‹ Les viveurs de Paris (volume 5)Chapitre 6 sur 23 · DE P\T^TS · texte numérisé non relu

DE P\T^TS

bitude un excellent déjeuner amplement arrosé de vins généreux.

Maxime, au contraire, était évidemment sous le coup d'une préoccupation quelconque.

Depuis quelques instants il parlait peu et semblait soucieux.

Il remplit la tasvsede René et la sienne.

Il alluma un cigare, et tandis que le jeune homme savourait à la fois avec une volupté évidente les produits de la Havane et ceux de Moka, il entama la conversation en ces terrnes :

— Moucher, René...

— Monsieur lé comte?. ..

— Avez-vous encore présents à l'esprit les termes du billet que je vous ai écrit hier au soir ?. . .

— Mais, sans doute...

— Je vous promettais trois choses : — d'abord une cordiale réception... — êtesvous content de la mienne?...

— Ah ! monsieur le comte, — répondit René en s'inclinant, — vous savez combien je suis touché et reconnaissant de votre exquise bienveillance. r =

— Je vous annonçais des cigares trèssecs, — poursuivit Maxime, — vous êtes à même de juger si je vous ai tenu parole...

— Ils sont parfaits!... — dit le jeune homme en faisant tomber du bout du doigt la cendre blanche de son Pu?^os.

— Et, enfin, — continua M. de Bracy avec un sourire, — je vous menaçais d'un peu de morale.

— Accomplirez-vous aussi cette menace?... — demanda René.

— Pourquoi donc pas ?. . ,

— Je n'y vois nul obstacle !... — s'écria le jeune homme, — moralisons tant qu'il vous plaira, monsieur le comte, — je sais que votre morale est facile!...

•— Oh ! pas toujours...

^2 LliS VIVEURS

— En vérité?

— Vous allez voir...

— J'attends de pied ferme, et, je Tavoue, sans trop d'inquiétude. ,.

— D'abord, mon cher enfant, — fit Maxime, — il était convenu que vous débuteriez dans le monde sous mon patronage etj'avais pris l'engagement de vous métamorphoser en viveur...

— Sans doute.

— Eh ! bien, depuis avant-hier, j'ai réfléchi. . .

— A quoi?

— Je me suis dit qu'il y avait rnieux à faire de vous que de vous lancer au niilieu d'un monde corrompu et gangrené, j'ai rêve un plus noble usage de votre mtelligence, de votre jeunesse, de votre force et de votre fortune, que de gaspiller tous ces trésors parmi des roués sans âme et des filles sans cœur et sans intelligence, etje mç suis promis enfin que vous deviendriez un homme et non point un viveur...

René écoutait Maxime avec un étonnement profond, et cet étonnement croissait de parole en parole.

La stupeur se peignait sur sa physionomie.

— Me comprenez-vous ? — demanda Maxime.

— Pas beaucoup, — répondit le jeune homme.

• — Je vais m'expliquer mieux, — voyons, que pensez-vous de ce monde dans lequel je vous ai introduit avant-hier?...

— Ce que j'en pense?

— Oui.

— Eh! bien, je le trouve fort amusant!...

— Comment ! il ne vous inspire aucun sentiment de dégoût ?. . .

— Du dégoût ! et pourquoi donc? — s'écria René.

— Comment, votre cœur ne se révolte point à voir ces courtisanes fardées qui se vendent, non pas au plus offrant, mais à tout le monde, et qui n'ont pas même la pudeur ou l'habileté de se faire désirer trois jours !... — à voir ces pâles jeunes gens, fantômes dégénérés d'une aristocratie agonisante, — ces frêles héritiers de beaux noms qu'ils salissent et de grandes fortunes qu'ils dilapident honteusement!... — ces palefreniers titrés, — ces Lovelaces de mauvais lieux qui payent leurs chevaux et qui payent leurs maîtresses, — mènent à eoups de cravache les uns comme les au-

très et portent dans |es boudoirs des senteurs d'écurie!... — à voir enfin ces vieillards méprisables et fous, — libertins hors d'âge, qui dégradent au milieu des orgies la dignité de leurs cheveux blancs !...

— Diable !... monsieur le comte, — fit René en souriant, — comme vous traitez vos amis!...

— Je les traite comme ils le méritent.

— N'êtes-vous pas un peu sévère?..

— Je ne suis que strictement juste.

Me permettez-vous de vous adresser

une observation?..

