage était devenu doux et gracieux.

ï Au lieu de l'immense tapis de neige sur lequel tranchait d'une façon lugubre la noire verdure des sapins, des gazons d'une nuance d'émeraude s'étendaient comme un lit de mousse jusqu'à la Dentdu'Chien qui avait perdu son cachet de sauvage horreur et ne formait plus qu'un détail pittoresque dans le paysage, •»

» Je m'arrêtai peu, du reste, à contempler ces beautés d'une nature vierge et grandiose.

• Ce n'est ni sur des rochers, ni sur des

forêts, ni sur des horizons, que mes regards brûlaient de se fixer.

» Je hâtai le pas.

> En moins d'une demi-heure j'atteignis la demeure de madame Simon.

» J'avais le fusil sur l'épaule et je m'étais fait accompagner de deux chiens de chasse.

p Ces braves compagnons arrivèrent une ou deux minutes avant moi à la grille, et tout un dialogue d'aboiements sonores et de grognements sourds s'engagea entre eux et Fidèle qui, depuis l'intérieur du jardin, semblait disposé à les accueillir en ennemis.

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» Je me montrai et la scène changea.

» Fidhle, avec cet instinct de sa race qui équivaut presque à une intelligence humaine, reconnut en moi l'hôte de ses maîtresses et ses hurlements de colère se changèrent aussitôt en cris de tendresse et de bonne réception.

x> J'ouvris la porte et je pénétrai dans la petite avenue qui conduisait au perron.

» pidele s'élança littéralement à mon cou, me lécha le visage et les mains, et m'accabla des témoignages de sa sympathie.

» Le croinez-vous, René, j'eus la faiblesse de me figurer pendant un instant

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que la tendresse non équivoque de ce brave el vigilant gardien provenait de ce qu'il avait dû entendre prononcer mon nom souvent et avec affection !...

» Je jetai un coup d'œil circulaire autour du jardin.

» Il était désert.

» Je marchai droit à la maison et j'entrai.

p Dans le vestibule, je me trouvai face à face avec une jeune fille.

» C'était Marie.

j> Elle me reconnut, — elle poussa un faible cri et laissa s'échapper de ses mains

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un vase de grès rempli de lait frais et écumeux.

» Le vase se brisa et mes chiens se mirent à lécher avidement le liquide répanda sur le carreau.

i> Marie était devenue très-pâle.

ï II me sembla qu'elle chancelait.

» Je me précipitai pour la soutenir, je la pris dans mes bras et, presque sans savoir ce que je faisais, je la pressai sur ma poitrine avec un mouvement passionné.

p La jeune fille se dégagea doucement de cette amoureuse étreinte.

» Ses yeux s'attachèrent sur les miens

avec une expressioa indéfinissable, et elle balbutia :

» — Vous, monsieur Maxime!... vous, ici !...

5 — Oui, ma chère Marie, moi-même...

» — Est-ce possible ?...

^ — Mais, sans doute... — Pourquoi vous en étonner ainsi?...

» — Je croyais que vous ne reviendriez jamais...

» — N*avais-je pas promis le contraire?...

» — C'est vrai. . . — dit Marie en secouant pensivement la tête.

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» — Eh bien?...

3) La jeune fille ne répondit pas d'abord.

©Un nuage de tristesse passa sur son front. — Ses longues paupières s'abaissèrent à demi sur ses grands yeux, puis elle dit:

> — Comme ces dames vont être contentes de vous voir !.. .

» L'accent avec lequel ces paroles furent prononcées me frappa.

» — Et TOUS? — m'écrai-je, — et vous, Marie, n'en êtes -vous pas contente aussi?...

1 — Moi, monsieur Maxime, — répondit-elle avec une évidente amertume, -oh! moi, est-ce que je compte?...

»Ce peu de mots fut pour mon esprit et pour mon cœur une révélation toute entière.

ï Je compris que Marie m'aimait.

» Je devinai que durant ma longue absence il avait été question de moi bien souvent entre les deux jeunes filles, — que Marie avait cru lire dans le cœur innocent de Marguerite un amour pareil au sien, et qu'elle s'était dit humblement que, si une semblable rivalité s'engageait entre elle et sa jeune maîtresse, elle serait

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vaincue à coup sûr, elle la pauvre servante.

ï A celte pensée, une sorte d'éblouissement orgueilleux s'empara de moi.

> Etre aimé tout à la fois de Marguerite et de Marie, c'était trop de bonheur!... c'était à n'y pas croire!...

» Et pourtant, j'y croyais.

» La douce voix de Marie me tira de celte vision amoureuse qui commençait à me bercer sur ses ailes d'or.

» — Monsieur Maxime, — me dit-elle, — voulez-vous monter?...

»Je tressaillis comme au sortir d'un rêve.

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