— Je vous permets de m'en adresser dix si vous le souhaitez...

— Cette aristocratie que vous attaquez si violemment, vous en faites partie ?..

-Oui.

— Ces hommes de plaisir à qui vous jetez la pierre, vous êtes des leurs?..

— C'est vrai.

— Ces ha' !' 1 le^ et ces mœurs qui vous révoltent, 'ce sont les vôtres ?..

— Malheureusement. ^

— Il y a donc, ce me semble, un manque de logique absolu dans votre conduite

et dans vos discours, — il y a désaccord entre vos actes et vos paroles et vous pourriez, je crois, vous attribuer ces mots de je ne sais quel prédicateur d'autrefois : € Faites ce que je dis et ne faites point ce que ^je fais,,. — En d'autres termes je trouve en vous deux hommes, Fun qui agit, l'autre qui parle... — Lequel des deux a raison et duquel des deux dois-je imiter l'exemple ou suivre les conseils ?. .

René se tut.

Maxime l'avait écouté avec ce sourire à moitié railleur dont il avait l'habilude.

— Est-ce donc là que vous en vouliez venir, mon enfant?.. — demanda-t-il ensuite.

— Ouï, — répondit René.

— Et vous n'avez rien à ajouter ?..

^ Non.

— Eh bien , je vais vous répondre : — Le jugement que vous portez sur moi est spécieux, j'en conviens, mais il n'est pas juste, et je vous le prouverai tout-à-l'heure. — Vous vous dites qu'il y a désaccord entre mes actes et mes paroles, et vous me demandez s'il convient d'imiter mon exemple ou de suivre mes conseils?. .. — Le doute ne vous est point permis, mon enfant.— Vous savez à merveille que j'ai raison de parler comme je parle et que j'ai tort d'agir comme j'agis. — Donc il faut

écouler mes précepses, il faut les suivre, et repousser bien loin les dangereux exemples de ma conduite... — Vous êtes jeune, René, vous êtes plein d'avenir , et votre vie peut être belle si vous le voulez; — de sages occupations et des pFaisirs honnêtes en rempliront le cours et la rendront facile pour vous et pour les autres. — Vous êtes riche et vous ferez de votre fortune un noble et généreux emploi. — Puis, vous unirez votre sort à celui de quelque jeune fille, chaste et charmante, à qui vous offrirez votre premier, votre seul véritable amour. — Vous vous verrez renaître enfin dans des enfants, qui seront voire joie et votre gloire, et qui vivront comme vous aurez vécu, heureux et honorés...

DE PARIS. il

— Un tel langage dans la bouche du comt ede Bracy !... de celui qu'on a surnommé le Hoi des Viveursl,., — murmura René.

— Cela vous étonne, je le comprends, — jpoursuivit Maxime, — mais savez-vous pourquoi je vous parle ainsi ? — C'est que je vous aime, René... — oui, je vous aime! — C'est à peine si je vous connais, — ^je vous vois aujourd'hui pour la troisième fois peut-être, et cependant je sens pour vous au fond de mon cœur une étrange affection... Je ne puis vous considérer ni comme un étranger, ni comme un indifférent... Je ne puis laisser de gaîté de cœur votre barque insoucieuse se perdre dans un abî-

me dont je connais les profondeurs...— Depuis bien longtemps j'ai sondé le néant, j'ai expérimenté l'amertume de celte existence dont les trompeuses lueurs vous attirent... — Je remplis un devoir en vous criant : — René, n'allez pas là!... — là est le péril ! — là le cœur se vicie, — l'âme se corrompt, — le jugement se fausse, — l'intelligence s'éteint, — l'honneur se flétrît quelquefois... — et je veux vous préserver de tout cela, René, comme j'en préserverais mon fils... si j'avais un fils et s'il vous ressemblait !...

Maxime prononça ces dernières paroles avec une émotion qu'il ne cherchait point à cacher.

Il attachait sur René un regard attendri et pénétrant pourvoir si celte émotion qui débordait en lui commençait à gagner son jeune compagnon.

Mais René restait impassible.

A peine avait-il écouté les dernières phrases de Maxime.

Sa pensée était retournée auprès de Blondette.

Et de Blondette elle voltigeait aux blanches épaules d'Albine, — aux yeux lascifs de Camille, — au visage de madone d'Eu-

genie.

René souriait intérieurement à tou^ cos

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